jeudi 14 mars 2019

Mais pourquoi chercher à être plus attentif ?

|...] Il peut être intéressant de soigner son attention même dans des situations faciles et sans enjeu… pour trois raisons.
D’abord, vous constaterez peut-être avec moi que lorsque nous laissons notre attention vraiment libre, elle se prend souvent dans toutes sortes de soucis, même en vacances : il y a les courses à faire, le petit à accompagner au cours de voile, et ceci, et cela, etc. Ces petites « Propositions d’Action iMmédiates » [petites sonnettes d’alarme qui nous donnent l’ordre d’interrompre ce que nous sommes en train de faire pour passer à autre chose. Elles créent un effet d’aspiration, ou de captivation, de l’attention.] viennent vite encombrer notre esprit en quête de détente et de liberté. En encapsulant ces minimissions dans des petites bulles, les minimoi (*) libèrent enfin de vraies plages de temps pendant lesquelles notre système exécutif nous laisse un peu en paix. Nous sommes, comme on dit parfois de l’homme du zen, « sans affaire ».
(*) Minimoi / maximoi : Nous pouvons alterner entre un « maximoi », définissant régulièrement la feuille de route à suivre et fixant des petites missions, et des « minimoi » exécutant ces dernières l’une après l’autre. D’une certaine façon, le maximoi programme le GPS, et le minimoi conduit en suivant ses consignes. Le grand avantage de ce dédoublement apparent de personnalité est de dissocier dans le temps les deux grands rôles du système exécutif : le mode stratégique, incarné par le maximoi, et le mode de pilotage rapide, incarné par le minimoi.
Ensuite, en apprivoisant votre attention en eaux calmes, vous acquérez progressivement l’expérience nécessaire pour maîtriser celle-ci quand le vent se lève et que la mer se forme. Voyez dans quelles conditions s’entraînent ceux qui pratiquent la méditation, dans le plus grand silence et sur le confort d’un coussin. Quelle situation demande moins d’attention ? Ensuite, un cerveau qui cherche désespérément à mener de front des activités qui ne sont pas compatibles sur le plan attentionnel est un cerveau qui souffre ; or une attention maîtrisée diminue ces conflits internes. Je suis donc prêt à défendre l’idée qu’elle constitue l’une des clefs du bonheur … même à la plage, où les soucis ne disparaissent pas tous par magie. Et je ne parle même pas de la sensation de facilité et de glissement qu’elle peut procurer dans des activités d’ordinaire difficiles et pénibles.
Mais au-delà de cet apaisement de la vie mentale, une attention maîtrisée change plus globalement notre rapport au monde. Pendant un temps, un mythe populaire propageait l’idée que nous n’utilisions que 10 % de notre cerveau, et faisait croire qu’en passant à 100 %, nous pourrions voler dans les airs ou communiquer par la pensée. Cette croyance est fausse, bien sûr ; mais nous impliquons davantage ces 100 % de « cerveau disponible » quand nous sommes attentifs. Un cerveau attentif se laisse envahir par son objet d’attention ; un cerveau inattentif ne le touche que du bout des lèvres. Le rapport au monde est donc totalement différent : à chaque instant, vous avez le choix entre effleurer la vie ou plonger dedans. Comme l’écrit on ne peut plus clairement Natalie Depraz en introduction d’un très bel ouvrage consacré à l’attention, « l’attention […] fait du monde dans lequel nous évoluons une réalité qui nous importe, qui compte pour nous, qui acquiert du sens à nos yeux  ».
Il est donc assez paradoxal que cette époque du zapping permanent soit si concernée par la recherche d’expériences sensorielles parfaites. Songez à la qualité des salles de cinéma, des écrans d’ordinateurs, des chaînes hi-fi de salon ou même des écouteurs ! À quoi sert une telle technologie quand les sons et les images viennent finalement s’échouer au seuil de cerveaux occupés à autre chose ? Si l’expérience sensorielle que vous attendez n’est pas au rendez-vous, attendez avant de rapprocher l’écran, d’augmenter le volume ou de sortir votre carte de crédit. Essayez d’abord d’ajuster un réglage intérieur, celui de l’attention. Les grands constructeurs continueront bien sûr à rivaliser d’ingéniosité pour enrichir encore à chaque Noël la qualité de l’expérience sensorielle du consommateur. Mais la prochaine frontière n’est pas technologique : le sel de l’expérience, le goût de la vie, c’est l’attention qui l’apporte.
Et cette richesse peut être échangée, partagée avec les autres. Les distractions sont maintenant si nombreuses que nous oublions de plus en plus souvent de réserver notre attention à nos proches. Lire ses SMS au lieu d’accorder toute notre attention à nos amis à table, c’est un peu comme leur servir un demi-verre de vin ou une demi-portion de frites. Même si vos poches sont vides, même si vous n’avez plus rien à donner, vous pouvez encore offrir aux autres votre attention… à condition d’en avoir la maîtrise. Est-ce la clef de l’altruisme ? Je vous laisse y réfléchir !

(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau funambule ; Comprendre et apprivoiser son attention grâce aux neurosciences » (2015), Éditions Odile Jacob, , p.261-262)

Péninsule de Jandía (Fuerteventura, Îles Canaries [Espagne])

dimanche 10 février 2019

Les mécanismes cérébraux de la dépendance

Matthieu RICARD : Être dépendant, c’est désirer malgré soi, ou continuer de désirer ce que l’on n’aime plus. Il y a quelques années, j’ai été très frappé par les découvertes d’un neuroscientifique, Kent Berridge, que j’ai rencontré à plusieurs reprises, notamment lors de l’une des conférences organisées par l’Institut Mind and Life. Nous avons passé cinq jours à discuter de la question du désir, du besoin et de l’addiction. Ses travaux montrent qu’il y a dans le cerveau des réseaux neuronaux différents pour ce que l’on aime et pour ce que l’on veut. Lorsque l’on aime ce qui procure du plaisir – une bonne douche chaude après une balade dans la neige ou des mets délicieux, par exemple –, ce ne sont pas les mêmes réseaux neuronaux qui sont activés que lorsque l’on veut cette chose. Or le plaisir que l’on éprouve à faire certaines expériences, souvent d’ordre sensoriel, est très volatile. Il peut très vite se transformer en indifférence, en dégoût voire en aversion. Un gâteau à la crème, c’est délicieux, cinq, ça donne la nausée.
Kent Berridge et d’autres chercheurs ont montré qu’à force de répéter des expériences plaisantes on renforce les réseaux cérébraux qui nous font désirer et vouloir ces expériences. Mais il arrive un moment où l’on n’éprouve plus de plaisir, que ce soit pour l’usage d’une drogue, un plaisir sensuel ou toute autre forme de sensation qui était à l’origine plaisante. Et pourtant, on continue à désirer cette expérience, encore et encore. Qui plus est, ce désir, cette soif, est beaucoup plus stable que les sensations plaisantes qui sont, par nature, éphémères. De ce fait, les plaisirs intenses sont plus rares que les désirs intenses. Lorsque le désir devient puissant et constant et que nous sommes hyper-sensibilisés à son objet, on peut parler de dépendance. En fin de compte, on se trouve dans la triste situation de ne pouvoir s’empêcher de désirer quelque chose qui ne nous procure quasiment plus aucun plaisir et qui peut même nous dégoûter.
Kent Berrigde décrit une situation extrême : il est possible d’induire un rat à désirer une chose qui non seulement ne lui a jamais procuré de plaisir mais qu’il avait jusqu’alors considérée comme repoussante. Si l’on active de manière répétitive les aires du cerveau liées au désir au moment où l’on donne au rat une eau aussi salée que celle de la mer Morte (qui est trois fois plus salée que les autres mers), on arrive rapidement à un point de conditionnement où, dès que l’on active l’aire du désir, le rat délaisse immédiatement le levier qui donne accès à une solution d’eau sucrée, pour aller activer celui qui donne de l’eau trop salée, alors qu’avant ce conditionnement il évitait systématiquement ce levier.
On voit à quel point la situation est vicieuse, car il ne suffit pas de dire à la personne en situation de dépendance « Vous n’avez qu’à considérer l’alcool, la drogue ou ’addiction au sexe comme quelque chose de répugnant », parce que, bien souvent, elle est déjà dégoûtée par l’objet de sa dépendance. Il ne suffit donc pas de considérer quelque chose comme indésirable pour ne plus le vouloir. Certains sujets affirment qu’ils ne peuvent pas s’empêcher d’aller vers l’objet de leur désir, tout en détestant leur addiction. Il me semble qu’il y a de grandes leçons à tirer de ces recherches.

(ANDRÉ Christophe – JOLIEN Alexandre – RICARD Matthieu, « À nous la liberté » (2019), Éditions L’iconoclaste / Allary 2019, p.52-54)

Jardin de cactus (Lanzarote, Îles Canaries [Espagne])

jeudi 31 janvier 2019

Pourquoi le plaisir s'étiole

Inutile d'être un grand savant pour expliquer pourquoi la capacité d'anticiper produit ce type de déformation. Il suffit d'être un biologiste évolutionniste ou tout simplement d'être prêt à prendre un peu de temps pour réfléchir aux conséquences de l'évolution sur notre comportement.
La logique fondamentale de l'évolution est simple. Nous avons été « conçus » par la sélection naturelle pour reproduire les actes qui ont permis à nos ancêtres de transmettre leurs gènes à la génération suivante : par exemple, manger, faire l'amour, obtenir l'estime des autres et l'emporter sur nos rivaux. J'ai écrit « conçus » entre guillemets parce que, là encore, la sélection naturelle n'est pas un créateur ni un concepteur conscient, intelligent, mais un processus inconscient. Elle crée pourtant des organismes qui donnent l'impression d'être le produit d'un concepteur conscient, qui les aurait bricolés jusqu'à ce qu'ils propagent effectivement ces gènes. Il est donc légitime, à titre d'hypothèse, de réfléchir à la sélection naturelle comme si c'était un « concepteur » et de se mettre à sa place en se demandant : si je concevais des organismes destinés à transmettre leurs gènes, comment ferais-je pour qu'ils se fixent des objectifs allant dans ce sens ?
Autrement dit, sachant que manger, faire l'amour, impressionner les siens et l'emporter sur ses rivaux a permis à nos ancêtres de transmettre leurs gènes, quel type de cerveau concevriez-vous pour qu'ils atteignent ces objectifs ? Ici, je mettrais en avant trois principes de conception qui font sens :
1. Atteindre ces objectifs doit procurer du plaisir puisque, les animaux, y compris les êtres humains, ont tendance rechercher des objets gratifiants.
2. Le plaisir ne doit pas durer éternellement. Si le plaisir ne disparaissait pas, nous n'en aurions plus besoin ; notre premier repas serait le dernier puisque la sensation de faim ne réapparaîtrait jamais. C'est aussi vrai pour le plaisir sexuel  il suffirait d'un rapport, suivi par une vie entière de bien-être. Ce n'est pas le meilleur moyen de transmettre des gènes à la génération suivante !
3. Le cerveau de l'animal doit-il plutôt se concentrer sur 1°) l'idée qu'atteindre ce but sera accompagné de plaisir ; ou 2°) que le plaisir se dissipera peu après ? Si vous avez en tête l’hypothèse 1°, vous serez immédiatement en quête de nourriture, de sexe ou de reconnaissance sociale, alors que si vous avez en tête l’hypothèse 2°, vous risquez d'être ambivalent. À quoi bon rechercher un plaisir avec opiniâtreté s'il s'évanouit aussitôt et crée un nouveau désir de plaisir ? Sans que vous le sachiez, vous serez en proie à l'ennui et vous regretterez de ne pas être philosophe.
Si vous prenez en compte ces trois principes de conception, vous n'aurez aucun mal à comprendre le malheur de l'homme tel que l'a diagnostiqué Bouddha. Oui, dit-il, le plaisir est éphémère, et, oui, il fait de nous des êtres toujours insatisfaits. Pourquoi ? Parce que le plaisir a été conçu par la sélection naturelle pour ne pas durer, afin que l'insatisfaction qui s'ensuit nous incite à rechercher plus de plaisir. La sélection naturelle ne « veut » pas que nous soyons heureux ; elle « veut » que nous soyons productifs, dans son sens à elle. Et le meilleur moyen de nous rendre productifs, c'est que l’anticipation du plaisir soit d'autant plus forte que le plaisir est de courte durée.

(WRIGHT Robert, « Le Bouddhisme a raison, et c’est scientifiquement prouvé » (2017), Éditions Flammarion, 2017, p.19-20)

Salines de Janubio (Lanzarote, Îles Canaries [Espagne])

dimanche 27 janvier 2019

La notion de "conscience du tréfonds" dans le Bouddhisme

La feuille
 Un jour, quand j'étais enfant, je mis mon nez au-dessus de la grande jarre en argile qui se trouvait devant la maison et que nous utilisions pour récupérer l'eau, et j'y vis une très belle feuille tout au fond. Elle avait tellement de couleurs. Je voulus la prendre pour jouer avec, mais mon bras était trop court pour atteindre le fond. J'utilisai alors un bâton pour essayer de la sortir. C'était si difficile que je perdis patience. J'avais remué l'eau vingt fois, trente fois, mais la feuille ne remontait toujours pas à la surface. J'abandonnai donc et jetai le bâton.
Quand je revins quelques minutes plus tard, je découvris avec surprise que la feuille flottait à la surface de l'eau et je la pris dans mes mains. Après mon départ, l'eau avait continué de tourbillonner, ramenant la feuille à la surface. C'est ainsi que fonctionne notre inconscient. Quand nous avons un problème à résoudre ou quand nous voulons avoir une vision plus profonde de la situation, nous devons confier la tâche de trouver une solution au niveau le plus profond de notre conscience. Lutter avec notre mental ne nous aidera pas.
Avant d'aller vous coucher, vous pouvez vous dire par exemple : « Demain, je veux me réveiller à quatre heures et demie. » Et le lendemain matin, vous vous réveillez naturellement à quatre heures et demie. Notre inconscient, que nous appelons dans le bouddhisme notre « conscience du tréfonds », sait écouter. Il collabore avec la partie de notre esprit appelée le « mental », que nous utilisons beaucoup dans la vie quotidienne. Quand nous méditons, nous n'utilisons pas seulement notre conscience mentale ; nous avons besoin d'utiliser également notre conscience du tréfonds. Quand nous semons la graine d'une question ou d'un problème dans notre conscience du tréfonds, nous devons avoir confiance, notre méditation quotidienne fera émerger une vision profonde. Respirer profondément, regarder en profondeur et nous autoriser à être, tout simplement, aide notre conscience du tréfonds à offrir la meilleure vision profonde.

(Thich Nhat Hanh, « La terre est ma demeure » (2016), Éditions Pocket 2018 n° 17166, p.22-23)

Montaña Colorada (Lanzarote, Îles Canaries [Espagne])


mardi 22 janvier 2019

Les simulations produites par le cerveau sont source de souffrances

Selon le bouddhisme, la souffrance est la conséquence du désir irrépressible exprimé à travers Trois Poisons : l'avidité, la haine et l'illusion. Ces termes forts couvrent un vaste éventail de pensées, de mots et d'actes, y compris les plus fugaces et les plus subtils. L'avidité est l'attrait pour la carotte et la haine, une aversion pour le bâton. Tous deux impliquent le désir de connaître plus de plaisir et moins de douleur. L'illusion est l'ignorance de la réalité des choses - par exemple ne pas voir qu'elles sont connectées et changeantes.

Réalité virtuelle
Parfois, ces poisons sont évidents. Toutefois, la plupart du temps, ils opèrent à l'arrière-plan de la conscience, déchargeant et se raccordant discrètement. Ils y parviennent en se servant de la capacité extraordinaire du cerveau à représenter aussi bien l'expérience intérieure que le monde extérieur. Par exemple, les angles morts de vos champs de vision gauche et droit ne ressemblent pas à des trous dans la réalité. C'est le cerveau qui les remplit, tout comme en photographie on retouche les yeux rouges des gens qui regardent vers le flash. En fait, une grande partie de ce que vous voyez « à l'extérieur » est en réalité fabriquée « à l'intérieur » par votre cerveau, comme des images de synthèse dans un film. Seule une petite fraction des données transmises au lobe occipital parvient directement du monde extérieur. Le reste provient des réserves de la mémoire interne et des modules de traitement perceptifs. Votre cerveau simule le monde – chacun de nous vit dans une réalité virtuelle suffisamment proche du réel pour que nous ne nous cognions pas aux meubles.
Dans ce simulateur – dont le substrat neuronal semble centré dans la partie supéro-médiane (supérieure-médiane) de votre cortex préfrontal –, des minifilms passent en permanence. Ces petits clips sont les éléments de base d'une grande partie de l'activité mentale consciente. Pour nos ancêtres, ces simulations d'événements passés augmentaient les chances de survie car elles facilitaient l'apprentissage de comportements efficaces en reproduisant leurs schémas de décharge neuronale. Simuler des événements futurs favorisait également la survie en permettant à nos ancêtres de comparer de possibles conséquences - afin de choisir la meilleure approche - et de mobiliser des séquences sensori-motrices potentielles. Au cours des trois millions d'années écoulées, le cerveau a triplé de taille. Une grande partie de cette croissance a permis d'améliorer les capacités du simulateur, ce qui laisse entrevoir son importance pour la survie.

Les simulations sont la source de souffrances
Aujourd'hui, le cerveau continue à produire des simulations, y compris lorsqu'elles n'ont rien à voir avec la survie. Dès que vous rêvassez ou que vous repensez à un problème relationnel, ces clips se mettent en marche - de petits paquets d'expériences simulées, qui ne durent en général pas plus de quelques secondes. En les observant de près, plusieurs points troublants vous apparaîtront :
  • De par sa nature même, le simulateur vous extrait du moment présent. Vous écoutez un exposé au bureau, vous faites une course ou vous méditez, et soudain votre esprit se retrouve à un millier de kilomètres de là, absorbé dans un minifilm. Pourtant, le bonheur, l'amour et la sagesse authentiques ne sont que dans l'instant présent.
  • Dans le simulateur, les plaisirs semblent généralement extraordinaires, que vous songiez à une seconde part de gâteau ou imaginiez l'accueil qui sera fait à votre rapport au travail. Mais que ressentez-vous réellement quand vous jouez le minifilm dans la réalité ? Les promesses de l'écran sont-elles tenues ? Le plus souvent, non. En vérité, la plupart des gratifications quotidiennes sont moins intenses que celles produites dans le simulateur.
  • Dans le simulateur, les clips débordent de convictions : Bien sûr qu'il dira ceci si je dis cela ... Ils m'ont laissé tomber, c'est évident. Parfois, elles sont verbalisées de manière explicite, mais le plus souvent elles restent implicites, intégrées dans le scénario. En réalité, les convictions explicites et implicites de vos simulations sont-elles vraies ? Parfois oui, mais souvent non. Les minifilms vous bloquent en proposant une vision simpliste du passé et en niant de vraies possibilités d'avenir, comme de nouvelles façons de communiquer avec les autres ou de grands rêves. Leurs convictions sont les barreaux d'une cage invisible qui vous retiennent prisonnier d'une vie plus étroite que celle que vous pourriez avoir en réalité – comme un animal de zoo qui reste recroquevillé dans son vieil enclos bien qu'il ait été libéré dans un grand parc.
  • Dans le simulateur, les événements contrariants du passé passent en boucle, renforçant les associations neuronales entre les faits et les sentiments douloureux qu'ils ont provoqués. Le simulateur vous met également en garde contre des situations à venir dangereuses. Mais, en réalité, la plupart de ses prédictions inquiétantes ne se réalisent jamais. Et, dans le cas contraire, la gêne que vous éprouvez est souvent moins forte et plus brève que prévu. Par exemple, imaginez que vous ayez envie de laisser parler votre cœur : un minifilm pourrait vous faire craindre d'être rejeté et de vous sentir mal. Alors qu'en réalité, lorsqu'on laisse parler son coeur, les choses ne se passent-elles pas correctement, et ne finit-on pas par se sentir bien ?
En résumé, le simulateur vous coupe du moment présent et vous pousse à poursuivre une carotte, qui est moins extraordinaire que vous ne le pensez, tout en vous dissimulant des récompenses plus importantes (comme la satisfaction et la paix intérieure). Ses minifilms débordent de croyances qui réduisent le réel. En plus de renforcer les émotions douloureuses, ils vous conduisent à esquiver des bâtons qui ne vous menacent pas réellement ou qui ne sont pas si dangereux que cela. Et le simulateur fonctionne jour après jour, heure après heure, y compris la nuit, dans vos rêves – et ne cesse de bâtir des structures neuronales qui, très souvent, ne font qu'augmenter votre souffrance.

(HANSON Rick et MENDIUS Richard, « Le cerveau de Bouddha : Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences » (2009), Pocket n°15 216, 2013, Préface de Christophe André, p. 76-80)

Cueva de Los Verdes (Lanzarote, Îles Canaries [Espagne])

samedi 29 décembre 2018

La volonté

[...] Le terme de volonté appartient au langage courant (l’ensemble des forces mentales portant à l’action) ou philosophique (le pouvoir de se déterminer soi-même). En psychologie, on utilise plutôt le terme d’autocontrôle, qui désigne la capacité à réguler ses comportements, en fonction de ses objectifs et de ses valeurs.
Autrement dit, l’autocontrôle est la capacité à s’engager dans un comportement qui ne va pas forcément apporter des bénéfices à court terme, mais en assurer à long terme : pour un étudiant, s’abstenir de certaines sorties pour travailler ses examens ; pour un gourmand, se retenir de reprendre du gâteau pour préserver sa ligne et sa santé ; pour tout le monde, ne pas abandonner à la première difficulté, etc.
Rien d’étonnant à ce que la volonté, ou l’autocontrôle, sa version scientifique, revienne aujourd’hui sur le devant de la scène dans nos sociétés de dérégulation des désirs et de pilonnage d’incitations en tout genre (à manger, à acheter, à consommer des contenus digitaux, à se faire plaisir). Comme le contrôle jadis effectué par les groupes d’appartenance (famille, proches, voisins…) a diminué, de plus en plus de personnes ont aujourd’hui du mal à faire preuve de volonté et à résister à des incitations conçues pour faire gagner de l’argent aux entreprises, et non pour améliorer la santé des citoyens.

De petites luttes permanentes…
Mais l’exercice de la volonté ne doit pas être perçu comme une lutte occasionnelle face à des tentations ponctuelles : il s’agit d’un travail permanent et parfois inconscient, de l’entretien régulier d’un pare-feu anti-tentation, anti-dispersion et anti-démotivation. Toutes ces petites luttes dépendent de multiples facteurs, dont certains sont biologiques (notre niveau de glycémie joue ainsi sur notre volonté), mais dont la plupart sont psychologiques : d’où l’importance d’identifier nos moments de faiblesse et d’agir pour les surmonter.
Selon les chercheurs, la volonté ressemble à un muscle, qui s’exerce mais se fatigue aussi : après avoir pris plusieurs décisions ou résisté à plusieurs tentations, nous sommes pour quelque temps plus vulnérables : c’est le mécanisme dit de « déplétion » ou d’« épuisement de l’ego ». Ne nous épuisons donc pas, mais entraînons-nous ! En effet, tous les efforts comptent, car il existe un effet de généralisation : faire preuve de volonté dans des domaines même anecdotiques, comme se tenir droit ou ne plus dire de gros mots, va retentir favorablement sur tous les autres (passer moins de temps sur Internet ou rester centré sur une tâche difficile).

… et indispensables
Le travail sur la volonté n’est sans doute pas ce qu’il y a de plus amusant ni de plus glamour dans la conduite de notre vie intérieure. Mais il est indispensable. Le philosophe Alain notait dans ses Propos : « Ce n’est pas une petite science, ni facile, que de savoir vouloir. »
Pas facile, certes, mais le jeu en vaut la chandelle, comme le souligne un autre philosophe, André Comte-Sponville, qui rappelle que « la volonté n’est pas seulement une faculté ; c’est aussi une vertu ».
Une vertu qui nous aide à mieux vivre, et à construire notre liberté de nous accomplir, nous réjouir et nous rapprocher de nos idéaux…

(ANDRÉ Christophe, « La vie intérieure », Éd. L’Iconoclaste, 2018, , p. 47-49)

Jardin de cactus (Lanzarote, Îles Canaries [Espagne])

mardi 4 décembre 2018

La nature humaine est-elle fondamentalement compassionnelle ? (Is Human Nature Fundamentally Compassionate ?)

Dalaï-lama : [… ] when I say that I believe human nature to be fundamentally good and compassionate, I base this belief more on empirical observation. For example, when I look at the basic pattern of human existence, from the time of our birth until death, I see affection and compassion playing the dominant role in the emotions.
One of the central premises of this belief in the fundamentally compassionate nature of human beings is that our basic instinct is to seek happiness. That is so deeply embedded, one could say it is our innate disposition. If you examine the nature of this disposition and also examine the mechanisms or the causal factors that give rise to happiness, you find that compassion, affection, and love are almost inextricably linked with this quest for happiness. It is love, affection, and the feeling of connectedness that bring joy and happiness.
Anger arises more as a reaction when this basic project of seeking happiness is hindered. When suffering or adverse situations get in the way of fulfilling this basic aspiration, then we react in a more aggressive, violent way. Although anger, violence, and aggression are a natural part of our mind, in some sense they are on a different level. One could say they are secondary levels of emotion. (Perhaps we ought to make a distinction between aggression and violence as reactions or behavioural characteristics, whereas anger and hostility are motivational or emotional states.)
For myself, I find this consideration most convincing: If you examine the nature of your own physical well being, somehow the wholesome emotions like affection, love, and compassion seem to create a sense of calmness and composure within your mind, which is also very conducive to better health; whereas strong emotions like anger and hostility lead to a kind of a turbulence within your mind that is not conducive to your physical wellbeing. So it seems as if, within the natural state, the constitution of the body itself is closer to emotions like love and affection. (p. 86)

Ce livre n'ayant été traduit en français, voici un traduction [approximative] de ce texte :
Dalaï-lama : [… ] quand je dis que je crois que la nature humaine est fondamentalement bonne et compatissante, je fonde cette conviction davantage sur des observations empiriques.
Par exemple, quand je regarde le schéma fondamental de l'existence humaine, depuis notre naissance jusqu'à la mort, je vois l'affection et la compassion jouer le rôle dominant dans les émotions. L'une des prémisses centrale de cette croyance dans la nature fondamentalement compassionnelle des êtres humains est que notre instinct fondamental est de chercher le bonheur. Cet instinct est si profondément ancré que l’on pourrait dire que c'est notre tendance innée. Si vous examinez la nature de cette inclination et examinez également les mécanismes ou les facteurs qui permettent l’émergence du bonheur, vous constatez que la compassion, l'affection et l'amour sont presque inextricablement liés à cette quête du bonheur. C'est l'amour, l'affection et le sentiment de connexion qui apportent joie et bonheur. La colère se produit plus comme une réaction lorsque cette quête fondamentale de recherche du bonheur est entravée. Lorsque des souffrances ou des situations défavorables entravent cette aspiration fondamentale, nous réagissons de manière plus agressive et violente. Bien que la colère, la violence et l'agression soient une partie naturelle de notre esprit, elles se situent d’une certaine manière à un niveau différent. On pourrait dire que ce sont des niveaux d'émotion secondaires. (Peut-être devrions-nous faire une distinction entre l'agression et la violence comme des réactions ou des caractéristiques comportementales, alors que la colère et l'hostilité sont des états motivants ou émotionnels.)
Pour ma part, je trouve cette perspective plus convaincante : si vous examinez la nature de votre propre bien-être physique, en quelque sorte les émotions saines comme l'affection, l'amour et la compassion semblent créer un sentiment de calme et de sérénité dans votre esprit, ce qui est aussi très propice à une meilleure santé, alors que les émotions fortes comme la colère et l'hostilité conduisent à une sorte de turbulence dans votre esprit qui n'est pas propice à votre bien-être physique. Il semble donc que, dans l'état naturel, la constitution du corps lui-même soit plus proche des émotions comme l'amour et l'affection. (p.86)

(MIND and LIFE, « Visions of compassion » Edited by Richard J. DAVIDSON and Anne HARRINGTON, 1995, Oxford University Press (2002), p.86)

La Seugne (Jonzac, France)

dimanche 2 décembre 2018

Le « réseau du mode par défaut » du cerveau et le vagabondage mental

Les pensées vagabondes, agréables et désagréables, sont générées par le « réseau du mode par défaut » du cerveau, qui s'active chaque fois que notre esprit n'est pas concentré sur l'exécution d'une tâche externe. Les chercheurs repérèrent ce réseau après avoir noté que certaines régions cérébrales s'activaient durant des imageries IRMf au cours desquelles on demandait aux sujets « de s'allonger tranquillement et de ne rien faire de particulier ». Nous l'avons vu au précédent chapitre, les structures médianes corticales du cerveau — son « application moi » — sont parties intégrantes de ce réseau, ce qui explique pourquoi notre esprit est si égocentrique lorsqu’il vagabonde. Le réseau du mode par défaut nous permet de méditer sur notre passé et d'imaginer notre avenir. Il peut revenir sur des événements que nous avons vécus et nous projeter dans le futur pour envisager des choses qui ne sont pas encore arrivées. Pour cela, il fait appel aux souvenirs autobiographiques stockés dans le lobe temporal médian, en particulier dans l'hippocampe – partie intégrante du réseau du mode par défaut. Il n'est cependant pas entièrement tourné sur lui-même ; une autre fonction importante du réseau consiste à imaginer le point de vue d'autrui. Ce que ces fonctions ont en commun, c'est la simulation. Les nœuds de ce réseau opèrent essentiellement comme un simulateur qui utilise notre expérience passée pour construire notre sentiment de moi, envisager le point de vue d'autrui (ce que les psychologues appellent la « théorie de l'esprit ») et générer des scénarios à venir (appelés « voyages mentaux temporels »). Ces capacités rendent ce réseau indispensable au fonctionnement social, à l'imagination, à la créativité et à la planification.
Nous payons cependant au prix fort cette ingénieuse machinerie neurale, car le réseau du mode par défaut est responsable des vagabondages de l'esprit. La méthode de l'« échantillonnage d'expérience » – qui consiste à interroger les gens sur leur humeur et leurs pensées à des moments aléatoires de la journée – indique que notre esprit se déconcentre très souvent – de 30 à 50 pour cent de la journée – de notre activité du moment, et cette déconcentration est souvent associée à un sentiment de tristesse. Selon les psychologues de Harvard Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, qui ont créé une application iPhone, Rate Your Happiness (Évaluez votre bonheur), pour collecter certaines de ces données, les fluctuations de bien-être dépendent davantage de ce que nous pensons que de ce que nous faisons. Point crucial, les résultats suggèrent que le vagabondage de l'esprit est la cause et non la conséquence des émotions négatives. Ainsi que le dit le premier verset du Dhammapada, « Notre vie est façonnée par notre esprit ; nous devenons ce que nous pensons. La souffrance suit une mauvaise pensée aussi sûrement que les roues de la charrette suivent le bœuf qui la tire. » Les psychologues ont pour leur part conclu, de manière moins poétique, que « la capacité de penser à ce qui n'est pas en train d'arriver est un accomplissement cognitif qui n'est pas sans présenter un coût émotionnel ».

(KINGSLAND James, « Bouddha au temps des neurosciences : Comment la méditation agit sur notre cerveau », Éditions Dunod, 2016, p.113-114)

Décollage d'une montgolfière (Jonzac, France)

vendredi 2 février 2018

Accepter de se sentir vide

Il existe un rythme naturel caractéristique de toute vie : c’est le flux et le reflux de la mer, la croissance et la décroissance de la lune, l’inspiration et l’expiration de toutes les créatures vivantes, les battements incessants de notre cœur. La vie dépend de cette constante alternance. S’il n’y avait que la nuit, ou si notre cœur ne pouvait se détendre après s’être contracté, il n’y aurait plus de vie. L’expiration est aussi importante que l’inspiration. Se vider est aussi important que se remplir. Nous savons cela quand il est question de notre respiration, mais nous l’avons oublié au sujet de notre estomac. Nous l’avons aussi oublié en ce qui concerne notre esprit.
Si nous mangeons et buvons constamment, notre estomac et tous nos autres organes digestifs ne se reposent Jamais. Si nous ne nous permettons jamais d’avoir vraiment faim, notre plaisir de manger diminue. N’est-ce pas paradoxal ? Nous croyons retirer plus de plaisir de la nourriture en mangeant davantage, mais c’est l’inverse qui se produit. C’est en nous permettant d’avoir vraiment faim et en prenant ensuite le temps de manger lentement et consciemment que nous retirerons le plus de plaisir de notre alimentation.
De la même façon, lorsque nous pensons continuellement, notre esprit ne se repose jamais. Pour notre esprit comme pour le reste, il est aussi important de se vider que de se remplir. Les prises de conscience déterminantes se produisent toujours dans un esprit calme et ouvert. Les découvertes scientifiques majeures aussi. Archimède a découvert le principe de la poussée en entrant dans sa baignoire ; Newton a découvert la force de gravité alors qu’il se reposait sous un pommier; et Einstein a eu l’idée de la relativité en regardant négligemment passer un train. C’est aussi dans ces moments que les grandes prises de conscience spirituelles surviennent, dans l’espace réceptif d’un esprit à la fois calme et vigilant. Ce vide mental est l’essence même de la prière de centration et de la méditation. Dieu ne peut pas communiquer avec nous si la ligne est occupée.
Pourquoi l’idée d’un esprit calme, d’un esprit vide, nous effraie-t-elle ? C’est entre autres parce que nous croyons que notre valeur dans la vie et même notre survie dépendent de notre productivité, de notre productivité mentale notamment. Alors qu’en fait la santé, la créativité et la productivité mentales dépendent toutes de notre capacité à vider notre esprit et à le mettre au repos, au moins occasionnellement. Il en va de même pour notre santé spirituelle.
Et pourquoi la sensation d’une bouche vide ou d’un estomac vide nous effraie-t-elle ? C’est parce que nous croyons que notre survie dépend de la possibilité d’être pleins. Alors qu’en fait la santé et la longévité dépendent de la possibilité d’avoir la bouche et l’estomac vides afin qu’ils puissent se reposer. Les médecins tibétains recommandent ainsi de diviser l’estomac en quatre parties : un premier quart pour la nourriture, deux autres quarts pour les liquides et le dernier quart pour le vide. Encore une fois, la même question se pose donc : au nom de notre santé physique, mentale et spirituelle, accepterions-nous de nous sentir vides ?

(CHOZEN BAYS Jan Dr, « Manger en pleine conscience : La méthode des sensations et des émotions » (2009), Postface de Jon Kabat-Zinn, Éditions Les Arènes, 2013, p.231-235)

Erg Mehedjebat (Algérie)

mercredi 24 janvier 2018

La stabilité de l'attention

Les contacts sensoriels sont le moyen d'évaluer la stabilité ou la fragilité de notre attention. La plupart du temps, ils sont perturbants. Dès qu'un contact s'établit par les yeux ou les oreilles, les kilesa* [Voir définition ci-dessous] sont ravivés. Dès lors, comment garder le contrôle de la situation ? Comment allons-nous garder le contrôle de nos yeux, de nos oreilles, de notre nez, de notre langue, de notre corps et de notre mental ? Comment faire pour qu'ils soient sous la garde de l'attention et du discernement ? C'est purement et simplement une question de pratique et c'est notre tâche : nous devons nous mettre à l'épreuve pour voir pourquoi les kilesa s'enflamment aussi vite quand un contact sensoriel se produit.
Imaginons, par exemple, que vous entendiez quelqu'un critiquer quelqu'un d'autre : vous l'écoutez sans être perturbé mais, si vous réalisez soudain que c'est de vous qu'il s'agit, un fort sentiment de « moi » s'éveille et vous êtes aussitôt fâché, furieux ou indigné. Ce simple fait devrait nous permettre d'observer que, dès que le « moi » est concerné, nous souffrons. C'est ainsi que cela se passe. Quand nous entendons critiquer les autres, nous pouvons très bien rester indifférents mais, dès que nous pensons qu'il s'agit de nous, le « moi » apparaît, il s'investit totalement... et nous nous enflammons aussitôt sous l'effet des kilesa. Pourquoi ?
Nous devons étudier cela de près ; voir que, dès que le « moi » s'éveille, la souffrance apparaît instantanément. La même chose se produit avec une simple pensée : le « moi » que vous réveillez par la pensée se diffuse dans toutes sortes de problèmes. S'il y a très peu d'attention et de discernement pour veiller sur l'esprit, il se laisse entraîner dans toutes les directions par le désir et les kilesa.
Et pourtant, nous ne voyons rien. Nous croyons que nous allons très bien. Y a-t-il quelqu'un parmi nous qui réalise que c'est effectivement ce qui se passe ? Nous sommes trop alourdis par le poids de notre compréhension erronée de la réalité. Notre esprit a beau être tourmenté par le poison de l'ignorance, nous ne le voyons pas car ce poison nous rend sourds et aveugles...
Il n'y a pas d'outils matériels pour détecter ou soigner cette maladie des kilesa parce qu'elle n'apparaît qu'avec le contact sensoriel. Elle n'a pas de substance réelle. C'est comme une allumette dans une boîte. Tant qu'elle n'est pas frottée sur le côté de la boîte, elle ne s'enflamme pas. Mais dès qu'on la frotte, elle prend feu. Si elle s'éteint tout de suite, tout ce qui aura brûlé sera la pointe de l'allumette. Si la flamme ne s'arrête pas à la pointe, elle brûlera toute l'allumette. Si elle ne s'arrête pas à l'allumette et qu'elle entre en contact avec quelque chose d'inflammable, elle peut créer un énorme incendie.
De même, quand une pollution apparaît dans l'esprit, elle commence au plus léger contact — c'est comme frotter l'allumette. Si nous parvenons à l'arrêter tout de suite, elle s'enflamme une seconde et puis s'éteint — le kilesa peut se dissiper ici même. Mais, si nous ne l'éteignons pas à l'instant même où il apparaît et que nous le laissons échafauder des problèmes, c'est comme jeter l'allumette sur du pétrole.
Il faut que nous observions les maladies que causent les kilesa dans notre esprit pour en connaître les symptômes et voir pourquoi ils s'enflamment aussi vite. Ils ne supportent pas d'être échauffés. Dès l'instant où nous les chauffons, ils s'enflamment. Dans ce cas, que pouvons-nous faire pour nous y préparer ? Comment emmagasiner de l'attention avant que les contacts sensoriels ne frappent ?
Pour emmagasiner de l'attention, il faut pratiquer la méditation, comme lorsque nous sommes attentifs à la respiration. C'est ce qui développe notre attention et nous permet d'avoir une longueur d'avance sur les kilesa, d'éviter qu'ils apparaissent. Notre sujet de méditation est la protection intérieure de l'esprit.
La protection extérieure de l'esprit, c'est le corps composé d'éléments physiques, mais sa protection intérieure, c'est le sujet de méditation que nous utilisons pour entraîner l'attention à être concentrée et présente. Quel que soit notre sujet de méditation, c'est lui qui protège l'esprit, qui lui évite de vagabonder, de fabriquer des pensées et des fantasmes. C'est pourquoi nous avons besoin d'un sujet de méditation. Ne laissez pas l’esprit courir après ses préoccupations comme le font les gens qui ne méditent pas. Une fois que nous avons un sujet de méditation pour piéger cet esprit vagabond et le rendre de moins en moins obstiné au fil des jours, il se calme jusqu'à pouvoir rester stable, pendant des temps plus ou moins longs, selon l'intensité de notre entraînement et de notre observation.

*Kilesa : Parasites du mental qui obscurcissent la clarté de l’esprit. On les classe en trois catégories : désir, haine et ignorance, mais celles-ci se subdivisent en de nombreuses autres formes.

(Kee Nanayon (Upasika), « Pure et simple » (2005), Éditions Sully pour la traduction française (2013), p. 70-71)
Kee Nanayon (1901-1978), est considérée comme l'un des plus grand maîtres de méditation de Thaïlande. Son style d'enseignement, terre-à-terre et direct, rappelle celui de Ajahn Chah.


Cascade Pericnik (Slovénie, Parc national du Triglav)

jeudi 11 janvier 2018

Le moment présent n’est jamais insupportable, si on le vit pleinement.

Le bonheur d’un rescapé
Durant la Deuxième Guerre mondiale, un homme dériva sur un radeau pendant vingt et un jours avant d’être rescapé.
Comme on lui demandait s’il avait tiré quelque enseignement de l’expérience, il répondit : « Oui. Si je peux avoir seulement de la nourriture en abondance pour manger et de l’eau en quantité pour boire, je serai fabuleusement heureux le reste de ma vie. »

Un vieil homme prétend qu’il ne s’est plaint qu’une fois dans sa vie : c’est alors qu’il était nu-pieds et n’avait pas d’argent pour acheter des chaussures… jusqu’au moment où il aperçut un homme heureux qui n’avait pas de pieds. Il ne s’est plus jamais plaint.

Le moment présent n’est jamais insupportable, si on le vit pleinement. Ce qui est insupportable, c’est d’avoir son corps ici à dix heures et son esprit à dix-huit heures, son corps à Bombay et son esprit à San Francisco.

(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p. 196-197

A proximité du Roque Nublo (Grande Canarie, Espagne)

dimanche 31 décembre 2017

L'importance de la méditation du "calme mental"

Je pense que cette pratique [de la méditation dans la vie quotidienne] est extrêmement importante. L'Inde connaît la méditation du samadhi, « le calme mental », commune à toutes les religions indiennes comme l'hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme. Certains types de vipasyana, « méditation analytique », sont communs à nombre de traditions de ces religions. On peut se demander pourquoi le samadhi, « le calme de l'esprit », est si important. Parce que le samadhi, ou méditation de focalisation, est le moyen de mobiliser l'esprit, de canaliser l'énergie mentale. Le samadhi est considéré comme un élément essentiel de la pratique spirituelle de toutes les grandes traditions religieuses de l'Inde parce qu'il donne la possibilité de canaliser toute l'énergie mentale du pratiquant et de diriger l'esprit sur un objet particulier, de le concentrer sur un point unique.
Je suis convaincu que si la prière, la méditation et la contemplation — qui est plus discursive et analytique — sont associées journellement, l'effet sur l'esprit et le cœur du pratiquant n'en sera que plus grand. La pratique religieuse vise en priorité à une transformation intérieure du pratiquant, à le faire passer d'un état d'esprit indiscipliné, rebelle, dispersé, à un état qui soit discipliné, dompté et équilibré. Une personne qui a développé la faculté de focaliser parfaitement son esprit sur un point aura forcément plus de facilité à atteindre cet objectif. Quand la méditation fait partie intégrante de votre vie spirituelle, vous êtes capable de réaliser cette transformation intérieure de manière plus efficace.

(DALAÏ-LAMA, « Le Dalaï-Lama parle de Jésus » (1994), J’ai lu n°4739, 2003, p.79-80)

Sapin de Noël... avec des feuilles et fruits de figuier de barbarie
(Grande Canarie, Espagne)

mardi 12 décembre 2017

Relativité et Vacuité

Quel rapport avec le Dharma ?
Cette question se pose parce que, ici, il ne s'agit pas de faire une conférence de physique, nous ne sommes pas là pour cela. Par contre, il s'agit de rappeler qu'on peut éclairer d'une manière intéressante le concept de vacuité (qui est si important dans le Dharma aussi bien au niveau de l'étude que de la pratique) par une démarche qui remonte à Galilée et qui est la relativité.
Si on revient à la définition de la vacuité qui est donnée dans le Bouddhadharma (l'enseignement du Bouddha), c'est l'absence d’existence propre, l'absence d'existence intrinsèque ou l'absence d'existence en soi. Voilà le type d'expression que l'on va entendre. Donc, dès le début, il est important de comprendre qu'il ne s'agit absolument pas d'un vide.
On emploie le mot « vide », le mot « vacuité » alors que c'est bien de cela [la non-existence propre] qu'il s'agit. Ce n'est pas un vide au sens de l'absence d'un objet qui serait inexistant. La vacuité c'est le mode d’être des choses existantes [de manière relative].
Il ne faudrait donc pas employer le mot « vide », mais plutôt employer le mot « vide de », « vacuité de ». Vide de quoi ? Vide d'existence propre mais pas d'existence relative. On peut même ajouter que la vacuité va permettre de réfuter l’existence du néant. Tout simplement parce que, comme toute chose est vide d'existence absolue, d'existence propre, on peut appliquer cela au néant. Le concept de néant n'a absolument aucun sens, il est réfuté par la vacuité [car il ne saurait exister en soi]. On est ainsi vraiment dans une voie du milieu.

Quel est le rapport avec la relativité, qui est une théorie physique développée en Occident ? Eh bien c'est lié au fait que le découvreur de la relativité – en général on pense que c'est Einstein, qui a effectivement travaillé dessus plus récemment – est Galilée. C'est lui qui a posé le principe de relativité de manière explicite, ce n'est pas quelque chose qu'on a seulement reconstruit après.
C'est Galilée qui a découvert la relativité du mouvement et qui l'a exprimé de la manière suivante : « pour tout ce qui participe du mouvement d'un corps, le mouvement est comme rien, (« comme rien », il ne dit pas « rien »), il est comme s'il n'était pas. » Or ces expressions, on les trouve mot pour mot chez Nagarjuna, 1500 ans avant !
[...]
Au niveau de la physique la couleur est une longueur d'onde. Bleu c'est une longueur d'onde qui est courte, rouge c'est une longueur d'onde qui est longue. Eh bien si vous changez votre vitesse par rapport à l'objet, vous obtenez un phénomène (l'effet Doppler) semblable à celui qui concerne le son. Vous avez tous entendu une sirène de pompiers qui se rapproche de vous et qui s'éloigne. Le son devient de plus en plus grave et ce n'est pas que la sirène a changé de hauteur de son. C'est à cause du mouvement que la fréquence relative du son a changé et que vous entendez un son différent.
Il y a la même chose pour les couleurs. C'est quelque chose que l'on voit tous les jours en astrophysique, puisque l'on observe ce qu'on appelle le décalage vers le rouge (c'est à dire vers les grandes longueurs d'onde) de la lumière venue des galaxies lointaines. Il existe des raies émises par certains éléments physiques à des couleurs bien précises, mais ces couleurs ne sont pas les mêmes qu'au laboratoire. La couleur n'est absolument pas absolue, elle dépend totalement du repère, en l’occurrence de la vitesse relative entre le repère et l'objet (ou ici entre l'observateur et l'objet). Ce que vous voyez bleu dans un certain référentiel devient rouge dans un autre !
[...]
Q. - Qu'est ce qui existe au niveau absolu ? Qu'est ce qu'il y a ?
Rien. Rien de rien. Mais au niveau relatif, beaucoup de choses existent. Si les choses existaient de manière absolue, si toutes les choses existaient de manière absolue, rien n'existerait ! C'est très facile à montrer. Exister de manière absolue cela veut dire que la chose ne peut pas changer. Donc cet objet là ne peut pas changer. Et comme il ne peut pas changer, il ne peut pas nous envoyer un photon (une particule de lumière) ou un son (une vibration de l'objet qui implique une vibration de l'air). Pour cela il doit perdre de l'énergie. Seules les informations que l'on reçoit peuvent nous permettre de dire que ceci existe ; parce que nos sens, nos appareils nous disent que nous avons reçu de l'information de cet objet. Dès que de l'information est envoyée, l'objet a dû changer pour envoyer cette information. Donc on voit tout de suite le lien entre le changement perpétuel, « l’impermanence » perpétuelle de toute chose et la vacuité-relativité. C'est directement lié, c'est nécessaire. Si les choses ne changeaient pas, elles ne seraient pas là. On aurait des univers séparés, chaque objet serait un univers séparé sans aucune communication et aucun d'entre eux ne pourrait expérimenter l'existence des autres, donc cela n'existerait pas. C'est vraiment la vacuité qui permet l'existence du monde.

(Extrait d'un exposé de Laurent NOTTALE, [Portugal, Août 2016] ; Laurent NOTTALE est astrophysicien, et travaille tout particulièrement sur les théories de la relativité). Le texte complet de cet exposé est disponible sur le site Bodhicharya France.

Décoration d'une maison (Presqu'île de Crozon, France)

mardi 28 février 2017

Les hommes semblent plus enclins que les femmes à éprouver de la joie "malsaine"

[Dans une expérience], nous avons évalué les réponses cérébrales des participants occupés à observer un joueur sympathique et honnête auquel on infligeait une douleur, et ensuite leurs réponses lorsqu'ils regardaient un joueur désagréable et malhonnête recevant les mêmes stimuli douloureux.
Cette expérience montre une différence dans les schémas de réponses empathiques entre les hommes et les femmes. On observe chez les hommes une réponse empathique à la souffrance d'une personne qui joue honnêtement. Mais lorsqu'ils observent une personne malhonnête en train de recevoir des stimuli douloureux, un signal est activé dans une partie spécifique de leur cerveau appelé le noyau accumbens, qui est associé aux sentiments de récompense et de plaisir (cette partie du cerveau est aussi activée lorsque vous vous apprêtez à manger un délicieux morceau de chocolat). Nous avons également distribué des questionnaires aux participants. Plus le désir de revanche exprimé dans ce questionnaire était fort, plus le signal de récompense était élevé chez les hommes lorsqu'ils voyaient la personne malhonnête souffrir.
En revanche, on a observé chez les femmes des réponses cérébrales empathiques aussi bien lorsqu'elles observaient des joueurs honnêtes ou malhonnêtes en train de recevoir des stimuli douloureux. Bien qu'elles aient exprimé dans le questionnaire une antipathie à l'égard des joueurs malhonnêtes, on ne décelait pas chez ces dernières la même intensité du signal de récompense associé aux sentiments de revanche et de malveillance, ou Schadenfreude. Chez la plupart des femmes, l'intensité du signal de récompense associé aux sentiments de revanche et de joie malveillante était beaucoup moins forte.

(RICARD Matthieu et SINGER Tania, « Vers une société altruiste », Conversations sur l’altruisme et la compassion réunissant sa Sainteté le Dalaï-lama, des scientifiques et des économistes [Conférence Mind and Life du 9-11 avril 2010 à Zurich] (2015), p. 50-52)

Épines de cactus, Jardin Majorelle (Marrakech, Maroc)

samedi 25 février 2017

La notion de "souffrance" dans les enseignements bouddhistes

En tant qu'êtres humains, nous souffrons aussi de ne pas avoir ce que nous voulons et de ne pas garder ce que nous avons.
KALOU RINPOTCHÉ
La première des quatre nobles vérités [du Bouddhisme] est la vérité de la souffrance. Au fil des siècles, on a traduit de bien des façons les soûtras relatifs à ces enseignements. Suivant la traduction que vous lisez, ce principe fondamental de l'expérience peut s'énoncer comme : « II y a de la souffrance », ou même plus simplement : « La souffrance est. »
Au premier abord, la première des quatre nobles vérités peut sembler assez déprimante. En la découvrant, beaucoup de gens ont tendance à rejeter le bouddhisme comme quelque chose de particulièrement pessimiste. « Oh, ces bouddhistes sont toujours en train de se plaindre en disant que la vie est dure ! La seule façon d'être heureux, c'est de renoncer au monde et de se retirer quelque part dans les montagnes pour méditer toute la journée. Quel ennui ! Je ne suis pas malheureux. J'ai une vie merveilleuse !
Il est important de noter, en premier lieu, que les enseignements bouddhistes ne prétendent pas que, pour trouver la vraie liberté, les gens doivent renoncer à leur maison, leur travail, leur voiture, ni à aucun de leurs biens matériels. Comme le montre l'histoire de sa vie, le Bouddha lui-même s'était essayé à une vie d'austérité extrême sans trouver la paix qu'il recherchait. Par ailleurs, il est indéniable que, pour certains, les circonstances peuvent momentanément être telles qu'ils se disent que la vie ne pourrait être plus parfaite. J'ai rencontré des tas de gens qui semblent plutôt satisfaits de leur vie. Si je leur demande comment ils vont, ils répondent : « Bien », ou « Super! » Jusqu'au moment, bien sûr, où ils tombent malades, perdent leur emploi, ou bien encore que leurs enfants atteignent l'adolescence et, du jour au lendemain, passent de l'état de boute-en-train à celui d'étrangers maussades et agités qui ne veulent plus rien à voir avec leurs parents. Si je leur demande alors comment ils vont, leur réponse change un peu : « Je vais bien, mais... », ou : « Tout est super, mais... »
Le message essentiel de la première des quatre nobles vérités est peut-être celui-ci : la vie présente une certaine façon d'interrompre les choses en cours, qui offre des surprises capitales même aux plus satisfaits d'entre nous. On peut voir dans toutes ces surprises — de même que les expériences plus subtiles et moins évidentes comme les maux et les douleurs qui viennent avec l'âge, la frustration de faire la queue au supermarché, ou simplement le fait d'être en retard à un rendez-vous — des manifestations de la souffrance.
Je comprends pourquoi ce point de vue d'ensemble peut être dur à saisir. La « souffrance » — terme qui apparaît le plus souvent dans les traductions — est un mot chargé. Quand on l'entend ou le lit pour la première fois, on a tendance à croire qu'il fait uniquement référence à une douleur extrême ou à une affection chronique.
Mais le mot dukkha, tel qu'il est employé dans les soûtras, a en fait un sens plus proche de celui de mots courants comme « maladie », « malaise », « gêne » et « insatisfaction ». Certains textes bouddhistes l'expliquent à l'aide de l'analogie saisissante de la roue du potier qui, frottant contre quelque chose en tournant, produit une espèce de crissement. On trouve dans certains commentaires l'image d'un homme qui se déplace dans un chariot dont une roue est légèrement cassée : chaque fois que l'endroit cassé de la roue touche le sol, il y a une secousse.
Donc, si le mot souffrance — ou dukkha — renvoie pour nous à des conditions extrêmes, dans la bouche du Bouddha, puis dans celle des maîtres de philosophie et de pratique bouddhistes, il fait plutôt référence au sentiment général qu'il y a quelque chose qui ne va pas tout à fait : que la vie serait meilleure si les circonstances n'étaient pas les mêmes ; que nous serions plus heureux si nous étions plus jeunes, plus maigres ou plus riches, que nous ayons une liaison ou que nous n'en n'ayons pas. La liste de nos misères n'a pas de fin. Dukkha couvre donc le spectre tout entier de ces désagréments qui vont de choses aussi simples qu'une démangeaison à des expériences plus traumatisantes de douleurs chroniques ou de maladie mortelle. Peut-être qu'un de ces jours, on acceptera le mot dukkha dans beaucoup de langues et de cultures différentes, comme c'est le cas pour le mot sanskrit karma – ce qui élargira notre compréhension de ce que souvent, on traduit para souffrance ».
De même que, en permettant à un médecin d'identifier les symptômes d'une maladie, on fait un premier  pas dans le traitement, comprendre que dukkha est la condition fondamentale de la vie, c'est le premier pas dans la libération de l'inconfort et du malaise. Pour certains, cependant, le simple fait d'entendre la première noble vérité peut déjà être une expérience libératrice.

(Yongey Mingyour Rinpotché, « Bonheur de la sagesse », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°32 372, 2011,  p.57-60)

Vallée du Drâa (Maroc)

mercredi 22 février 2017

Entrainement de l'esprit et action

Aiguiser sa hache
Un jeune homme à la recherche de travail arriva un soir dans un camp de bûcherons. Le premier jour, il travailla extrêmement dur et coupa beaucoup d’arbres. Le deuxième jour, il travailla avec autant d’entrain que la veille mais n’arriva qu’à la moitié de sa performance. Très embêté, il décida, pour corriger la situation, d’abattre davantage d'arbres le lendemain. Il se mit à la tâche très tôt et s’attaqua furieusement aux arbres avec sa hache, en vain : il en coupa encore moins. Honteux et découragé, il alla voir celui qui l’avait engagé : « Je suis désolé de vous avoir déçu, je fais de mon mieux pour honorer la confiance que vous avez placée en moi, mais mes résultats sont médiocres : je ne comprends pas ce qui m’arrive. » Après l’avoir écouté, le patron demanda au jeune homme avec douceur : « Quand as-tu aiguisé ta hache pour la dernière fois ? » « Je n’ai pas eu le temps de le faire, répondit le jeune apprenti, j’étais trop occupé à couper les arbres. »
(Ilios KOTSOU, Caroline LESIRE, Pierre RABHI et Matthieu RICARD, in « Se changer, changer le monde » (2013), Éd. J’ai Lu n°11074, 2015, p.21-23)

Arbres sur la côte de la Bretagne (France)

jeudi 16 février 2017

Méditation et vie moderne

Autour du feu
Dans les temps anciens, à la tombée de la nuit, la seule source de lumière disponible, mise à part la clarté de la pleine lune et des étoiles, était le feu. Pendant des millions d’années, dans l’obscurité et le froid, les humains se sont assis autour des feux, en contemplant les braises. Peut-être, la méditation traditionnelle est-elle née à cette époque.
Le feu était d’un grand réconfort – source de lumière, de chaleur et une protection contre les animaux sauvages. S’asseoir autour d’un feu détendait les gens à la fin de la journée. À sa lueur vacillante, nos ancêtres racontaient des histoires sur ce qui leur était arrivé pendant une journée de chasse. D’autres hommes, assis en silence, voyaient dans les flammes changeantes la réflexion d’un paysage magique et imaginaire. Le feu rendait supportable l’obscurité de la nuit et donnait une sensation de sécurité. Il était vivifiant, chaleureux, apaisant, incitant à la réflexion, et indispensable à la survie de l’homme.
Aujourd’hui, cette nécessité a disparu de notre vie quotidienne et avec elle, presque toutes les occasions de rester dans le calme. Dans le monde actuel, le feu est peu pratique, un luxe occasionnel, symbole d’une certaine atmosphère d’intimité. Quand le jour baisse au dehors, nous n’avons qu’à appuyer sur l’interrupteur. Un flot de lumière inonde notre intérieur, remplissant d’activité notre journée jusque tard dans la nuit si nous le désirons. La vie moderne ne nous laisse que peu de temps pour « être » à moins de prendre ce temps délibérément. Nous ne sommes plus forcés de nous interrompre dans ce que nous faisions, à cause du déclin du jour… Cette interruption qui intervenait chaque soir, nous obligeant à changer de vitesse, à lâcher les activités de la journée, nous manque. L’esprit a peu l’occasion, aujourd’hui, de se concentrer dans la quiétude, au coin du feu.
À la place, nous regardons à la fin de la journée la télévision, un feu électronique dont l’énergie est pâle en comparaison. Nous sommes soumis à un bombardement incessant de sons et d’images qui proviennent de cerveaux étrangers, qui nous bourrent le crâne d’informations tronquées, de fadaises crétinisantes, des aventures et des désirs des autres. Regarder la télé laisse encore moins de place pour expérimenter le calme. Dévorant le temps, l’espace et le silence, elle induit en nous une sorte de passivité soporifique. « Du bubble-gum pour les yeux », disait Steve Allen en parlant de la télévision. Les journaux et les magazines en font presque autant car ils nous volent des moments précieux que nous pourrions vivre plus pleinement.
Nous n’avons pas vraiment besoin de succomber à la dépendance que créent ces divertissements extérieurs et ces distractions multiples. Nous sommes capables de développer d’autres habitudes qui nous ramènent à ce désir primordial de chaleur, de tranquillité et de paix intérieure. Quand nous sommes assis en nous concentrant sur notre souffle, par exemple, cela ressemble beaucoup à s’asseoir auprès d’un feu. En examinant la respiration en profondeur, nous pouvons imaginer, autant que nos ancêtres rêvaient sur les flammes et les braises, les reflets dansants de notre esprit.
La méditation peut générer aussi une certaine chaleur. Et si nous n’essayons pas d’arriver quelque part mais que nous demeurions seulement dans le moment présent, il peut arriver que nous ayons la chance de tomber sur une quiétude ancienne – derrière et en deçà de nos pensées conscientes – que les hommes trouvaient, assis autour du feu, en des temps primitifs et plus simples.

(Dr Jon KABAT-ZINN, « Où tu vas, tu es », 1994, J’ai Lu n°7 516, 2009, p.183-185) 
Jon Kabat-Zinn est l’inventeur d’une méditation accessible à tous : la « méditation en pleine conscience ». À ce jour [en 2012], plus de 550 centres, hôpitaux ou cliniques utilisent la MBSR aux États-Unis, et plus de 700 à travers le monde, l’utilisent comme outil de soin.

Feu de camp et cuisson du pain, Erg Mehedjebat (Algérie)

jeudi 9 février 2017

Pourquoi les zèbres ne font pas d'ulcères ?

« Pourquoi les zèbres ne font pas d'ulcères ? », nous demande un livre qui fut il y a quelques années un grand succès aux États-Unis. La question est plus importante qu'elle n'en a l'air : imaginez un instant que vous soyez transformé en zèbre... Votre vie serait très souvent menacée, car, dans la savane où vous vivriez, vous représenteriez un des gibiers favoris des grands carnassiers. Régulièrement, des lions vous prendraient en chasse. Le plus souvent, vous en réchapperiez, mais tout de même ! Il est probable que vous auriez en mémoire des tas de souvenirs terrifiants, des cauchemars de poursuites où vous auriez été à deux doigts d'y passer vous réveilleraient toutes les nuits. Et vous ressentiriez des tas d'angoisses pour le prochain moment où vous devriez aller boire au point d'eau : et si des lions (ou plutôt des lionnes, puisque ce sont elles qui font le boulot) étaient en embuscade dans le coin ?
Bref, si les zèbres avaient le même cerveau que nous, ils auraient probablement beaucoup d'ulcères : car ils ne seraient pas seulement stressés lors des poursuites par les lions, mais aussi avant et après ces poursuites. C'est-à-dire toute leur vie. Heureusement pour eux, leurs cerveaux ne fonctionnent pas comme les nôtres et les zèbres n'ont pas d'ulcères parce qu'ils vivent dans l'instant présent. Quand ils sont en danger, ils stressent à fond. Puis, le danger passé, ils ne stressent plus et savourent ce qu'il y a à savourer. Nous aurions intérêt à être un peu plus souvent zèbres...

(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.372-373)

Zèbres, parc d'Etosha (Namibie)

lundi 30 janvier 2017

Se changer, changer le monde

Comment l’idée des chaussures est née

Un grand roi se plaignait que la dureté du sol lui blessait les pieds :
il ordonna donc qu’on recouvrît le pays tout entier d’un tapis en cuir de vache.
Le fou du palais se mit à rire, quand le roi lui fit savoir son ordre.
.« Quelle idée absolument incongrue, Majesté, s’écria-t-il.
Pourquoi toute cette dépense inutile ?
Découpez seulement deux petites pièces de cuir pour protéger vos pieds ! »
Ce que fit le roi.
Et c’est ainsi qu’est née l’idée des chaussures.

…Pour faire du monde un endroit sans douleur, il faut changer son cœur – pas le monde.

(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.194-195)

Dans les souks de Tripoli (Libye)
 

vendredi 27 janvier 2017

La méditation sur la respiration

La respiration, l'ancre de votre attention
 Il existe de nombreuses formes de méditation et toutes ne visent pas principalement à apaiser l'esprit et à développer l'attention. Pour celles dont c'est l'objectif, de multiples objets ont servi à focaliser l'attention au fil des siècles — par exemple, la flamme vacillante d'une bougie, un disque coloré, un galet, un son ou un mantra répété en silence. Dans le cadre du programme de MBSR, on commence par porter la conscience sur la respiration. On laisse simplement l'attention se poser sur les sensations qui accompagnent chaque inspiration et chaque expiration en suivant le souffle qui entre et qui sort. Quand l'esprit part ailleurs, ce qui arrive inévitablement, on note où il est allé, puis on le ramène sur la respiration avec douceur et bienveillance.
Il y a beaucoup d'avantages à se servir ainsi du souffle. Pour commencer, il est toujours là. Vous ne pouvez pas l'oublier à la maison le matin. C'est aussi une sorte de baromètre subtil qui vous permet d'évaluer votre état physique et émotionnel. Quand vous êtes tendu ou apeuré, vous avez tendance à retenir votre souffle. Quand vous êtes détendu et à l'aise, il circule plus librement. La conscience de la respiration peut générer une meilleure intégration de l'esprit, du corps et des émotions. En vous focalisant intentionnellement sur un objet unique, vous pouvez stabiliser votre esprit. Vous activez les réseaux cérébraux qui correspondent à l'objet de l'attention choisi et vous inhibez ceux qui correspondent aux demandes d'attention concurrentes — sans brusquer les choses.
C'est comme si le cerveau « éclairait » l'objet sélectionné tout en « assombrissant » celui qui ne l'est pas. Vous ne pouvez pas forcer l'esprit à se poser mais, pour profiter de sa capacité à se poser dans certaines conditions, vous devez bel et bien faire un effort. Vous devez revenir, encore et encore, à votre intention initiale de poser l'esprit sur l'objet choisi. Ce qui importe ici, c'est la qualité de l'intention que vous nourrissez. Elle doit être douce.
En braquant le projecteur de votre attention sur la respiration, vous constaterez probablement qu'elle se fixe quelques instants avant de se remettre à vagabonder. Si c'est le cas, vous la refocalisez en la ramenant encore et encore sur le solde chaque fois que vous notez qu'elle est partie ailleurs. La tendance de l'esprit à vagabonder n'est ni une erreur ni une faute. C'est sa nature — c'est ce qu'il fait —, et chaque fois que vous notez que le vôtre est parti ailleurs, vous le ramenez délicatement, encore et encore. Il ne s'agit en aucun cas de chercher à forcer l'esprit à se fixer quelque part — en chassant les pensées ou en dressant des barrières contre des émotions ou des sensations corporelles non désirées —, mais plutôt de fournir un effort doux, chaleureux et bienveillant. L’esprit part, et vous le ramenez. Il part, et vous le ramenez. S'il part une centaine de fois, vous le ramenez simplement une centaine de fois. Chaque fois que vous le ramenez, vous renforcez les réseaux neuronaux associés à l'attention soutenue.

(CHASKALSON Michael, « Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité » (2011), Préface de Christophe ANDRÉ (2013), CD audio d’exercices conçus et lus par Christophe ANDRÉ (2013), Éditions des Arènes 2013, p.61-63)

Basilique Saint-Nazaire, Carcassonne (France)