dimanche 17 août 2014

Laissez tomber toute pensée, et devenez totalement présent.

Les bambous

Soyez tout entier dans le présent ... Laissez tomber toute pensée sur l'avenir, laissez tomber toute pensée sur le passé - en fait, laissez tomber toute pensée, point, et devenez totalement présent. ...
Après des années d'entraînement,
le disciple pria le maître de lui conférer l'illumination.
Le maître l'amena vers un bosquet de bambous et lui dit :
« Voyez ce bambou, comme il est grand.
Voyez cet autre, là-bas, comme il est petit. »
À cet instant précis, le disciple reçut l'illumination.
On raconte que Bouddha a fait l'expérience de toute espèce de spiritualité, de toute forme d'ascétisme, de chaque discipline repérable dans l'Inde de son temps, dans son effort pour atteindre à l'illumination. Toujours en vain. Finalement, il s'assit un jour au pied d'un arbre de la bodhi et reçut l'illumination. Il confia le secret de l'illumination à ses disciples, en des termes qui doivent paraître mystérieux aux non-initiés, particulièrement à celui qui fait dans les pensées : « Lorsque vous prenez une profonde respiration, ô moines, soyez conscients que vous prenez une profonde respiration. Et quand vous prenez une respiration légère, ô moines, soyez conscients que vous prenez une respiration légère. Et quand vous prenez une respiration moyenne, ô moines, soyez conscients que vous prenez une respiration moyenne. » Conscience. Attention. Absorption. Rien de plus.
(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p. 29-30)

Nénuphar, lac Skadar (Monténégro)

jeudi 14 août 2014

Le cerveau humain compte parmi les inventions passables, mais pas parfaites, de l'évolution.

Riche de millions d'années d'évolution, le circuit ascendant instinctif, prompt à l'action, favorise la pensée à court terme, les pulsions et les décisions rapides. Les circuits descendants qui occupent l'avant et le sommet du cerveau sont un ajout plus tardif, leur pleine maturation remonte à peine à quelques centaines de milliers d'années.
Le câblage descendant apporte au répertoire de notre esprit des talents tels que la conscience de soi et la réflexion, la délibération et la planification. La focalisation intentionnelle, descendante, offre à l'esprit un levier dans la gestion de notre cerveau. Quand notre attention passe d'une tâche, d'un projet, d'une sensation, à l'autre, les circuits cérébraux correspondants s'illuminent. Faites remonter le souvenir heureux d'une danse, et voilà les neurones de la joie et du mouvement qui s'animent. Rappelez-vous l'enterrement d'un être cher, et c'est le circuit de la tristesse qui s'active. Répétez mentalement un coup de golf, et les axones et les dendrites qui orchestrent ce mouvement renforcent encore un peu leurs liens.
Le cerveau humain compte parmi les inventions passables, mais pas parfaites, de l'évolution. Les systèmes cérébraux ascendants, plus anciens, semblent avoir bien opéré pour assurer notre survie pendant l'essentiel de la préhistoire – mais leur fonctionnement pose aujourd'hui certains problèmes. Dans le plus clair de notre existence actuelle, l'ancien système tient la barre, ce qui est généralement à notre avantage, mais parfois à notre détriment : les dépenses excessives, les addictions ou la conduite dangereuse sont autant de signes d'inadaptation de ce système.
Les exigences que posait la survie au début de l'évolution ont rempli notre cerveau de programmes ascendants préétablis pour la procréation et l'éducation des enfants, pour la distinction entre ce qui est plaisant et ce qui est dégoûtant, pour fuir une menace ou se précipiter sur la nourriture et ainsi de suite. Transposons-le au monde actuel, très différent : on voit bien que nous sommes contraints de naviguer dans la vie en mode descendant, contre le courant permanent des caprices et des pulsions venus d'en bas.
Un facteur étonnant fait constamment pencher la balance en faveur du système ascendant : le cerveau est économe en énergie. Les efforts cognitifs que réclament par exemple l'apprentissage de la dernière version d'un logiciel requièrent une attention active qui possède un coût énergétique. Mais plus on répète ce qui a été un jour une séquence nouvelle, plus elle devient routinière et bascule sous la responsabilité du circuit ascendant, notamment des réseaux de neurones des ganglions de la base, une masse de la taille d'une balle de golf nichée au fond du cerveau, juste au-dessus de la colonne vertébrale. Plus on répète une pratique, plus les ganglions de la base la confisquent à d'autres régions du cerveau.
Les systèmes ascendants se répartissent les tâches mentales de façon à nous demander le moins d'effort pour le meilleur résultat. À mesure que l'habitude rend plus facile une pratique répétitive, celle-ci passe du sommet à la base. Nous percevons ce transfert neuronal au fait qu'elle réclame moins d'attention – et finalement plus du tout – à mesure qu'elle s'automatise.
On atteint le sommet de l'automatisme quand l'expertise permet de consacrer une attention sans effort à une tâche d'un niveau d'exigence élevé, comme on l'observe dans les parties d'échecs des grands maîtres, les courses automobiles ou l'acte de peindre un tableau. Faute de pratique suffisante, tout cela réclamera une focalisation délibérée. Mais une fois qu'on a atteint un degré de maîtrise des aptitudes correspondant à la hauteur de la demande, elles ne nous réclameront pas d'effort cognitif supplémentaire – ce qui libérera notre attention pour apporter ce petit plus que seule atteint l'élite.
Les joueurs d'échecs de catégorie mondiale en témoignent : au plus haut niveau, quand tous les adversaires ont accumulé autant de milliers d'heures de pratique, la compétition devient un jeu mental ; l'état d'esprit détermine la qualité de la concentration du coup, celle de la performance d'ensemble. Plus on est capable de se détendre et de se fier aux suggestions venues d'en bas, plus on libère son esprit pour qu'il fasse preuve de vivacité.
(GOLEMAN Daniel, « Focus, Attention et concentration : les clefs de la réussite » (2013), Éditions Robert Laffont, p.36-37)

Souches d'arbres, Parc de Biogradska Gora (Monténégro)

lundi 11 août 2014

Insuffler du positif dans le négatif

Arracher les mauvaises herbes et planter des fleurs
Afin de remplacer progressivement des souvenirs implicites négatifs par des positifs, intensifiez légèrement et faites passer au premier plan de votre conscience les aspects positifs de votre expérience tout en reléguant le négatif à l’arrière-plan. Imaginez le contenu positif de votre conscience tel un baume qui pénètre les vieilles blessures, apaise les points irrités et contusionnés, emplit les creux, substitue lentement des croyances et sentiments positifs à leurs pendants négatifs.
Le contenu mental négatif peut provenir de l’âge adulte, y compris d’expériences actuelles, mais souvent il importe de s’occuper des souvenirs implicites et explicites de l’enfance, qui sont généralement à l’origine de contrariétés récurrentes. Les gens s'en veulent parfois d’être encore affectés par le passé. Mais ne l'oubliez pas : le cerveau est fait pour changer au gré du vécu, en particulier négatif. Nous apprenons par nos expériences, en particulier celles de notre enfance, et il est normal que cet apprentissage nous colle à la peau.
Quand j'étais petit j'arrachais les pissenlits dans notre jardin mais ils repoussaient toujours si je ne les déracinais pas complètement. II en va de même des contrariétés. Explorez les couches les plus juvéniles, les plus vulnérables et les plus chargées en émotions de votre esprit, et cherchez à tâtons la pointe des racines de tout ce qui vous dérange. Avec un peu de pratique et de compréhension de soi, on finit par élaborer une courte liste de « suspects habituels » – l’origine profonde des contrariétés récurrentes – que l'on examine régulièrement si l'on se sent irrité, anxieux, blessé ou inadapté. Il peut s’agir notamment d'une sensation de rejet liée à une impopularité à l'école, d'un sentiment d'impuissance généré par maladie chronique ou de la peur de s'engager suite à un mauvais divorce. Une fois la pointe des racines repérée, imprégnez-vous du positif, qui desserrera peu à peu son emprise sur vous. Vous arracherez les mauvaises herbes et planterez des fleurs dans votre jardin mental.
Souvent, le remède le plus efficace contre les expériences douloureuses est leur opposé positif – par exemple remplacer une impression de faiblesse issue de l'enfance par une impression de force à l'âge adulte. Si le fait d'avoir été injustement traité dans une relation ancienne continue de vous attrister, souvenez-vous d'avoir été aimé par d'autres personnes et laissez ces sentiments pénétrer en vous. Ajoutez le pouvoir des mots en prononçant ce genre de phrase : « J'ai franchi tous ces obstacles, je suis toujours là, et beaucoup de gens m'aiment ». Vous n'oublierez pas ce qui s'est passé, mais la charge émotionnelle diminuera peu à peu.
L'essentiel est de ne pas résister aux expériences douloureuses ni de s'accrocher à celles qui sont agréables : c'est une forme de désir irrépressible – et le désir irrépressible mène à la souffrance. Le plus délicat est de rester attentif, tolérant et curieux vis-à-vis des expériences douloureuses – tout en s'imprégnant de pensées et de sentiments réconfortants.

En résumé, insufflez du positif dans le négatif des deux manières suivantes :
  • Faites pénétrer les expériences positives d’aujourd’hui dans les veilles blessures.
  • Quand apparaît du négatif, invoquez les émotions et les perspectives positives qui seront son antidote.
Chaque fois que vous utilisez une de ces méthodes, essayez de ressentir et d’absorber d'autres expériences positives similaires au moins deux fois de plus dans l'heure qui suit. Il est prouvé que la mémoire négative – explicite et implicite – est particulièrement ouverte au changement lorsqu'elle vient d'être sollicitée.
Si vous vous sentez d'attaque, allez un peu plus loin : prenez de petits risques et faites des choses admises par la raison mais écartées par l'inquiétude – comme être plus ouvert à vos vrais sentiments, réclamer directement de l'amour et franchir une étape dans votre carrière. Lorsque les résultats s'avéreront bons – comme ce sera très probablement le cas –, imprégnez-vous-en et, lentement mais sûrement, débarrassez-vous de ces vieilles peurs.
La plupart du temps, s'imprégner du positif prend moins d'une minute – et, souvent, à peine quelques secondes. C'est quelque chose d'intime. Personne n'a besoin d'en avoir connaissance. Mais, au fil du temps, on peut réellement bâtir de nouvelles structures positives dans son cerveau.
(HANSON Rick et MENDIUS Richard, « Le cerveau de Bouddha : Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences » (2009), Pocket n°15 216, 2013, Préface de Christophe André, p.115-117)

Parc National du Durmitor  (Monténégro)

vendredi 8 août 2014

Une histoire zen sur l'illumination

Je fends du bois !
Lorsqu'il eut atteint à l'illumination,
le maître de zen rédigea les lignes suivantes, pour célébrer l'événement :
« Ô merveille inimaginable :
je fends du bois !
je tire de l'eau du puits ! »
Pour le commun des mortels, il n'y a pas de quoi s'émerveiller devant des activités aussi prosaïques que celles de tirer de l'eau d'un puits ou de fendre du bois. Après l'illumination, rien ne change vraiment ; toute chose demeure la même : seul notre cœur déborde désormais d'émerveillement. L'arbre est encore un arbre ; les gens sont exactement ce qu'ils étaient auparavant ; et vous aussi ; et la vie se continue sans changement. Vous pouvez être d'humeur aussi changeante ou aussi égale qu'auparavant, vous trouver aussi sage ou aussi fou qu'auparavant. À une importante différence près : maintenant vous percevez toutes ces choses d'un œil différent. Vous en êtes plus détaché. Et votre cœur déborde d'émerveillement.
Voilà l'essence de la contemplation : le sens de l'émerveillement.
La contemplation diffère de l'extase en ce que l'extase mène au retrait.
Le contemplatif qui a reçu l'illumination continue de fendre du bois et de tirer de l'eau du puits. La contemplation diffère de la perception de la beauté en ce que la perception de la beauté (une peinture ou un coucher de soleil) engendre un plaisir esthétique, tandis que la contemplation engendre l’émerveillement - quel que soit l'objet qu'elle observe, coucher de soleil ou pierre. ...
(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.27-28)

Canyon de la Piva (Monténégro)

mardi 5 août 2014

Dépression : Réduire fortement le risque de rechute

La vocation de la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience est d'aider les gens à devenir plus conscients. Un entraînement systématique les habitue à ramener leur attention au moment présent et à observer leur expérience d'instant en instant, plutôt qu'en fonction de ce que leur esprit leur raconte du futur ou du passé. Ils peuvent ainsi commencer à considérer leurs corps comme un espace vers lequel tourner leur attention et à remarquer les changements qui interviennent dans le flux des sensations. Ils explorent événements agréables et désagréables à partir d'une seule et même perspective, et commencent à envisager pensées et sentiments comme des aléas mentaux qui ne sont pas nécessairement exacts ni n'exigent qu'on s'identifie intensément à eux.
Nous les invitons donc, dans le cadre d'un groupe, à pratiquer des exercices méditatifs formels tels que le balayage corporel, le yoga-stretch en pleine conscience et la pleine conscience en se servant de la respiration, du corps, des sons ou des pensées pour focaliser leur attention. Nous cultivons aussi l'ouverture attentionnelle de la claire conscience sans choix.
Chez eux ils continuent à pratiquer ces mêmes exercices de méditation en pleine conscience à l'aide d'enregistrements audio. Nous nous servons aussi des activités de la vie quotidienne pour aider les personnes à être pleinement conscientes dans chacun de leurs actes. Cela passe par le développement d'activités à leur portée, associées au plaisir ou au contrôle, et par une fine anticipation des éventuelles rechutes. Nous admettons sans ambiguïté que la participation à notre programme ne leur garantit pas de ne plus retomber malades. Faire face à cette éventualité et s'y préparer peut cependant limiter les effets d'une rechute. Un suivi et un dialogue continus nous permettent également d'étudier les micro-expériences et les symptômes dépressifs. Nous pouvons ainsi aider les patients à apprendre à construire une relation à ces événements qui diffère de celle que leur esprit pourrait avoir initialement conçue. Pendant leur journée de travail et leurs loisirs, nous encourageons les gens à utiliser toutes ces approches, de façon que ces stratégies et pratiques s'intègrent à leur vie quotidienne. Ce n'est pas quelque chose d'extraordinaire à pratiquer tous les week-ends à la maison pendant quarante minutes, mais une initiative qu'ils peuvent prendre à tout moment s'ils sont assez conscients.
Nous avons voulu savoir si ces traitements apportaient aux patients un bénéfice réel. Dans notre première étude, nous avons découvert que, parmi les patients n'étant pas sous antidépresseurs à cette époque, ceux qui participaient à notre programme réduisaient de cinquante pour cent leur risque de rechute, par rapport à ceux qui suivaient leur traitement habituel. Soixante-six pour cent des personnes engagées dans le groupe MBCT sont restées en bonne santé (trente-pour cent poursuivant leur traitement habituel).
À ce stade initial de l'étude, personne ne prenait de médicaments. S'ils le souhaitaient, les patients pouvaient toutefois revenir à leur traitement; à la fin de l'étude, les gens suivant leur traitement habituel étaient plus nombreux à être revenus à leur médication que ceux qui suivaient la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience. Les effets les plus prononcés se rencontraient chez les personnes ayant fait l'expérience d'au moins trois épisodes dépressifs majeurs. Plus la dépression était récurrente, et plus les personnes avaient souffert longtemps, plus ce traitement leur profitait, ce qui est intéressant à noter.
John Teasdale et Helen Ma ont réalisé une autre étude pour reproduire nos découvertes et ils ont trouvé des résultats similaires. Le groupe MBCT s'est trouvé mieux protégé des rechutes : soixante-quatre pour cent n'avaient pas rechuté après un an, contre seulement vingt-deux pour cent des gens suivant leur traitement habituel.
Pour la résumer, je dirais que notre approche avait pour objectif de réduire la rechute en aidant les patients à apprendre à se dégager d'une vision ruminante et réactive déclenchée par leurs humeurs tristes. Cette thérapie, à notre avis, apprend aux gens non pas à changer leurs pensées, mais plutôt à modifier leur relation à leurs pensées, de même que leur rapport à leurs sentiments et à leurs sensations. Cette approche convient idéalement aux personnes relevant d'une dépression : elles n'ont pas besoin d'être tristes pour en faire l'expérience ; elles peuvent l'appliquer à n'importe quel contenu mental car c'est vraiment le type de relation qu'elles essaient de développer. Les données que nous avons rassemblées indiquent que la protection vis-à-vis de la rechute dépressive s'accroit de cinquante pour cent parmi les personnes utilisant cette approche.
(KABAT-ZINN Jon et DAVIDSON Richard, « L’esprit est son propre médecin » (2011), Éditions Les Arènes 2014, p.159-161)

Fleur (Box, Angleterre)

samedi 2 août 2014

Une meilleure attention à ce que l'on fait, à ses sensations, à ses perceptions, peut changer une vie.

L'expérience de la méditation silencieuse permet de fixer l'attention sans la crisper, d'apaiser le mental, de calmer la ronde incessante des pensées, de se ressourcer intérieurement. Compte tenu de l'interaction entre corps et esprit, cet apaisement rejaillit à la fois sur l'organisme et sur les émotions. Des études spécifiques ont d'ailleurs été menées sur des méditants entraînés, tel le Français Matthieu Ricard qui médite plusieurs heures par jour depuis bientôt quarante ans ; elles ont révélé que ces pratiquants sont le siège d'une réaction cérébrale spécifique : leurs ondes gamma sont beaucoup plus intenses que celles des autres sujets, on observe chez eux une « meilleure synchronisation de l’ensemble de l'activité électrique du cerveau » ainsi qu’une « augmentation de la neuroplasticité, c'est-à-dire de la propension des neurones à établir davantage de connexions ».
Si la pratique régulière de la méditation peut aider à vivre en « pleine conscience », chaque expérience du quotidien peut aussi, bien entendu, être source de bien-être et produire des effets similaires. Il suffit pour cela d'être attentif à ce que l'on fait dans le moment présent : nos sensations lorsque nous préparons un repas, lorsque nous mangeons, lorsque nous marchons, lorsque nous travaillons, lorsque nous écoutons de la musique, etc., plutôt que d'accomplir ces tâches ou ces occupations en pensant à autre chose ou en laissant notre esprit errer d'un souci à l'autre. Chaque moment du quotidien peut dès lors devenir source de bonheur, non seulement par le plaisir que nous prenons à ces diverses activités, mais aussi parce que l'attention stimule notre cerveau de telle manière qu'il produit à son tour des ondes ou des substances qui accentuent notre impression de bien-être.
Nous constatons que, bien souvent, nous ne vivons pas dans le présent, mais laissons nos pensées voguer vers le passé ou le futur. Nous accomplissons plusieurs tâches en même temps. Nous ressassons divers soucis pendant que nous travaillons. Suractive, la vie moderne ne fait qu'accentuer ces tendances, d'où l'accroissement exponentiel du stress, de la fatigue chronique, de la dépression et de l'angoisse dans nos sociétés. Alors qu'une meilleure attention à ce que l'on fait, à ses sensations, à ses perceptions, au déroulé de son action, peut changer une vie.
(LENOIR Frédéric, « Du bonheur, un voyage philosophique », Fayard, 2013, p.86-88)

Libellule (Box, Angleterre)

dimanche 13 juillet 2014

L'essor de la recherche en sciences contemplatives

Une douzaine d’années d’expérimentation
De 2000 à 2012, plus d'une centaine d'hommes et de femmes, moines et laïcs pratiquants du bouddhisme, et un très grand nombre de débutants se sont prêtés à ces expériences scientifiques dans une vingtaine d'universités de renom. En avril 2012, le premier Symposium international sur la recherche en sciences contemplatives a rassemblé pendant trois jours à Denver (États-Unis) plus de sept cents chercheurs du monde entier, donnant ainsi la mesure de l'essor de ce domaine de recherche. De plus, en juin de chaque année, une centaine de jeunes chercheurs se réunissent pendant une semaine autour de chercheurs chevronnés.
Ces recherches ont non seulement montré que la méditation avait provoqué d'importants changements, tant fonctionnels que structuraux, dans le cerveau des pratiquants expérimentés, mais aussi que quelques semaines de méditation, à raison de trente minutes par jour, induisaient déjà des changements significatifs dans l'activité cérébrale, le système immunitaire, la qualité de l'attention et bien d'autres paramètres.
(Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance » (2013), Éditions NiL, p.277-278)

Gorges de Vintgar (Slovénie)

vendredi 11 juillet 2014

Être totalement présent dans chacune de vos actions

Ce n'est pas seulement la pratique assise qui importe mais, bien plus, l'état d'esprit dans lequel vous vous trouvez après la méditation. C'est cet état d'esprit calme et centré qu'il vous faut prolonger dans chacune de vos actions. J'aime cette histoire Zen où le disciple demande à son maître :
« Maître, comment appliquez-vous l'éveil à l'action ? Comment le mettez-vous en pratique dans la vie de tous les jours ?
– En mangeant et en dormant, répond le maître.
– Mais, Maître, tout le monde mange et tout le monde dort.
– Mais tous ne mangent pas quand ils mangent, et tous ne dorment pas quand ils dorment. »
D'où le célèbre adage Zen : « Quand je mange, je mange ; quand je dors, je dors. »
Manger quand vous mangez, dormir quand vous dormez, signifie être totalement présent dans chacune de vos actions, sans qu'aucune des distractions de l'ego ne vous éloigne de cette présence. C'est cela l'intégration.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d’éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, pensée du 22 juin)

Dans le canyon de la rivière Tara (Monténégro)

mardi 8 juillet 2014

La pleine conscience permet de renforcer sensiblement les capacités d'écoute de soi et d'empathie

L'empathie, des capacités innées que l'on peut développer

L'entraînement à la pleine conscience est un moyen efficace de développer l'intelligence émotionnelle mais, surtout, de renforcer sensiblement les capacités d'écoute de soi et d'empathie.

Au cours des 2,6 millions d'années ou presque qui ont précédé l'apparition de l'agriculture, il y a dix mille ans environ, nos ancêtres ont vécu au sein de groupes tribaux ne comptant pas plus de cent cinquante membres. Dans cet environnement rude où ils devaient se disputer de maigres ressources, éviter les prédateurs et rechercher en permanence de la nourriture, ceux qui parvenaient à coopérer avaient en général une espérance de vie plus élevée et laissaient une progéniture plus nombreuse. Ceux qui favorisaient le travail d'équipe l'emportaient sur les autres. Ils avaient plus de chances de survivre et ce sont leurs gènes dont nous avons principalement hérité. Les processus qui ont façonné nos mécanismes neurobiologiques au cours de l'évolution ont engendré des circuits neuronaux qui nous permettent d'éprouver de l'empathie pour les autres. Nous avons la capacité extraordinaire de reconnaître l'état intérieur d'autrui — bien plus que toute autre espèce de la planète — et ce, grâce à trois systèmes neuronaux distincts. Nous sommes capables de percevoir — et de simuler dans notre propre expérience — les actes, les émotions et les pensées des autres.
Que vous entrepreniez une action ou que vous voyiez quelqu'un le faire, les mêmes réseaux s'activent dans votre cerveau. Et vous ressentez dans votre propre corps ce que l'autre éprouve dans son corps. C'est cette capacité à « refléter » le comportement d'autrui qui permet de parler de « neurones miroirs ». Ainsi, quand nous voyons une personne pétrifiée d'angoisse, nous ressentons dans notre corps ce qu'elle ressent — certes, le plus souvent dans une moindre mesure. De même, quand nous voyons des gens transportés de joie, nous éprouvons certaines caractéristiques physiques de l'allégresse.
Mais notre expérience résulte également de circuits affectifs, liés aux émotions. Et, que vous fassiez l'expérience d'émotions intenses, telle la peur ou la colère, ou que vous les voyiez chez quelqu'un d'autre, ce sont les mêmes circuits neuronaux qui s'activent. Les réseaux qui génèrent vos propres sentiments vous permettent de déchiffrer ceux d'autrui, de sorte que plus vous êtes conscient de vos sentiments et de vos sensations corporelles, plus vous êtes capable d'interpréter ceux des autres.
Mais un second ensemble de circuits entre en jeu lorsqu'on « interprète » les pensées et les convictions d'autrui. Les réseaux préfrontaux qui nous aident deviner les pensées des autres (ils n'atteignent leur maturité qu'assez tardivement, peut-être pas avant la fin de l'adolescence) et ceux associés à la perception de leurs sentiments et de leurs actes œuvrent de concert pour générer la compréhension globale de leur expérience intérieure. Plus nous sommes conscients – plus nos propres pensées, émotions et sensations corporelles nous sont familières –, plus nous percevons précisément les pensées, les émotions et les sensations corporelles d'autrui.
(CHASKALSON Michael, « Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité » (2011), Préface de Christophe ANDRÉ (2013), CD audio d’exercices conçus et lus par Christophe ANDRÉ (2013), Éditions des Arènes 2013, p.160-162)

Col de Sedlo - Sedlo pass, Parc National du Durmitor  (Monténégro)

samedi 5 juillet 2014

Les cloches du temple

Le temple se dressait sur une île,
à deux milles au large de la mer.
Et il avait mille cloches : grosses cloches, petites cloches,
cloches fondues par les meilleurs artisans du monde.
Lorsqu'un vent soufflait ou qu'une tempête faisait rage,
toutes les cloches du temple carillonnaient à l'envi,
créant une symphonie qui ravissait le cœur de quiconque les entendait.

Or, au cours des siècles, l'île sombra dans la mer
et, avec elle, le temple et ses cloches.
Une vieille tradition prétendait que les cloches
continuaient de carillonner, sans cesse,
et pouvait les entendre quiconque prêtait une oreille attentive.

Animé par cette tradition, un jeune homme parcourut des milliers de milles,
fermement résolu d'entendre les cloches en question.
Pendant des jours il demeura assis au bord de la mer,
face à l'endroit où se dressait autrefois le temple et écouta - avec tout son cœur.
Mais tout ce qu'il pouvait entendre,
c'était le bruit des vagues qui venaient se briser sur la grève.
Il fit tous ses efforts pour chasser le bruit des vagues, afin d'entendre les cloches.
Mais bien en vain : le bruit de la mer semblait remplir l'univers.
Il poursuivit son essai pendant plusieurs semaines.
Lorsqu'il se sentait perdre courage,
il prêtait l'oreille aux propos des pandits du village,
qui parlaient avec onction de la légende des cloches du temple
et de ceux qui les avaient entendues, prouvant par là que la légende était vraie.
Et son cœur s'embrasait, en entendant leurs propos...
pour perdre à nouveau tout courage,
d'autres semaines d'efforts ne donnant aucun résultat.

Finalement, il décida de laisser tomber son essai :
peut-être n'était-il pas destiné à compter parmi les êtres fortunés
qui auront entendu les cloches ;
peut-être la légende n'était-elle pas vraie.
Il retournerait à la maison et avouerait son échec.
C'était son dernier jour, et il se rendit à son endroit favori, sur la grève,
pour faire ses adieux à la mer, au ciel, au vent et aux cocotiers.
Il s'étendit sur le sable, contemplant le ciel,
prêtant l'oreille aux bruits de la mer.
Ce jour-là, il ne se révolta pas contre le bruit.
Au contraire, il s'abandonna
et découvrit que c'était un bruit agréable, apaisant, que ce mugissement des vagues.
Bientôt il se perdit tellement dans le bruit qu'il devint presque inconscient,
tant était profond le silence que le bruit produisait dans son cœur.
Au creux de ce silence, il l'entendit !
Le tintement d'une menue clochette suivie d'une autre et d'une autre et d'une autre...
et bientôt chacune des mille cloches du temple carillonnait à l'envi,
et son cœur fut transporté d'émerveillement et de joie.

Si vous désirez entendre les cloches du temple, écoutez le bruit de la mer.
Si vous désirez voir Dieu, regardez attentivement sa création.
Ne la rejetez pas ; n'y réfléchissez pas : ne faites que la regarder.


(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.33-35)

Église de Camaret (Bretagne, France)

mercredi 2 juillet 2014

Se retourner pour affronter ses peurs

K
Dans une nouvelle très célèbre de l'écrivain italien Dino Buzzati, un jeune garçon, fils de capitaine au long cours, est poursuivi par un monstre marin, portant le nom étrange de K, et ce depuis son premier jour de navigation. Après avoir d'abord fui son destin en s’écartant de la mer, il l'affronte en devenant lui-même marin, et il se voit poursuivi avec opiniâtreté par la bête, toute sa vie durant : chaque fois qu'il se retourne, il l'aperçoit au loin, dans le sillage de son bateau. Devenu vieux, très vieux, il décide de cesser de la fuir pour l'affronter enfin : et le K lui parle ! Pour lui dire qu'il le poursuit depuis toujours pour lui remettre un talisman, qui va lui assurer la réussite et le bonheur pour toute sa vie.
Ne pas fuir nos peurs, mais nous retourner pour les affronter peut parfois accroître notre bonheur. Peur de l'inconnu, peur du lien, peur de tout et de rien : se libérer de ses peurs est un moyen de se rapprocher du bonheur. J'aurais bien aimé lire un conte de Buzzati qui nous aurait raconté comment poursuivre un autre monstre toute notre vie nous faisait en réalité nous éloigner du bonheur ; et cette bestiole – l'argent – aurait pu s'appeler non pas K, mais $, €, £, ou Y.
(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.183)

 Parc de Biogradska Gora (Monténégro)

dimanche 29 juin 2014

Le vocabulaire, révélateur d'un mode de pensée

Je songeais juste... que la différence entre la langue tibétaine et l'anglais permet en quelque sorte d'entrevoir une différence fondamentale de points de vue. En tibétain, pour dire "je" et "moi", nous employons le mot "nga" et, pour dire "nous", c'est le mot "ngatso". Ainsi, au niveau élémentaire des mots proprement dits, la langue tibétaine crée un lien étroit entre le "Je" individuel et le "Nous" collectif. "Ngatso", l'équivalent de notre "nous", signifie littéralement une collection de "Je" ou une multitude de "je". Ce sont donc en quelque sorte des "moi" multiples. Ainsi, lorsque vous vous identifiez à un groupe, s'y intégrer revient à étendre le sens individuel de soi, au lieu de le perdre. Tandis qu'en anglais comme en français, les termes "nous" et "je" n'ont apparemment aucun lien, les racines de ces deux mots sont différentes, elles n'ont aucun rapport étymologique. … Aussi, vos questions sur le "Moi" par rapport au "Nous" renvoient peut-être au fait qu'en Occident il existe une certaine opposition entre le "Moi" et le "Nous". Ainsi, quand vous vous identifiez à un groupe, ou quand vous faites partie d'un groupe plus vaste, c'est un peu comme si vous renonciez ou comme si vous perdiez votre identité individuelle…
(DALAÏ-LAMA et CUTLER Howard, « L’art du bonheur dans un monde incertain » (2009), Éditions Robert Laffont, 2011, p.80)


Dans les ruines de Stari Bar (Monténégro)

vendredi 27 juin 2014

Le mécanisme de la contagion des émotions

À la suite de deux attaques, les connexions entre les yeux et le cortex visuel d'un homme appelé le patient X par les médecins avaient été détruites. Ses yeux continuaient à percevoir les signaux, mais son cerveau ne savait plus les déchiffrer, ni même enregistrer leur arrivée. Le patient X était — ou du moins semblait — complètement aveugle.
Quand on présentait à ce patient différentes formes, cercles et carrés, ou les photos d'hommes et de femmes, il n'avait pas la moindre idée de ce que voyaient ses yeux. Mais quand, sur les photos, les visages exprimaient la colère ou le plaisir, il devenait soudain capable de deviner quelles étaient ces expressions, dans une proportion bien supérieure au hasard. Mais comment ?
Les scanners de son cerveau effectués pendant qu'il identifiait ces émotions ont révélé qu'une voie différente de la voie habituelle pour la vue passait des yeux au thalamus, où tous les sens aboutissent d'abord dans le cerveau, avant d'arriver au cortex visuel. Cette seconde route renvoie l'information directement du thalamus à l'amygdale (le cerveau en possède deux, la droite et la gauche). L'amygdale extrait ensuite la signification émotionnelle du message non verbal, que ce soit une grimace, un brusque changement de posture ou une modification du timbre de la voix, quelques microsecondes avant que nous sachions ce que nous regardons.
Bien que l'amygdale soit extrêmement sensible à ces messages, son câblage neural ne permet aucun accès direct au centre de la parole ; en ce sens, l'amygdale est littéralement muette. Quand nous enregistrons une sensation, les signaux émanant de nos circuits cérébraux, au lieu d'alerter l'aire verbale où les mots peuvent exprimer ce que nous savons, reproduisent cette émotion dans notre corps. Le patient X ne voyait donc pas les expressions des visages, il les sentait. C'est ce qu'on appelle la « vision aveugle affective ».
Dans un cerveau intact, l'amygdale se sert de cette même voie pour lire les aspects émotionnels de ce que nous percevons – tonalité satisfaite dans une voix, nuance de colère dans un regard, posture de défaite – et traite ensuite cette information à un niveau subliminal, c'est-à-dire inaccessible à la conscience. Cette vigilance réflexe, inconsciente, signale l'émotion en la reproduisant (ou en suscitant une réaction telle que la peur devant la colère) en nous – mécanisme essentiel de la « contagion » des émotions.
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La contagion émotionnelle passe par ce qu'on peut appeler la « route basse » du cerveau. La route basse est un circuit qui opère à notre insu, automatiquement et sans effort, à une vitesse incroyable. Une grande partie de nos actes sont pilotés par des réseaux neuraux massifs opérant par la route basse – surtout dans notre vie émotionnelle. Lorsque nous sommes captivés par un beau visage ou sensibles au sarcasme contenu dans une remarque, c'est à la route basse que nous le devons.La « route haute », à l'inverse, passe par des systèmes neuraux qui travaillent plus méthodiquement, étape par étape, et non sans efforts. Elle est consciente et nous donne sur notre vie intérieure un certain contrôle que la route basse nous refuse. Quand nous réfléchissons au moyen d'approcher ce beau visage, quand nous cherchons la meilleure riposte à un sarcasme, nous empruntons la route haute.
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Si, donc, les émotions se transmettent d'individu à individu en silence et à notre insu, c'est parce que leur circuit de propagation se trouve dans la route basse. Pour simplifier, cette route emprunte des circuits neuraux qui traversent l'amygdale et autres structures automatiques, tandis que la route haute envoie des impulsions au cortex préfrontal, le centre exécutif du cerveau, qui contient notre capacité d'intention — et nous permet de penser ce qui nous arrive.
Les deux routes enregistrent les informations à des vitesses très différentes. La route basse est plus rapide que précise ; la route haute, plus lente, nous donne une vue plus juste de ce qui se passe. La route basse est hâtive, grossière, la route haute est pondérée, raffinée. Pour reprendre les termes du philosophe John Dewey, l'une fait « clac clac, on réagit d'abord, on réfléchit après », et l'autre « hésite, observe ».
La différence de rapidité de ces deux systèmes – l'émotionnel, instantané, prend largement de vitesse le rationnel – nous permet de prendre des décisions subites que nous regrettons parfois ou que nous devons justifier après coup. Quand la route basse a réagi, la haute n'a bien souvent qu'à en tirer le meilleur parti. Comme l'a écrit l'auteur de science-fiction Robert Heinlein : « L'homme n'est pas un animal rationnel, mais un animal rationalisant. »
(GOLEMAN Daniel, « Cultiver l’intelligence relationnelle » (2006), Éditions Pocket, n°14433, 2013, p. 32-36)


Détail d'une statue d'un Bouddha (Musée Guimet à Paris, France)

mercredi 25 juin 2014

Vivre l'instant

« Un vieux roi vient de mourir. Son fils unique monte sur le trône pour lui succéder. Conscient de son ignorance, il convoque les hommes les plus savants du royaume. Il leur demande de voyager à travers le monde pour rapporter toute la science et toute la sagesse connues à cette époque. Ils reviennent seize ans plus tard chargés de livres de toutes langues. Le roi réalise qu'une seule vie ne pourrait lui suffire pour tout lire, tout apprendre, tout comprendre. Il demande donc aux érudits de lire ces livres à sa place, puis d'en tirer l'essentiel et de rédiger pour chaque science un ouvrage accessible.
Seize années passent encore avant que les savants constituent pour le roi une bibliothèque faite des seuls résumés de toute la science et de toute la sagesse humaine. Le roi devenu vieux comprend qu'il n'aura pas le temps de lire et d'intégrer tous ces ouvrages. Il prie donc les savants d'écrire un article par science, en allant à l'essentiel. Huit années passent. Fatigué et malade, le roi demande à chacun de résumer rapidement son article en une phrase. Quatre années furent encore nécessaires pour cette tâche.
À la fin, un seul livre est écrit qui contient une seule phrase sur chacune des sciences et des sagesses du monde. Au vieux conseiller qui lui apporte l'ouvrage, le roi mourant murmure : “Donne-moi une seule phrase qui résume tout ce savoir, toute cette sagesse. Juste une seule phrase avant que je ne meure !
— Sire, dit le conseiller, toute la sagesse du monde tient en deux mots : Vivre l'instant.” »
(LENOIR Frédéric, « L’Âme du monde », NiL, 2012, p.154-155)


Canyon de la rivière Tara (Monténégro)

dimanche 22 juin 2014

De l'importance de la maîtrise de soi et de l'attention

Bien qu'elle ne compte qu'à peine plus de cent mille habitants, la commune de Dunedin abrite l'une des plus grandes universités du pays. Cette caractéristique en a fait la candidate idéale pour une des études les plus significatives des annales de la science sur les ingrédients d'une vie réussie.
Ce projet à l'ambition colossale consistait à étudier de près 1 037 sujets — tous les bébés nés sur une période de douze mois — pendant l'enfance et à les faire suivre pendant plusieurs décennies par une équipe venue de différents pays. L'équipe comportait les représentants de nombreuses disciplines, chacune possédant sa propre optique sur la maîtrise de soi, ce marqueur déterminant de la conscience de soi.
Ces enfants ont été soumis tout au long de leur vie scolaire, à une batterie impressionnante de tests, comme l'évaluation de leur tolérance à la frustration ou de leur niveau d'agitation, d'un côté, et de la force de leur concentration et de leur persistance, de l'autre.
Après une interruption de deux décennies, on les a tous retrouvés, sauf quatre pour cent d'entre eux (ce qui est beaucoup plus facile dans un pays stable comme la Nouvelle-Zélande que, par exemple, aux États-Unis, où la mobilité est particulièrement élevée). Désormais jeunes adultes, ils ont été évalués en matière de :
  • santé : que ce soit en laboratoire ou lors d'examens médicaux, on a analysé leur état cardio-vasculaire, métabolique, psychiatrique, respiratoire et même dentaire et inflammatoire ;
  • prospérité : on a vérifié s'ils possédaient une épargne, une maison, s'ils étaient parents célibataires, rencontraient des problèmes d'endettement, avaient investi de l'argent, ou disposaient d'un capital retraite ;
  • délinquance : toutes les archives de la justice en Nouvelle-Zélande et en Australie ont été fouillées pour voir s'ils avaient été condamnés pour un délit.
Plus ils avaient été capables de maîtrise de soi à l'enfance, mieux les sujets de Dunedin étaient lotis passé la trentaine. Ils étaient en meilleure santé, plus prospères et plus respectueux des lois. Inversement, moins ils avaient su gérer leurs pulsions à l'enfance, moins ils gagnaient d'argent, moins leur santé était bonne et plus ils avaient de chances de posséder un casier judiciaire.
Voilà le grand choc : l'analyse statistique a permis de révéler que la capacité d'un enfant à se maîtriser est un aussi bon indicateur prédictif de sa réussite financière et de sa santé à l'âge adulte (ainsi que de son casier judiciaire, d'ailleurs) que la classe sociale, la fortune familiale ou le QI. La force de volonté est apparue comme un facteur à part entière de la réussite d'une vie – en vérité, pour la réussite économique, la maîtrise de soi à l'enfance s'est avérée un meilleur indicateur que le QI ou la classe sociale de la famille d’origine.
Il en va de même avec la réussite scolaire. Lors d'une expérience où l'on proposait à des élèves américains de quatrième de recevoir un dollar immédiatement ou deux dollars dans une semaine, ce critère élémentaire de maîtrise de soi s'est révélé plus corrélé à leur moyenne de notes que leur QI. Une forte aptitude à se maîtriser ne prédit pas seulement de meilleures notes, mais un bon ajustement émotionnel, de meilleures aptitudes interpersonnelles, un plus grand sentiment de sécurité et davantage de faculté d'adaptation.
Résumons : un enfant a beau jouir de la plus privilégiée des enfances sur le plan économique, s'il n'apprend pas à retarder la gratification dans la poursuite de ses objectifs, cet avantage de départ peut facilement s'effacer au fil de la vie. Aux États-Unis, par exemple, parmi les enfants de parents appartenant à la tranche des vingt pour cent les plus riches, seuls deux sur cinq connaîtront le même niveau de privilège ; environ six pour cent dériveront jusqu'à atteindre la tranche des vingt pour cent les plus pauvres. Savoir se montrer consciencieux constitue apparemment un atout aussi puissant à long terme que la fréquentation de bonnes écoles et de camps de vacances ruineux ou que de disposer des professeurs particuliers. Ne sous-estimez pas l'importance du fait qu'un enfant travaille sa guitare ou qu'il tienne sa promesse de nourrir le hamster et nettoyer sa cage.
Autre conclusion de base : tout ce que l'on peut faire pour accroître la capacité de l'enfant à exercer son contrôle cognitif lui sera utile toute sa vie.
(GOLEMAN Daniel, « Focus, Attention et concentration : les clefs de la réussite » (2013), Éditions Robert Laffont, p.93-95)

Boucle de la rivière Rijeka Crnojevica, avec le lac Skadar en toile de fond (Monténégro)

dimanche 15 juin 2014

La pleine conscience est l'antithèse de la rumination mentale qui entretient et provoque les états dépressifs

Qu'est-ce que la pleine conscience ?
La pleine conscience est la conscience obtenue par l'attention que l'on porte délibérément, dans l'instant et sans jugement, aux choses telles qu'elles sont. Et à quoi porter attention, demanderez-vous ? À n'importe quoi, à tout, mais surtout aux aspects de la vie que nous avons le plus négligés. On peut par exemple commencer à s'intéresser aux composants essentiels de l'expérience : ce qu'on ressent, ce qu'on a en tête, la manière dont on perçoit ou dont on sait quelque chose. La pleine conscience, c'est porter attention aux choses telles qu'elles sont et non telles que nous voudrions qu'elles soient. Pourquoi ce type d'attention est-il utile ? Parce que c'est l'antithèse exacte de la rumination mentale qui entretient et provoque les états dépressifs.
Tout d'abord, la pleine conscience est intentionnelle. La cultiver nous aide à mieux voir la réalité présente et les choix qui s'offrent à nous. La rumination, au contraire, est souvent une réaction automatique à ce qui nous sollicite. Pratiquement inconsciente, elle nous égare dans nos pensées.
Ensuite, la pleine conscience est une expérience directement centrée sur le moment présent. Quand on rumine, à l'inverse, on a l'esprit occupé par des idées et des abstractions qui sont ires loin d'une expérience sensorielle directe. La rumination propulse notre pensée vers le passé ou vers l'avenir.
Enfin, la pleine conscience est sans jugement. Elle a cette vertu de nous faire voir les choses telles qu'elles sont dans l'instant présent et de les laisser être telles qu'elles sont déjà. Dans la rumination et le mode « faire », au contraire, l'évaluation et le jugement sont inévitables. Et juger (en bien ou en mal, positivement ou négativement) implique pour nous-même ou les choses qui nous entourent, la prise en compte de certains standards préétablis. L'habitude de se juger sévèrement se cache souvent derrière les tentatives censées nous aider à mieux vivre et à être une meilleure personne, mais dans la réalité, cette habitude de juger finit par fonctionner comme un tyran irrationnel, impossible à satisfaire.
(WILLIAMS Mark, TEASDALE John, SEGAL Zindel, et KABAT-ZINN Jon, « Méditer pour ne plus déprimer » (2007), préface de Christophe ANDRÉ, Éditions Odile Jacob, 2009, p.73-74)

Crocus, Parc National du Durmitor  (Monténégro)

mercredi 11 juin 2014

Le temps est précieux

Ne perdez pas de temps, le temps est précieux, chaque seconde compte, chaque seconde est unique, irremplaçable pleine de fantastiques possibilités. Nous dilapidons le temps comme des enfants immatures qui se croient éternels. Nous remettons en permanence plus tard ce que nous pouvons faire le jour même. Et nous laissons passer bien des possibilités d'agir, d'être heureux, de rendre les autres heureux. Qui peut affirmer qu'il sera là demain. Réfléchissez au sens de vos vies, l'espoir d'un futur est vain, la réalité est au présent. Ne nuisez pas aux autres, témoignez-leur votre amour, impliquez-vous dans leur vie.
(Sages paroles du Dalaï-lama, présentées par Catherine Barry, 2001, Éditions J'ai Lu, p.83)

La rivière Tara vue du pont Djurdjevica (Monténégro)

vendredi 6 juin 2014

Peu de choses réjouissent plus l’ego que de corriger les erreurs des autres…

Les cinq cloches
Il était une fois une auberge appelée « L’Étoile d’argent ». L’aubergiste ne parvenait pas à boucler son budget, encore qu’il fit tout son possible pour attirer les clients en rendant l’auberge confortable, le service cordial et les prix raisonnables. Aussi, en désespoir de cause, il alla consulter un sage.
Après avoir écouté le récit de ses malheurs, le sage dit : « C’est très simple. Vous devez changer le nom de votre auberge. »
– Impossible ! dit l’aubergiste : elle s’est appelée « L’Étoile d’argent » depuis des générations et elle est très bien connue à travers tout le pays.
– Non, répondit fermement le sage : vous devez l’appeler « Les Cinq Cloches » et disposer une rangée de six cloches pendues à l’entrée.
– Six cloches ? Mais c’est absurde. Qu’est-ce que ça apporterait de bon ?
– Essayez et vous verrez, dit le sage avec un sourire.
Alors l’aubergiste fit l’essai. Et voici ce qu’il vit. Tous les voyageurs qui passaient devant l’auberge entraient pour signaler l’erreur chacun pensant qu’aucun autre ne l’avait remarquée. Une fois l’intérieur, ils étaient impressionnés par la cordialité du service et s’attardaient afin de se rafraîchir assurant ainsi à l’aubergiste le succès qu’il avait cherché si longtemps.
Peu de choses réjouissent plus l’ego que de corriger les erreurs des autres…
(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.171-172)

Cloche sur un ghat de Pashupatinath (Népal)

mercredi 4 juin 2014

Nature et méditation

Si vous trouvez difficile de pratiquer la méditation chez vous en ville, faites preuve d'imagination, partez dans la nature. La nature est toujours une source d'inspiration inépuisable. Pour calmer votre esprit, promenez-vous dans un parc à l'aube, ou admirez la rosée posée sur la rose d'un jardin. Allongez-vous sur le sol et contemplez le ciel. Laissez votre esprit se perdre dans son immensité. Que le ciel extérieur éveille le ciel intérieur de votre être. Debout près d'un ruisseau, laissez votre esprit se mêler à la course de l'eau. Unissez-vous à son murmure incessant. Asseyez-vous près d'une cascade et laissez son chant apaisant purifier votre esprit. Marchez le long de la mer et laissez le vent du large caresser votre visage. Célébrez le clair de lune ; que sa beauté emplisse votre esprit de grâce. Asseyez-vous près d'un lac ou dans un jardin et, tout en respirant paisiblement, laissez le silence s'établir en vous tandis que la lune monte, lentement et majestueusement, dans la nuit claire.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d’éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, pensée du 23 août)

Lac Skadar (Monténégro)

samedi 31 mai 2014

La Nature : les liens avec la santé et le bonheur

Nature
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Le contact avec la nature nous rend heureux et nous fait un bien fou, à tel point qu'en médecine on commence à parler de « vitamine V » : V comme Vert. La nature représente pour l'espèce humaine une source vitale de santé mentale et corporelle, et pas seulement parce qu'elle nous fournit de la nourriture et des plantes médicinales. Sa simple présence est pour nous « thérapeutique ».
Les premiers travaux modernes dans ce domaine furent l'œuvre de l'architecte et chercheur Roger Ulrich, dont le premier grand article, publié en 1984 dans la prestigieuse revue Science, ouvrit la voie à de nombreuses recherches ultérieures : il y montrait comment le fait de bénéficier de chambres avec vue sur un parc entraînait une convalescence plus rapide chez les patients hospitalisés en chirurgie. Depuis, ce type de données a été très largement reproduit et confirmé : être en contact avec la nature entraîne des bénéfices cliniques (bien-être accru, diminution des symptômes liés au stress) et biologiques (baisse du cortisol sanguin, lié au stress, de la pression artérielle, du rythme cardiaque). Dans les villes, les habitants des quartiers proches des espaces verts (parcs et squares) bénéficient d'une meilleure santé que les autres. Les effets de la verdure sont perceptibles même lorsque la nature n'est incarnée que par des images ou des plantes vertes, mais ils sont plus amples encore en cas d'immersions répétées dans la « vraie » nature : de nombreuses études ont prouvé les conséquences favorables de ce que les Japonais nomment le « shinrin-yoku », qu'on peut traduire par bain de forêt (comme il existe des bains de soleil). Les balades en forêt entraînent ainsi des bénéfices biologiques et psychologiques multiples, comme une amélioration des réponses immunitaires dont l'effet persiste environ un mois après deux jours de balade. Un bon Week-end de marche en forêt pour se protéger quatre semaines durant des rhumes et autres refroidissements : intéressant, non ? Et ces effets ne sont pas seulement dus à la marche (qui elle aussi est bonne pour la santé, on le sait) : un temps de balade équivalent en milieu urbain n'a pas les mêmes effets qu'une marche en forêt. Il existe donc un bénéfice spécifique lié à la nature et la verdure, à propos duquel on ne peut que faire des hypothèses : est-ce tout simplement dû à un environnement calme et harmonieux et à l'absence d'agressions visuelles, olfactives ou sonores ? Différents travaux montrent enfin que le contact avec la nature facilite la récupération mentale après des tâches complexes et améliore les performances subséquentes, qu'il renforce la vigilance, l'attention, la mémoire, etc.
L'immersion dans la nature satisfait très certainement des besoins archaïques légués par l'évolution de notre espèce (les environnements verts sont depuis toujours des sources d'eau et de nourriture). Une preuve indirecte réside dans le fait que notre cerveau est sensible, sans que nous en soyons conscients, à la biodiversité : le mieux-être que nous ressentons dans la nature est proportionnel à la multiplicité des espèces de plantes et de chants d'oiseaux ! Là encore, c'est logique : nous avons gardé une mémoire ancestrale et inconsciente de ce qui est bon pour nous en termes de ressources, qu'il s'agisse de leur abondance mais aussi de leur variété. Bref, le « sequi naturam » (« suis la nature ») d'Aristote représente une véritable cure de bien-être, mesurable en laboratoire et in vivo !
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(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.225-226 [extrait])


Parc de Biogradska Gora (Monténégro)
Ce parc protège l'une des dernières forêts primaires d'Europe