samedi 13 septembre 2014

La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression

La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression ... concerne en définitive le potentiel de transformation personnelle qui existe ... [en chacun de nous]. Une telle transformation est le travail de la pleine conscience elle-même, fruit d'une attention très spécifique accordée à tout le paysage, intérieur et extérieur, de sa propre expérience, y compris des émotions intenses. On pourrait appeler ceci le chemin vers l'incarnation de l'intelligence émotionnelle.
La pleine conscience ... comprend l'affinement de nos capacités d'attention, de présence soutenue et pénétrante, et d'émergence de notre vision intérieure, qui est au-delà de la pensée mais peut être articulée par elle. ...
Au sens strict, la pleine conscience n'est pas une technique ou une méthode, même s'il existe de nombreuses méthodes et techniques différentes pour la cultiver. Elle est plutôt décrite de manière plus apte comme une façon d'être, ou une façon de voir, une façon qui implique de « revenir à la raison » dans tous les sens du terme. Elle implique certainement de développer et d'affiner un moyen de devenir plus intime avec sa propre expérience par une observation systématique de soi. Ceci comporte de suspendre délibérément l'impulsion de caractériser, d'évaluer et de juger ce dont on fait l'expérience. Cette pratique fournit de multiples occasions de dépasser les ornières usées de nos processus mentaux et de notre réactivité émotionnelle, hautement conditionnés, intensément habituels et non examinés.
Le champ d'expérience où peut s'appliquer la pleine conscience est si vaste (incluant intérieurement, les sensations, les perceptions, les impulsions, les émotions, les pensées, et le processus de la pensée lui-même ; et extérieurement, la parole, les actions et les relations) qu'il peut énormément aider ceux qui souffrent de difficultés émotionnelles. C'est la convergence, d'une part, des dernières théories expliquant les effets des thérapies cognitives et, d'autre part, de l'approche mindfulness — qui voit les pensées comme des pensées, des événements dans le champ de la conscience, indépendamment de leur contenu et de leur « charge » émotionnelle, sans essayer de les changer, de les remplacer par d'autres pensées, ou de « résoudre » quoi que ce soit, et qui invite plutôt à les observer avec équanimité — qui a encouragé les auteurs [du livre La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression] à chercher à construire un pont entre ces deux perspectives. Ce livre  raconte ce qui s'est passé quand les auteurs ont commencé à construire ce pont ; comment ils ont observé que les pratiques attentionnelles de la méditation en pleine conscience et les intentions derrière elles, semblaient faciliter un approfondissement de la connaissance de soi et de l'acceptation de soi chez les patients. Ces transformations de point de vue et de compréhension apparurent à leur tour avoir des effets profonds, à court et à long terme, sur la santé et le bien-être, comme suggéré par les résultats des observations cliniques et des recherches rapportés ici. ....
.... Ceux qui pratiquent la mindfulness disent souvent qu'ils retirent un grand bénéfice, et en fait éprouvent de la joie, de leur entraînement à une plus grande conscience et à une plus grande connaissance d'eux-mêmes, même si c'est parfois douloureux, à cause de l'authenticité et de l'ancrage dans l'expérience ressentie et accueillie avec une conscience sans jugement. Les méditants déclarent qu'ils trouvent une nouvelle liberté en cultivant la pleine conscience dans leur rapport habile avec le monde extérieur, comme sur le terrain de leur propre intériorité.
J'espère sincèrement que ce livre introduira la mindfulness tant chez les cliniciens que chez les chercheurs de la communauté de la thérapie cognitive, qu'il éveillera leur intérêt et leur enthousiasme et bénéficiera aux personnes souffrant de dépression. J'espère qu'il informera aussi les personnes intéressées en premier lieu à la méditation en pleine conscience, des développements récents de la compréhension des processus psychologiques qui sous-tendent les troubles dépressifs récidivants, dans la mesure où l'utilité d'un pont bien construit permet la circulation dans les deux directions. La synthèse remarquable présentée dans ce livre, contient la double promesse de développer nos théories sur la façon dont la cognition et l'émotion interagissent, et aussi de poursuivre notre compréhension des profondes capacités intérieures des êtres humains, à guérir et à mener leur vie avec plus de sagesse, d'équilibre et de bonheur.
(SEGAL Zindel, WILLIAMS Mark, TEASDALE John, « La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression : Une nouvelle approche pour prévenir la rechute », Éditions De Boeck 2006, Préface du Dr Jon KABAT-ZINN p. 13-16 ; Jon Kabat-Zinn est l’inventeur d’une méditation accessible à tous : la « méditation en pleine conscience ». À ce jour [en 2012], plus de 550 centres, hôpitaux ou cliniques utilisent la MBSR aux États-Unis, et plus de 700 à travers le monde, l’utilisent comme outil de soin.)

Route Ouarzazate - Zagora, Col Tizi-n-Tinififft (Maroc)

mercredi 10 septembre 2014

Méditation, nature de la conscience et méthode scientifique

Lorsque nous nous entraînons à prendre la conscience elle-même comme objet d'investigation à la première personne, nous devons d'abord stabiliser l'esprit. L'expérience consistant à fixer son attention simplement sur le moment présent est une pratique très utile. Cette pratique est axée sur un entraînement soutenu destiné à cultiver la capacite de maintenir l'esprit fixé sans distraction sur l’experience immédiate, subjective de la conscience. Voici comment on procède.
Avant de débuter une méditation assise à proprement parler, on développe l'intention délibérée de ne pas laisser l'esprit se distraire soit par les souvenirs d'une expérience passée ou par des espoirs, des anticipations et des peurs concernant des événements futurs. Pour ce faire, on s'engage silencieusement à ce que, durant la méditation, l'esprit ne soit pas séduit par des pensées relatives au passé ou au futur et qu'il demeure complètement concentré sur la conscience du présent. Cela est essentiel parce que, dans notre vie quotidienne, nous avons tendance à être liés soit à des souvenirs et à des vestiges du passé, soit à des espoirs et à des peurs concernant le futur. Nous avons tendance à vivre soit dans le passé, soit dans le futur et très rarement complètement dans le présent. Lorsqu'on aborde la séance de méditation à proprement parler, il peut être utile de faire face à un mur qui ne présente pas de couleurs ni de motifs contrastés pouvant distraire l'attention. Une couleur neutre – crème ou beige par exemple – peut convenir, car elle aide à créer un environnement sobre. Lorsqu'on a effectivement entamé la séance, il est essentiel de ne pas faire d'efforts. Il est préférable de simplement observer l'esprit naturellement installé dans son propre état.
Quand on s'assied, on remarque que toutes sortes de pensées surgissent dans l'esprit, comparables à la source bouillonnante d'un interminable bavardage intérieur ou au brouhaha d'une circulation incessante. Il faut laisser toutes les pensées qui surgissent le faire librement, qu'on les perçoive comme saines ou malsaines. Ne les renforcez pas, ne les réprimez pas, ne les soumettez pas à un jugement évaluatif. Toutes ces réactions créeront encore plus de prolifération de pensées, car elles alimenteront une réaction en chaîne. On doit simplement les observer. Quand on le fait, tout comme les bulles montent et se dissolvent dans l'eau, les processus de pensée discursive surgissent et se dissolvent dans l'esprit.
Graduellement, au milieu d'un bavardage intérieur, on commencera à entrevoir ce qui ressemble à une simple absence, un état d'esprit sans contenu spécifique ni déterminable. Au début, ces états peuvent n'être que des expériences passagères. Néanmoins, au fur et à mesure que l'on acquiert plus d'expérience dans cette pratique, on sera capable de prolonger les intervalles survenant au milieu de la prolifération normale de ses pensées. Obtenir cet état permet véritablement de comprendre par l'expérience ce que la définition bouddhique de la conscience décrit comme « lumineux et connaissant ». Ainsi, un méditant sera graduellement capable de « saisir » l'expérience fondamentale de la conscience et de la prendre comme objet d'investigation méditative.
La conscience est un objet très insaisissable et, dans ce sens, elle est tout à fait différente de ce que peut être la concentration sur un objet matériel, tels des processus biochimiques. Et, pourtant, sa nature insaisissable eut être comparée à celle de certains objets de la physique et de la biologie, comme les particules subatomiques ou les gènes. Maintenant que les méthodes et protocoles servant à leur investigation sont complètement mis en place, ces choses semblent familières et même relativement incontestables. Toutes ces études sont fondées sur l'observation, dans le sens où — indépendamment des opinions philosophiques que les scientifiques peuvent avoir au sujet de toute expérience —, en dernière analyse, c'est l'observation empirique fondée sur la preuve et la découverte des phénomènes qui doit déterminer ce qui est vrai. De même, quelles que soient nos opinions philosophiques sur la nature de la conscience, qu'elle soit au bout du compte matérielle ou non, grâce à une méthode rigoureuse à la première personne, nous pouvons apprendre à observer les phénomènes, y compris leurs caractéristiques et leur dynamique causale.
(Dalaï-lama, « Tout l’univers dans un atome, Science et bouddhisme, une invitation au dialogue », Robert Laffont, 2006, p. 183-186 ; Pocket n°13 348, 2009, p.164-166)


Tessaout, Atlas (Maroc)

dimanche 7 septembre 2014

Mémoire sélective

Lao-tseu, le sage, a dit : « Apprends à écrire tes blessures dans le sable et à graver tes joies dans la pierre. » Vous savez quoi ? À mes yeux, le mot le plus important de ce conseil est « apprends ». Nous pouvons l'apprendre, et nous y entraîner : face aux petites (pour que ce soit plus facile au début) peines, me dire avec douceur que cela passera, même si je n'y crois pas encore, même si ça ne me soulage pas encore, me le dire quand même, comme un parent console son enfant. Et face à toutes les joies, me dire : « N'oublie jamais, jamais, cela ; remplis-toi de tout ce bonheur, avale, savoure, accueille cette joie dans chaque cellule de ton corps. »
(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.212)

Sur le même thème, voir également : Comprendre pourquoi nous sommes attirés par le négatif pour contrebalancer les effets de cette tendance, S'imprégner de ce qui est bon

Lente et difficile progression d'un scarabée
(désert de l'Adrar, Mauritanie)

jeudi 4 septembre 2014

Méditation, neurosciences et biofeedback

Nous avons été très surpris d'observer des corrélats électrographiques aussi clairs pour chaque état méditatif particulier. Cela nous a éclairés sur ce que le cerveau pouvait se faire à lui-même par l'intermédiaire de la concentration. Probablement les méditants ont-ils aussi perçu plus précisément ce qu'ils étaient vraiment en train de faire. Nous pouvons maintenant leur dire que, manifestement, ils ne focalisent pas leur attention sur des modalités sensorielles périphériques, comme nous le faisons tous, mais qu'ils renversent leur attention pour afficher et déclencher des représentations centrales à un niveau supérieur. Peut-être les techniques de biofeedback pourraient-elles nous permettre de découvrir une façon plus rapide d'apprendre ces pratiques, puisque nous possédons maintenant une signature identifiant certains états méditatifs. Et il y en a peut-être d'autres, porteurs d'autres signatures. Ce serait intéressant. Il serait bien utile de disposer d'une sorte de critère objectif qui nous aiderait à savoir dans quel état nous nous trouvons. Je sais par expérience qu'au début de l'entraînement on ne sait pas vraiment si l'on va dans la bonne direction. Nous savons qu'il est possible de générer des états cérébraux d'une façon tout à fait spécifique pour peu que l'on dispose d'un indicateur, d'un compteur mesurant la cohérence atteinte dans chaque bande de fréquence.
Je vais vous donner un exemple que je trouve assez incroyable. Au moyen de l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, vous choisissez arbitrairement un point dans le cerveau. Cela peut être l'amygdale, une partie du cortex ou du thalamus peu importe, en réalité. Là, vous mesurez l'activité, vous la portez à la connaissance du sujet et vous lui demandez d'essayer d'intensifier encore cette activité. Les sujets sont allongés devant vous et ils essaient. Au bout d'un moment, ils découvrent que ce qu'ils sont en train de faire est corrélé à ce que mesure le compteur. Après quelques sessions, ils sont devenus si forts à cet exercice qu'ils parviennent délibérément à augmenter le débit sanguin par l'intermédiaire de l'activité neuronale, dans des régions spécifiques et bien circonscrites de leur cerveau. C'est au point qu'ils peuvent contrôler les curseurs ou jouer à Pong avec un second patient allongé sur une autre table de scanner. ...
Ce qui n'a pas encore été fait, c'est de demander à ces sujets ce qu'ils ressentent quand ils agissent ainsi. Avec l'intensification de l'activité de l'amygdale, on s'attendrait par exemple à voir surgir certaines émotions ou certaines modifications de l'état intérieur. Je crois que nous pourrions apprendre beaucoup de ces différents états, et en savoir plus sur la façon dont le cerveau parvient à s'autocontrôler à travers l'association de paramètres physiologiques et d'autoévaluations.
(KABAT-ZINN Jon et DAVIDSON Richard, « L’esprit est son propre médecin » (2011), Éditions Les Arènes 2014, p.138-139)

Lac Skadar (Monténégro)

lundi 1 septembre 2014

Bonheur et pleine conscience

La condition première du bonheur est la pleine conscience sur laquelle il repose. Si nous ne sommes pas conscients que nous sommes heureux, nous ne le sommes pas réellement. Lorsque nous souffrons d'une rage de dents, nous réalisons qu'il est merveilleux ne pas avoir mal aux dents. Pourtant, quand nous n'avons pas mal aux dents, nous ne sommes pas heureux pour autant. Une non-rage de dents est très agréable. Tant de choses sont agréables, et cependant nous ne les apprécions pas si nous ne pratiquons pas la pleine conscience. En pleine conscience, nous parvenons à les chérir et apprenons à les préserver.
L'oubli est ténèbres,
la pleine conscience lumière.
En ramenant la pleine conscience à ma vie quotidienne,
Le monde s'éclaire. 
(Thich Nhat Hanh, « Commencer à méditer, conseils pour pratiquer chez soi », Pocket 2014 n°15663, p.26-27 + p.30)

Plateau de Velika planina (Slovénie)


vendredi 29 août 2014

Changer le monde en me changeant moi-même

Le soufi Bayazid raconte ce qui suit, à son propre sujet.
J'étais révolutionnaire, dans ma jeunesse,
et toutes mes prières à Dieu se réduisaient à dire :
« Seigneur, accordez-moi l'énergie
nécessaire pour changer le monde. »


Aux abords de l'âge moyen,
je me rendis compte que la moitié de ma vie s'était écoulée
sans que je change une seule âme.
Je variai donc ma prière :
« Seigneur, accordez-moi la grâce de changer
tous ceux qui viennent en contact avec moi.
Juste ma famille et mes amis, et je serai satisfait.

Maintenant que je suis vieillard
et que mes jours sont comptés,
j'ai commencé à voir combien j'ai été fou.
Aujourd'hui, mon unique prière est celle-ci :
« Seigneur, accordez-moi la grâce de me changer moi-même. »
Si j'avais fait cette prière dès le début,
je n'aurais pas gaspillé ma vie. »
Tout le monde songe à changer l'humanité.
Presque personne ne songe à se changer lui-même.

(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.166)

Lac Skadar (Monténégro)

mardi 26 août 2014

Trouver la paix dans un monde frénétique

Si vous avez ouvert ce livre, c'est sans doute parce que vous vous demandez régulièrement pourquoi la paix et le bonheur auxquels vous aspirez tant vous filent si souvent entre les doigts.
Pourquoi tant d'aspects de la vie sont-ils marqués par l'agitation frénétique, l'anxiété, le stress et l'épuisement ? Ces questions nous ont occupés, nous aussi, pendant de nombreuses années, et nous pensons que la science a enfin trouvé des réponses. Et l'ironie de la chose, c'est que les principes qui sous-tendent ces réponses étaient déjà connus dans l'Antiquité : ce sont des vérités éternelles.
Nos humeurs sont naturellement instables. Nous sommes ainsi faits. Mais certains schémas de pensée peuvent transformer une légère baisse de vitalité ou une petite brèche dans notre sérénité en périodes prolongées d'anxiété, de stress, de malheur ou d'épuisement. Un bref instant de tristesse, de colère ou d'anxiété peut finir par nous faire basculer dans une « mauvaise humeur » qui assombrira toute une journée, voire beaucoup plus. De récentes découvertes scientifiques ont montré comment ces flux émotionnels tout à fait normaux peuvent aboutir à une déprime de longue durée, à des inquiétudes profondes, voire à la dépression. Plus important, elles ont surtout révélé le chemin qui permet de devenir quelqu'un de plus heureux et de plus « centré », en montrant que :
  • Quand on commence à se sentir un peu triste, anxieux ou irritable, ce n'est pas cette humeur en soi qui crée des dégâts, mais la façon dont on y réagit.
  • Les efforts faits pour se libérer de sa mauvaise humeur ou pour aller mieux, pour comprendre pourquoi on est malheureux et comment y remédier ne font souvent qu'aggraver les choses. C'est le principe des sables mouvants : plus on se débat pour se libérer, plus on s'enfonce.
Une fois qu'on a compris comment fonctionne l'esprit, les raisons pour lesquelles nous sommes tous, à un moment ou à un autre, mécontents, stressés ou irritables deviennent évidentes.
Quand vous commencez à vous sentir malheureux, il est logique que vous cherchiez à vous sortir du problème que constitue ce malheur. Vous essayez d'en déterminer la cause, puis de trouver la solution. Au cours de ce processus, vous pouvez facilement faire remonter d'anciens regrets et trouver des raisons de vous inquiéter pour l'avenir. Ce qui ne fait que vous déprimer davantage. Sous peu, vous vous en voulez de ne pas être capable de découvrir un moyen de vous remonter le moral. Votre « critique intérieure », et il sévit en chacun de nous, se met à chuchoter que c'est de votre faute, que vous pourriez faire plus d'efforts, quel qu'en soit le coût. Très vite, vous sentez que vous êtes écarté de ce qu'il y a de plus profond et de plus sage en vous. Vous vous perdez dans un cycle apparemment sans fin de récriminations et d'autocritiques. Vous vous reprochez de ne pas avoir atteint vos idéaux et de ne pas être celui ou celle que vous pourriez être.
Si on se laisse prendre dans ces sables mouvants, c'est parce que notre état d'esprit est étroitement lié à notre mémoire. Notre esprit est constamment en train de rechercher parmi nos souvenirs ceux qui font écho à notre état émotionnel actuel. Par exemple, si vous vous sentez menacé, votre esprit part aussitôt à la recherche de souvenirs de moments similaires dans votre passé, pour repérer les points communs et trouver une issue. Cela se fait en un instant, avant même que vous en preniez conscience. C'est une aptitude de survie de base, aiguisée par des millions d'années d'évolution. C'est incroyablement puissant et presque impossible à arrêter.
Le mécanisme est identique pour le malheur, l'anxiété et le stress. Il est normal de se sentir un peu triste de temps en temps, mais il peut arriver que des pensées tristes déclenchent une cascade de souvenirs malheureux, d'émotions négatives et de jugements sévères. Bientôt, ce sont des heures, des jours qui se teintent d'autocritiques négatives : « Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » « Ma vie est un échec... » « Qu'est-ce qui se passera quand tout le monde saura à quel point je suis nul ? »
Ces pensées autodestructrices sont extrêmement puissantes et, quand elles ont pris de l'élan, deviennent presque impossibles à arrêter. Une pensée ou une émotion en entraîne une autre, et puis une autre... Bientôt, la pensée d'origine, aussi fugace soit-elle, a amassé à sa suite tout un cortège de tristesses, d'inquiétudes et de craintes similaires et l'on se retrouve empêtré dans son propre chagrin.
...
(WILLIAMS Mark et PENMAN Danny, « Méditer pour ne plus stresser » (2011), préface de Jon Kabat-Zinn, Éditions Odile Jacob, 2013, p.22-27)

Parc National du Durmitor  (Monténégro)

vendredi 22 août 2014

Prendre conscience du fait que nous sommes dispersés et fragmentés

N'est-il pas étonnant que notre esprit ne puisse rester en paix plus de quelques instants, sans s'emparer immédiatement de la moindre distraction ? ... Nous sommes fragmentés en une multitude d'aspects différents. Nous ne savons pas qui nous sommes vraiment, ni à quelles facettes de nous-mêmes nous devons croire ou nous identifier. Tant de voix contradictoires, tant d'exigences et de sentiments se disputent le contrôle de notre vie intérieure que nous nous trouvons complètement dispersés... et notre demeure reste vide.
Ainsi, la méditation consiste à ramener l'esprit à sa demeure.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d’éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, pensée du 11 octobre)

Libellule, Étang de Waldeck (Vosges, France)

mercredi 20 août 2014

Dépenser et dé-penser

Les incitations de notre société de consommation à dépenser nous poussent à ne pas réfléchir à la question de notre bonheur et de ce qui nous rend, personnellement, plus heureux. Elles nous suggèrent de leur confier ça, nous font croire qu'elles peuvent faire le boulot à notre place, mieux que nous, et qu'elles savent ce qui va nous rendre heureux : nous avons juste à payer et à consommer. Décérébration : dépensez peut s'entendre dé-pensez. Dé-pensez, cessez de réfléchir et payez, nous avons réfléchi à votre place ! Voilà pourquoi, sans être rabat-joie, ça vaut quand même la peine de penser avant de dépenser. Non seulement ça nous fera faire des économies, mais encore cela nous conduira vers des bonheurs plus costauds : l'achat est au bonheur ce que le sucre est à l'estomac. Ça fait plaisir, mais ça ne nourrit pas.
(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.104)

Rivière Rijeka Crnojevica - Lac Skadar (Monténégro)

dimanche 17 août 2014

Laissez tomber toute pensée, et devenez totalement présent.

Les bambous

Soyez tout entier dans le présent ... Laissez tomber toute pensée sur l'avenir, laissez tomber toute pensée sur le passé - en fait, laissez tomber toute pensée, point, et devenez totalement présent. ...
Après des années d'entraînement,
le disciple pria le maître de lui conférer l'illumination.
Le maître l'amena vers un bosquet de bambous et lui dit :
« Voyez ce bambou, comme il est grand.
Voyez cet autre, là-bas, comme il est petit. »
À cet instant précis, le disciple reçut l'illumination.
On raconte que Bouddha a fait l'expérience de toute espèce de spiritualité, de toute forme d'ascétisme, de chaque discipline repérable dans l'Inde de son temps, dans son effort pour atteindre à l'illumination. Toujours en vain. Finalement, il s'assit un jour au pied d'un arbre de la bodhi et reçut l'illumination. Il confia le secret de l'illumination à ses disciples, en des termes qui doivent paraître mystérieux aux non-initiés, particulièrement à celui qui fait dans les pensées : « Lorsque vous prenez une profonde respiration, ô moines, soyez conscients que vous prenez une profonde respiration. Et quand vous prenez une respiration légère, ô moines, soyez conscients que vous prenez une respiration légère. Et quand vous prenez une respiration moyenne, ô moines, soyez conscients que vous prenez une respiration moyenne. » Conscience. Attention. Absorption. Rien de plus.
(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p. 29-30)

Nénuphar, lac Skadar (Monténégro)

jeudi 14 août 2014

Le cerveau humain compte parmi les inventions passables, mais pas parfaites, de l'évolution.

Riche de millions d'années d'évolution, le circuit ascendant instinctif, prompt à l'action, favorise la pensée à court terme, les pulsions et les décisions rapides. Les circuits descendants qui occupent l'avant et le sommet du cerveau sont un ajout plus tardif, leur pleine maturation remonte à peine à quelques centaines de milliers d'années.
Le câblage descendant apporte au répertoire de notre esprit des talents tels que la conscience de soi et la réflexion, la délibération et la planification. La focalisation intentionnelle, descendante, offre à l'esprit un levier dans la gestion de notre cerveau. Quand notre attention passe d'une tâche, d'un projet, d'une sensation, à l'autre, les circuits cérébraux correspondants s'illuminent. Faites remonter le souvenir heureux d'une danse, et voilà les neurones de la joie et du mouvement qui s'animent. Rappelez-vous l'enterrement d'un être cher, et c'est le circuit de la tristesse qui s'active. Répétez mentalement un coup de golf, et les axones et les dendrites qui orchestrent ce mouvement renforcent encore un peu leurs liens.
Le cerveau humain compte parmi les inventions passables, mais pas parfaites, de l'évolution. Les systèmes cérébraux ascendants, plus anciens, semblent avoir bien opéré pour assurer notre survie pendant l'essentiel de la préhistoire – mais leur fonctionnement pose aujourd'hui certains problèmes. Dans le plus clair de notre existence actuelle, l'ancien système tient la barre, ce qui est généralement à notre avantage, mais parfois à notre détriment : les dépenses excessives, les addictions ou la conduite dangereuse sont autant de signes d'inadaptation de ce système.
Les exigences que posait la survie au début de l'évolution ont rempli notre cerveau de programmes ascendants préétablis pour la procréation et l'éducation des enfants, pour la distinction entre ce qui est plaisant et ce qui est dégoûtant, pour fuir une menace ou se précipiter sur la nourriture et ainsi de suite. Transposons-le au monde actuel, très différent : on voit bien que nous sommes contraints de naviguer dans la vie en mode descendant, contre le courant permanent des caprices et des pulsions venus d'en bas.
Un facteur étonnant fait constamment pencher la balance en faveur du système ascendant : le cerveau est économe en énergie. Les efforts cognitifs que réclament par exemple l'apprentissage de la dernière version d'un logiciel requièrent une attention active qui possède un coût énergétique. Mais plus on répète ce qui a été un jour une séquence nouvelle, plus elle devient routinière et bascule sous la responsabilité du circuit ascendant, notamment des réseaux de neurones des ganglions de la base, une masse de la taille d'une balle de golf nichée au fond du cerveau, juste au-dessus de la colonne vertébrale. Plus on répète une pratique, plus les ganglions de la base la confisquent à d'autres régions du cerveau.
Les systèmes ascendants se répartissent les tâches mentales de façon à nous demander le moins d'effort pour le meilleur résultat. À mesure que l'habitude rend plus facile une pratique répétitive, celle-ci passe du sommet à la base. Nous percevons ce transfert neuronal au fait qu'elle réclame moins d'attention – et finalement plus du tout – à mesure qu'elle s'automatise.
On atteint le sommet de l'automatisme quand l'expertise permet de consacrer une attention sans effort à une tâche d'un niveau d'exigence élevé, comme on l'observe dans les parties d'échecs des grands maîtres, les courses automobiles ou l'acte de peindre un tableau. Faute de pratique suffisante, tout cela réclamera une focalisation délibérée. Mais une fois qu'on a atteint un degré de maîtrise des aptitudes correspondant à la hauteur de la demande, elles ne nous réclameront pas d'effort cognitif supplémentaire – ce qui libérera notre attention pour apporter ce petit plus que seule atteint l'élite.
Les joueurs d'échecs de catégorie mondiale en témoignent : au plus haut niveau, quand tous les adversaires ont accumulé autant de milliers d'heures de pratique, la compétition devient un jeu mental ; l'état d'esprit détermine la qualité de la concentration du coup, celle de la performance d'ensemble. Plus on est capable de se détendre et de se fier aux suggestions venues d'en bas, plus on libère son esprit pour qu'il fasse preuve de vivacité.
(GOLEMAN Daniel, « Focus, Attention et concentration : les clefs de la réussite » (2013), Éditions Robert Laffont, p.36-37)

Souches d'arbres, Parc de Biogradska Gora (Monténégro)

lundi 11 août 2014

Insuffler du positif dans le négatif

Arracher les mauvaises herbes et planter des fleurs
Afin de remplacer progressivement des souvenirs implicites négatifs par des positifs, intensifiez légèrement et faites passer au premier plan de votre conscience les aspects positifs de votre expérience tout en reléguant le négatif à l’arrière-plan. Imaginez le contenu positif de votre conscience tel un baume qui pénètre les vieilles blessures, apaise les points irrités et contusionnés, emplit les creux, substitue lentement des croyances et sentiments positifs à leurs pendants négatifs.
Le contenu mental négatif peut provenir de l’âge adulte, y compris d’expériences actuelles, mais souvent il importe de s’occuper des souvenirs implicites et explicites de l’enfance, qui sont généralement à l’origine de contrariétés récurrentes. Les gens s'en veulent parfois d’être encore affectés par le passé. Mais ne l'oubliez pas : le cerveau est fait pour changer au gré du vécu, en particulier négatif. Nous apprenons par nos expériences, en particulier celles de notre enfance, et il est normal que cet apprentissage nous colle à la peau.
Quand j'étais petit j'arrachais les pissenlits dans notre jardin mais ils repoussaient toujours si je ne les déracinais pas complètement. II en va de même des contrariétés. Explorez les couches les plus juvéniles, les plus vulnérables et les plus chargées en émotions de votre esprit, et cherchez à tâtons la pointe des racines de tout ce qui vous dérange. Avec un peu de pratique et de compréhension de soi, on finit par élaborer une courte liste de « suspects habituels » – l’origine profonde des contrariétés récurrentes – que l'on examine régulièrement si l'on se sent irrité, anxieux, blessé ou inadapté. Il peut s’agir notamment d'une sensation de rejet liée à une impopularité à l'école, d'un sentiment d'impuissance généré par maladie chronique ou de la peur de s'engager suite à un mauvais divorce. Une fois la pointe des racines repérée, imprégnez-vous du positif, qui desserrera peu à peu son emprise sur vous. Vous arracherez les mauvaises herbes et planterez des fleurs dans votre jardin mental.
Souvent, le remède le plus efficace contre les expériences douloureuses est leur opposé positif – par exemple remplacer une impression de faiblesse issue de l'enfance par une impression de force à l'âge adulte. Si le fait d'avoir été injustement traité dans une relation ancienne continue de vous attrister, souvenez-vous d'avoir été aimé par d'autres personnes et laissez ces sentiments pénétrer en vous. Ajoutez le pouvoir des mots en prononçant ce genre de phrase : « J'ai franchi tous ces obstacles, je suis toujours là, et beaucoup de gens m'aiment ». Vous n'oublierez pas ce qui s'est passé, mais la charge émotionnelle diminuera peu à peu.
L'essentiel est de ne pas résister aux expériences douloureuses ni de s'accrocher à celles qui sont agréables : c'est une forme de désir irrépressible – et le désir irrépressible mène à la souffrance. Le plus délicat est de rester attentif, tolérant et curieux vis-à-vis des expériences douloureuses – tout en s'imprégnant de pensées et de sentiments réconfortants.

En résumé, insufflez du positif dans le négatif des deux manières suivantes :
  • Faites pénétrer les expériences positives d’aujourd’hui dans les veilles blessures.
  • Quand apparaît du négatif, invoquez les émotions et les perspectives positives qui seront son antidote.
Chaque fois que vous utilisez une de ces méthodes, essayez de ressentir et d’absorber d'autres expériences positives similaires au moins deux fois de plus dans l'heure qui suit. Il est prouvé que la mémoire négative – explicite et implicite – est particulièrement ouverte au changement lorsqu'elle vient d'être sollicitée.
Si vous vous sentez d'attaque, allez un peu plus loin : prenez de petits risques et faites des choses admises par la raison mais écartées par l'inquiétude – comme être plus ouvert à vos vrais sentiments, réclamer directement de l'amour et franchir une étape dans votre carrière. Lorsque les résultats s'avéreront bons – comme ce sera très probablement le cas –, imprégnez-vous-en et, lentement mais sûrement, débarrassez-vous de ces vieilles peurs.
La plupart du temps, s'imprégner du positif prend moins d'une minute – et, souvent, à peine quelques secondes. C'est quelque chose d'intime. Personne n'a besoin d'en avoir connaissance. Mais, au fil du temps, on peut réellement bâtir de nouvelles structures positives dans son cerveau.
(HANSON Rick et MENDIUS Richard, « Le cerveau de Bouddha : Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences » (2009), Pocket n°15 216, 2013, Préface de Christophe André, p.115-117)

Parc National du Durmitor  (Monténégro)

vendredi 8 août 2014

Une histoire zen sur l'illumination

Je fends du bois !
Lorsqu'il eut atteint à l'illumination,
le maître de zen rédigea les lignes suivantes, pour célébrer l'événement :
« Ô merveille inimaginable :
je fends du bois !
je tire de l'eau du puits ! »
Pour le commun des mortels, il n'y a pas de quoi s'émerveiller devant des activités aussi prosaïques que celles de tirer de l'eau d'un puits ou de fendre du bois. Après l'illumination, rien ne change vraiment ; toute chose demeure la même : seul notre cœur déborde désormais d'émerveillement. L'arbre est encore un arbre ; les gens sont exactement ce qu'ils étaient auparavant ; et vous aussi ; et la vie se continue sans changement. Vous pouvez être d'humeur aussi changeante ou aussi égale qu'auparavant, vous trouver aussi sage ou aussi fou qu'auparavant. À une importante différence près : maintenant vous percevez toutes ces choses d'un œil différent. Vous en êtes plus détaché. Et votre cœur déborde d'émerveillement.
Voilà l'essence de la contemplation : le sens de l'émerveillement.
La contemplation diffère de l'extase en ce que l'extase mène au retrait.
Le contemplatif qui a reçu l'illumination continue de fendre du bois et de tirer de l'eau du puits. La contemplation diffère de la perception de la beauté en ce que la perception de la beauté (une peinture ou un coucher de soleil) engendre un plaisir esthétique, tandis que la contemplation engendre l’émerveillement - quel que soit l'objet qu'elle observe, coucher de soleil ou pierre. ...
(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.27-28)

Canyon de la Piva (Monténégro)

mardi 5 août 2014

Dépression : Réduire fortement le risque de rechute

La vocation de la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience est d'aider les gens à devenir plus conscients. Un entraînement systématique les habitue à ramener leur attention au moment présent et à observer leur expérience d'instant en instant, plutôt qu'en fonction de ce que leur esprit leur raconte du futur ou du passé. Ils peuvent ainsi commencer à considérer leurs corps comme un espace vers lequel tourner leur attention et à remarquer les changements qui interviennent dans le flux des sensations. Ils explorent événements agréables et désagréables à partir d'une seule et même perspective, et commencent à envisager pensées et sentiments comme des aléas mentaux qui ne sont pas nécessairement exacts ni n'exigent qu'on s'identifie intensément à eux.
Nous les invitons donc, dans le cadre d'un groupe, à pratiquer des exercices méditatifs formels tels que le balayage corporel, le yoga-stretch en pleine conscience et la pleine conscience en se servant de la respiration, du corps, des sons ou des pensées pour focaliser leur attention. Nous cultivons aussi l'ouverture attentionnelle de la claire conscience sans choix.
Chez eux ils continuent à pratiquer ces mêmes exercices de méditation en pleine conscience à l'aide d'enregistrements audio. Nous nous servons aussi des activités de la vie quotidienne pour aider les personnes à être pleinement conscientes dans chacun de leurs actes. Cela passe par le développement d'activités à leur portée, associées au plaisir ou au contrôle, et par une fine anticipation des éventuelles rechutes. Nous admettons sans ambiguïté que la participation à notre programme ne leur garantit pas de ne plus retomber malades. Faire face à cette éventualité et s'y préparer peut cependant limiter les effets d'une rechute. Un suivi et un dialogue continus nous permettent également d'étudier les micro-expériences et les symptômes dépressifs. Nous pouvons ainsi aider les patients à apprendre à construire une relation à ces événements qui diffère de celle que leur esprit pourrait avoir initialement conçue. Pendant leur journée de travail et leurs loisirs, nous encourageons les gens à utiliser toutes ces approches, de façon que ces stratégies et pratiques s'intègrent à leur vie quotidienne. Ce n'est pas quelque chose d'extraordinaire à pratiquer tous les week-ends à la maison pendant quarante minutes, mais une initiative qu'ils peuvent prendre à tout moment s'ils sont assez conscients.
Nous avons voulu savoir si ces traitements apportaient aux patients un bénéfice réel. Dans notre première étude, nous avons découvert que, parmi les patients n'étant pas sous antidépresseurs à cette époque, ceux qui participaient à notre programme réduisaient de cinquante pour cent leur risque de rechute, par rapport à ceux qui suivaient leur traitement habituel. Soixante-six pour cent des personnes engagées dans le groupe MBCT sont restées en bonne santé (trente-pour cent poursuivant leur traitement habituel).
À ce stade initial de l'étude, personne ne prenait de médicaments. S'ils le souhaitaient, les patients pouvaient toutefois revenir à leur traitement; à la fin de l'étude, les gens suivant leur traitement habituel étaient plus nombreux à être revenus à leur médication que ceux qui suivaient la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience. Les effets les plus prononcés se rencontraient chez les personnes ayant fait l'expérience d'au moins trois épisodes dépressifs majeurs. Plus la dépression était récurrente, et plus les personnes avaient souffert longtemps, plus ce traitement leur profitait, ce qui est intéressant à noter.
John Teasdale et Helen Ma ont réalisé une autre étude pour reproduire nos découvertes et ils ont trouvé des résultats similaires. Le groupe MBCT s'est trouvé mieux protégé des rechutes : soixante-quatre pour cent n'avaient pas rechuté après un an, contre seulement vingt-deux pour cent des gens suivant leur traitement habituel.
Pour la résumer, je dirais que notre approche avait pour objectif de réduire la rechute en aidant les patients à apprendre à se dégager d'une vision ruminante et réactive déclenchée par leurs humeurs tristes. Cette thérapie, à notre avis, apprend aux gens non pas à changer leurs pensées, mais plutôt à modifier leur relation à leurs pensées, de même que leur rapport à leurs sentiments et à leurs sensations. Cette approche convient idéalement aux personnes relevant d'une dépression : elles n'ont pas besoin d'être tristes pour en faire l'expérience ; elles peuvent l'appliquer à n'importe quel contenu mental car c'est vraiment le type de relation qu'elles essaient de développer. Les données que nous avons rassemblées indiquent que la protection vis-à-vis de la rechute dépressive s'accroit de cinquante pour cent parmi les personnes utilisant cette approche.
(KABAT-ZINN Jon et DAVIDSON Richard, « L’esprit est son propre médecin » (2011), Éditions Les Arènes 2014, p.159-161)

Fleur (Box, Angleterre)

samedi 2 août 2014

Une meilleure attention à ce que l'on fait, à ses sensations, à ses perceptions, peut changer une vie.

L'expérience de la méditation silencieuse permet de fixer l'attention sans la crisper, d'apaiser le mental, de calmer la ronde incessante des pensées, de se ressourcer intérieurement. Compte tenu de l'interaction entre corps et esprit, cet apaisement rejaillit à la fois sur l'organisme et sur les émotions. Des études spécifiques ont d'ailleurs été menées sur des méditants entraînés, tel le Français Matthieu Ricard qui médite plusieurs heures par jour depuis bientôt quarante ans ; elles ont révélé que ces pratiquants sont le siège d'une réaction cérébrale spécifique : leurs ondes gamma sont beaucoup plus intenses que celles des autres sujets, on observe chez eux une « meilleure synchronisation de l’ensemble de l'activité électrique du cerveau » ainsi qu’une « augmentation de la neuroplasticité, c'est-à-dire de la propension des neurones à établir davantage de connexions ».
Si la pratique régulière de la méditation peut aider à vivre en « pleine conscience », chaque expérience du quotidien peut aussi, bien entendu, être source de bien-être et produire des effets similaires. Il suffit pour cela d'être attentif à ce que l'on fait dans le moment présent : nos sensations lorsque nous préparons un repas, lorsque nous mangeons, lorsque nous marchons, lorsque nous travaillons, lorsque nous écoutons de la musique, etc., plutôt que d'accomplir ces tâches ou ces occupations en pensant à autre chose ou en laissant notre esprit errer d'un souci à l'autre. Chaque moment du quotidien peut dès lors devenir source de bonheur, non seulement par le plaisir que nous prenons à ces diverses activités, mais aussi parce que l'attention stimule notre cerveau de telle manière qu'il produit à son tour des ondes ou des substances qui accentuent notre impression de bien-être.
Nous constatons que, bien souvent, nous ne vivons pas dans le présent, mais laissons nos pensées voguer vers le passé ou le futur. Nous accomplissons plusieurs tâches en même temps. Nous ressassons divers soucis pendant que nous travaillons. Suractive, la vie moderne ne fait qu'accentuer ces tendances, d'où l'accroissement exponentiel du stress, de la fatigue chronique, de la dépression et de l'angoisse dans nos sociétés. Alors qu'une meilleure attention à ce que l'on fait, à ses sensations, à ses perceptions, au déroulé de son action, peut changer une vie.
(LENOIR Frédéric, « Du bonheur, un voyage philosophique », Fayard, 2013, p.86-88)

Libellule (Box, Angleterre)

dimanche 13 juillet 2014

L'essor de la recherche en sciences contemplatives

Une douzaine d’années d’expérimentation
De 2000 à 2012, plus d'une centaine d'hommes et de femmes, moines et laïcs pratiquants du bouddhisme, et un très grand nombre de débutants se sont prêtés à ces expériences scientifiques dans une vingtaine d'universités de renom. En avril 2012, le premier Symposium international sur la recherche en sciences contemplatives a rassemblé pendant trois jours à Denver (États-Unis) plus de sept cents chercheurs du monde entier, donnant ainsi la mesure de l'essor de ce domaine de recherche. De plus, en juin de chaque année, une centaine de jeunes chercheurs se réunissent pendant une semaine autour de chercheurs chevronnés.
Ces recherches ont non seulement montré que la méditation avait provoqué d'importants changements, tant fonctionnels que structuraux, dans le cerveau des pratiquants expérimentés, mais aussi que quelques semaines de méditation, à raison de trente minutes par jour, induisaient déjà des changements significatifs dans l'activité cérébrale, le système immunitaire, la qualité de l'attention et bien d'autres paramètres.
(Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance » (2013), Éditions NiL, p.277-278)

Gorges de Vintgar (Slovénie)

vendredi 11 juillet 2014

Être totalement présent dans chacune de vos actions

Ce n'est pas seulement la pratique assise qui importe mais, bien plus, l'état d'esprit dans lequel vous vous trouvez après la méditation. C'est cet état d'esprit calme et centré qu'il vous faut prolonger dans chacune de vos actions. J'aime cette histoire Zen où le disciple demande à son maître :
« Maître, comment appliquez-vous l'éveil à l'action ? Comment le mettez-vous en pratique dans la vie de tous les jours ?
– En mangeant et en dormant, répond le maître.
– Mais, Maître, tout le monde mange et tout le monde dort.
– Mais tous ne mangent pas quand ils mangent, et tous ne dorment pas quand ils dorment. »
D'où le célèbre adage Zen : « Quand je mange, je mange ; quand je dors, je dors. »
Manger quand vous mangez, dormir quand vous dormez, signifie être totalement présent dans chacune de vos actions, sans qu'aucune des distractions de l'ego ne vous éloigne de cette présence. C'est cela l'intégration.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d’éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, pensée du 22 juin)

Dans le canyon de la rivière Tara (Monténégro)

mardi 8 juillet 2014

La pleine conscience permet de renforcer sensiblement les capacités d'écoute de soi et d'empathie

L'empathie, des capacités innées que l'on peut développer

L'entraînement à la pleine conscience est un moyen efficace de développer l'intelligence émotionnelle mais, surtout, de renforcer sensiblement les capacités d'écoute de soi et d'empathie.

Au cours des 2,6 millions d'années ou presque qui ont précédé l'apparition de l'agriculture, il y a dix mille ans environ, nos ancêtres ont vécu au sein de groupes tribaux ne comptant pas plus de cent cinquante membres. Dans cet environnement rude où ils devaient se disputer de maigres ressources, éviter les prédateurs et rechercher en permanence de la nourriture, ceux qui parvenaient à coopérer avaient en général une espérance de vie plus élevée et laissaient une progéniture plus nombreuse. Ceux qui favorisaient le travail d'équipe l'emportaient sur les autres. Ils avaient plus de chances de survivre et ce sont leurs gènes dont nous avons principalement hérité. Les processus qui ont façonné nos mécanismes neurobiologiques au cours de l'évolution ont engendré des circuits neuronaux qui nous permettent d'éprouver de l'empathie pour les autres. Nous avons la capacité extraordinaire de reconnaître l'état intérieur d'autrui — bien plus que toute autre espèce de la planète — et ce, grâce à trois systèmes neuronaux distincts. Nous sommes capables de percevoir — et de simuler dans notre propre expérience — les actes, les émotions et les pensées des autres.
Que vous entrepreniez une action ou que vous voyiez quelqu'un le faire, les mêmes réseaux s'activent dans votre cerveau. Et vous ressentez dans votre propre corps ce que l'autre éprouve dans son corps. C'est cette capacité à « refléter » le comportement d'autrui qui permet de parler de « neurones miroirs ». Ainsi, quand nous voyons une personne pétrifiée d'angoisse, nous ressentons dans notre corps ce qu'elle ressent — certes, le plus souvent dans une moindre mesure. De même, quand nous voyons des gens transportés de joie, nous éprouvons certaines caractéristiques physiques de l'allégresse.
Mais notre expérience résulte également de circuits affectifs, liés aux émotions. Et, que vous fassiez l'expérience d'émotions intenses, telle la peur ou la colère, ou que vous les voyiez chez quelqu'un d'autre, ce sont les mêmes circuits neuronaux qui s'activent. Les réseaux qui génèrent vos propres sentiments vous permettent de déchiffrer ceux d'autrui, de sorte que plus vous êtes conscient de vos sentiments et de vos sensations corporelles, plus vous êtes capable d'interpréter ceux des autres.
Mais un second ensemble de circuits entre en jeu lorsqu'on « interprète » les pensées et les convictions d'autrui. Les réseaux préfrontaux qui nous aident deviner les pensées des autres (ils n'atteignent leur maturité qu'assez tardivement, peut-être pas avant la fin de l'adolescence) et ceux associés à la perception de leurs sentiments et de leurs actes œuvrent de concert pour générer la compréhension globale de leur expérience intérieure. Plus nous sommes conscients – plus nos propres pensées, émotions et sensations corporelles nous sont familières –, plus nous percevons précisément les pensées, les émotions et les sensations corporelles d'autrui.
(CHASKALSON Michael, « Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité » (2011), Préface de Christophe ANDRÉ (2013), CD audio d’exercices conçus et lus par Christophe ANDRÉ (2013), Éditions des Arènes 2013, p.160-162)

Col de Sedlo - Sedlo pass, Parc National du Durmitor  (Monténégro)

samedi 5 juillet 2014

Les cloches du temple

Le temple se dressait sur une île,
à deux milles au large de la mer.
Et il avait mille cloches : grosses cloches, petites cloches,
cloches fondues par les meilleurs artisans du monde.
Lorsqu'un vent soufflait ou qu'une tempête faisait rage,
toutes les cloches du temple carillonnaient à l'envi,
créant une symphonie qui ravissait le cœur de quiconque les entendait.

Or, au cours des siècles, l'île sombra dans la mer
et, avec elle, le temple et ses cloches.
Une vieille tradition prétendait que les cloches
continuaient de carillonner, sans cesse,
et pouvait les entendre quiconque prêtait une oreille attentive.

Animé par cette tradition, un jeune homme parcourut des milliers de milles,
fermement résolu d'entendre les cloches en question.
Pendant des jours il demeura assis au bord de la mer,
face à l'endroit où se dressait autrefois le temple et écouta - avec tout son cœur.
Mais tout ce qu'il pouvait entendre,
c'était le bruit des vagues qui venaient se briser sur la grève.
Il fit tous ses efforts pour chasser le bruit des vagues, afin d'entendre les cloches.
Mais bien en vain : le bruit de la mer semblait remplir l'univers.
Il poursuivit son essai pendant plusieurs semaines.
Lorsqu'il se sentait perdre courage,
il prêtait l'oreille aux propos des pandits du village,
qui parlaient avec onction de la légende des cloches du temple
et de ceux qui les avaient entendues, prouvant par là que la légende était vraie.
Et son cœur s'embrasait, en entendant leurs propos...
pour perdre à nouveau tout courage,
d'autres semaines d'efforts ne donnant aucun résultat.

Finalement, il décida de laisser tomber son essai :
peut-être n'était-il pas destiné à compter parmi les êtres fortunés
qui auront entendu les cloches ;
peut-être la légende n'était-elle pas vraie.
Il retournerait à la maison et avouerait son échec.
C'était son dernier jour, et il se rendit à son endroit favori, sur la grève,
pour faire ses adieux à la mer, au ciel, au vent et aux cocotiers.
Il s'étendit sur le sable, contemplant le ciel,
prêtant l'oreille aux bruits de la mer.
Ce jour-là, il ne se révolta pas contre le bruit.
Au contraire, il s'abandonna
et découvrit que c'était un bruit agréable, apaisant, que ce mugissement des vagues.
Bientôt il se perdit tellement dans le bruit qu'il devint presque inconscient,
tant était profond le silence que le bruit produisait dans son cœur.
Au creux de ce silence, il l'entendit !
Le tintement d'une menue clochette suivie d'une autre et d'une autre et d'une autre...
et bientôt chacune des mille cloches du temple carillonnait à l'envi,
et son cœur fut transporté d'émerveillement et de joie.

Si vous désirez entendre les cloches du temple, écoutez le bruit de la mer.
Si vous désirez voir Dieu, regardez attentivement sa création.
Ne la rejetez pas ; n'y réfléchissez pas : ne faites que la regarder.


(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.33-35)

Église de Camaret (Bretagne, France)

mercredi 2 juillet 2014

Se retourner pour affronter ses peurs

K
Dans une nouvelle très célèbre de l'écrivain italien Dino Buzzati, un jeune garçon, fils de capitaine au long cours, est poursuivi par un monstre marin, portant le nom étrange de K, et ce depuis son premier jour de navigation. Après avoir d'abord fui son destin en s’écartant de la mer, il l'affronte en devenant lui-même marin, et il se voit poursuivi avec opiniâtreté par la bête, toute sa vie durant : chaque fois qu'il se retourne, il l'aperçoit au loin, dans le sillage de son bateau. Devenu vieux, très vieux, il décide de cesser de la fuir pour l'affronter enfin : et le K lui parle ! Pour lui dire qu'il le poursuit depuis toujours pour lui remettre un talisman, qui va lui assurer la réussite et le bonheur pour toute sa vie.
Ne pas fuir nos peurs, mais nous retourner pour les affronter peut parfois accroître notre bonheur. Peur de l'inconnu, peur du lien, peur de tout et de rien : se libérer de ses peurs est un moyen de se rapprocher du bonheur. J'aurais bien aimé lire un conte de Buzzati qui nous aurait raconté comment poursuivre un autre monstre toute notre vie nous faisait en réalité nous éloigner du bonheur ; et cette bestiole – l'argent – aurait pu s'appeler non pas K, mais $, €, £, ou Y.
(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.183)

 Parc de Biogradska Gora (Monténégro)