lundi 16 janvier 2017

La nature de la réalité : l’interdépendance des phénomènes

On trouve dans les textes bouddhiques l'histoire de deux aveugles qui voulaient qu'on leur explique les couleurs. À l'un d'eux on répondit : « Le blanc, c'est la couleur de la neige. » L'aveugle prit une poignée de neige et conclut que le blanc était « froid ». A l'autre on raconta que le blanc était la couleur des cygnes, et il écouta le bruissement des ailes d'un cygne qui volait, pour conclure que le blanc faisait « frou-frou »...
Lorsque nous percevons un phénomène, nous sommes conscients que nombre de ses attributs sont liés à la perception que nous en avons, car le même objet ou la même personne peuvent être perçus comme étant agréables ou désagréables, beaux ou laids. Nous pensons néanmoins que certains caractères spécifiques de l'objet existent en eux-mêmes et définissent sa vraie nature, telle qu'elle existe derrière le voile auquel s'arrêtent nos sens. Or, aucun de ces caractères ne résiste à une analyse critique ni ne permet de définir la réalité ultime d'un phénomène.
L'électron, par exemple, peut être considéré comme une onde ou comme une particule, deux entités parfaitement antinomiques. On peut aussi le décrire par des quantités chiffrées fournies par des appareils de détection ou des calculs mathématiques sa masse, sa charge, sa vitesse, son spin, etc. De ces différents caractères ou paramètres, on ne peut raisonnablement en considérer aucun comme décrivant la nature ultime de ce qu'on appelle « électron ». Ces caractères ne se révèlent qu'en dépendance avec d'autres facteurs, tels que les méthodes et les instruments d'observation, sans parler de l'observateur lui-même. La nature ultime de la réalité, si tant est que cette abstraction existe, nous est, pour reprendre Henri Poincaré, « à jamais inaccessible ». Les lois mathématiques ne peuvent que définir des propriétés dépendant elles-mêmes des postulats sur lesquels reposent ces lois.
Il n'est pas question de nier la réalité observable telle que nous la voyons, ni de prétendre qu'elle n'existe pas en dehors de l'esprit. Ce que nous voulons dire, c'est qu'il n'y a pas de réalité « en soi ». S'il est un mot clé pour décrire la réalité, c'est bien celui d'interdépendance. Les phénomènes existent uniquement en dépendance avec d'autres phénomènes. Cela est vrai des particules atomiques comme des instants de conscience. La « vacuité » du bouddhisme, qui fit reculer les beaux esprits du siècle dernier saisis par la crainte du néant, n'est pas l'absence ou l'inexistence des phénomènes, mais les phénomènes eux-mêmes. Ce dont ils sont vides, ce n'est pas d'une réalité relative, conventionnelle, mais d'une existence propre, permanente et autonome.

(WALLACE Alan B., « Science et Bouddhisme » (1989), Éditions Calmann-Lévy (1998), Préface de Matthieu RICARD, p. 11-12)

Dans la chaîne de l'Akakus (Libye)

mercredi 11 janvier 2017

L'énergie de la pleine conscience

Pratiquer la méditation sert à nous guérir et à nous transformer. La méditation telle qu'elle est conçue dans la tradition bouddhiste qui est la mienne, nous aide à ne faire qu'un, à regarder en nous-mêmes et autour de nous afin de nous rendre compte de ce qui est vraiment là. L'énergie utilisée en méditation est la pleine conscience ; regarder profondément, c'est utiliser la pleine conscience pour éclairer les recoins de notre esprit, ou pour regarder au cœur des choses afin d'en voir leur nature véritable. Quand la pleine conscience est présente, la méditation est présente. La pleine conscience nous aide à comprendre l'essence véritable de l'objet de notre méditation (que ce soit une perception, une émotion, une action, une réaction, la présence d'une personne ou d'un objet).
En regardant profondément, celui qui pratique la méditation obtient une compréhension intime qu'on appelle prajna ou sagesse. Cette compréhension a le pouvoir de nous libérer de notre propre souffrance et de notre asservissement. Au cours de la méditation, les entraves se défont, les amas intérieurs de souffrance que sont la peur, la colère, le désespoir ou la haine se transforment, les relations avec les autres et avec la nature deviennent plus faciles, la liberté et la joie nous pénètrent. Nous prenons conscience de ce qu'il y a en nous et autour de nous ; nous nous sentons rafraîchis, plus vivants dans notre quotidien. Comme nous devenons de plus en plus libres et heureux, nous cessons de nous comporter de telle sorte que les autres en souffrent, nous sommes capables d'amener le changement autour de nous et d'aider les autres à se libérer.
L'énergie de la pleine conscience est sans arrêt produite, nourrie et renforcée pendant la méditation. Celui qui pratique la méditation est comme une fleur de lotus en train de s'épanouir.

(Thich Nhat Hanh, « Un lotus s'épanouit » (« The Blooming of a Lotus », 1993), Éditions Dzambala, 1998, p. 5)

vendredi 6 janvier 2017

Accepterais-je de rester assis(e), debout ou couché(e), sans rien faire ?

La première des quatre Nobles Vérités du bouddhisme est celle de l’universalité de la souffrance : tout être humain connaîtra nécessairement la souffrance au cours de sa vie. En entendant cela, bien des habitants des pays industrialisés se disent : « Cette vérité sur la souffrance ne me concerne pas. Je ne vis pas dans un pays en guerre, je ne connais ni la torture ni la faim. » Mais la souffrance dont parlait Bouddha est souvent beaucoup plus subtile qu’une douleur franche. C’est un sentiment d’insatisfaction, une impression persistante que les choses ne sont pas comme elles devraient être. C’est une sensation désagréable et irritante qui nous pousse à bouger, à faire n’importe quoi pour nous distraire, à manger ou à boire quelque chose, à nous empiffrer ou à vomir; tout pour faire disparaître ce sentiment de mal-être.
Le fait de bouger ou de se distraire ne soulage que momentanément cette impression que quelque chose ne va pas. Or cette impression se fonde sur une vérité, une vérité à laquelle il faut prêter attention. Manger, boire, prendre de la drogue ou de l’alcool, jouer avec le danger ou accumuler les conquêtes amoureuses, voilà tous les remèdes « en vente libre» que nous utilisons pour soulager temporairement ce mal-être fondamental, cette intuition que les choses ne vont pas comme elles pourraient ou devraient aller. Mais, comme la véritable source de cette insatisfaction est spirituelle, son seul vrai remède ne peut être que spirituel.
La question qui se pose maintenant est donc : « Accepterais-je de me sentir vide sur le plan spirituel ? » Tout d’abord, il faut admettre qu’effectivement nous sommes vides, que nous le voulions ou non. Chaque atome de notre corps se compose avant tout de vide (à plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent), un vide parcouru par d’infimes particules d’énergie fulgurante (qui comptent pour moins de un pour cent). Mis à part ce vide bien physique qui nous habite, nous sommes aussi vides d’une autre manière: nous sommes vides d’une existence autonome. Nous ne pourrions exister sans l’existence de tous les autres êtres. Certes, il nous arrive parfois d’être submergés par la multitude de tous ces « autres » et de souhaiter que tout le reste de l’univers disparaisse, mais, si cela devait se produire, nous disparaîtrions nous aussi. Fondamentalement, nous ne sommes rien d’autre que nos interactions avec tous les autres êtres. Chacun de nous est comme une bulle de savon au milieu d’un immense amas de bulles de savon. Nous ne sommes que du vide, avec des liens et des interactions avec les autres êtres, qui sont vides, eux aussi.
Accepter de se sentir vide signifie donc intégrer une vérité fondamentale de notre existence.
En regardant les choses un peu autrement, nous pourrions reformuler ainsi la question sur le vide : « Accepterais-je de ne rien faire ? Accepterais-je de rester assis(e), debout ou couché(e), sans rien faire ? »

(CHOZEN BAYS Jan Dr, « Manger en pleine conscience : La méthode des sensations et des émotions » (2009), Postface de Jon Kabat-Zinn, Éditions Les Arènes, 2013, p.231-233)

Bougies (Monastère de Guéghard, Arménie)

jeudi 29 décembre 2016

Pour nombre de personnes, se retrouver seul avec ses pensées peut être une forme de torture...

Pour nombre de personnes, se retrouver seul avec ses pensées est une forme de torture. Les insomniaques qui souffrent le martyre en restant éveillés nuit après nuit apprennent rapidement qu’il vaut mieux, et de loin, se lever et faire quelque chose, n’importe quoi, plutôt que de tourner et se retourner dans son lit avec son esprit agité pour seule compagnie, dans le vain espoir de finir par s'endormir. Quand on est seul la nuit dans le noir, les émotions négatives telles que la culpabilité, le manque de confiance en soi et l’anxiété se déchaînent. L'aube et sa promesse de tâches quotidiennes et d’interactions sociales renvoient habituellement dans leurs cavernes ces monstres de notre imagination, mais ils peuvent resurgir chaque fois qu'aucune distraction extérieure ne vient occuper notre esprit. Certaines personnes se donnent beaucoup de mal pour empêcher que cela n'arrive, ainsi que l'a montré une série d'expériences réalisées en 2014 par des psychologues de Harvard et de l'université de Virginie.
On demanda à des étudiants de rester assis, isolément, durant quinze minutes, dans une pièce nue simplement munie d'une chaise, et de « se laisser distraire par leurs pensées ». Ils pouvaient penser à ce qu'ils voulaient, la seule règle étant qu'ils devaient rester sur leur siège et éveillés. Avant d'entrer dans la salle, ils devaient déposer tout matériel susceptible de les distraire — téléphones portables, livres, papier, stylos, etc. À la fin, on leur demanda d'évaluer divers aspects de l'expérience. Comme on pouvait s'y attendre, une majorité d'entre entre eux dirent avoir eu de la peine à se concentrer, que leurs esprits n'avaient cessé de vagabonder, et la moitié environ d'entre eux affirmèrent ne pas avoir apprécié l'expérience.
Une expérience ultérieure révéla toutefois que nombre d'entre eux trouvèrent qu'être laissés seul dans une pièce vide sans rien pour occuper son esprit était si désagréable (c'est après tout ce qui fait de l'isolement cellulaire une punition si sévère) qu'ils seraient allés jusqu'à se donner des chocs électriques pour se distraire. Dans la première partie de cette expérience, on demanda aux volontaires d'évaluer le caractère désagréable d'un choc délivré par des électrodes fixées à leurs chevilles et de dire s'ils accepteraient de payer une petite somme d'argent pour s’éviter un nouveau choc. Dans la seconde partie, durant laquelle ils furent laissés seuls avec leurs pensées pendant quinze minutes, on leur offrit de nouveau la possibilité de s’électrocuter. Curieusement, parmi ceux qui s'étaient dits prêts à payer pour s’éviter cela, 67 pour cent des hommes (12 sur 18) et 25 pour cent des femmes (6 sur 24) choisirent au moins une fois de se donner un choc électrique. Une des femmes se donna neuf chocs. L'un des hommes se donna pas moins de 190 chocs, mais fut considéré comme sujet exceptionnel — une aberration statistique — et ses résultats furent exclus de l'analyse finale.
Dans leur article pour la revue Science, les chercheurs écrivent : « Ce qui est frappant, c'est qu'être simplement seuls face à leurs propres pensées pendant 15 minutes était apparemment si atroce que cela poussa nombre de participants à s'administrer un choc électrique dont ils avaient dit auparavant qu'ils paieraient pour l'éviter ». Cela explique en grande partie pourquoi de nombreuses personnes trouvent au début si difficile de méditer : rester tranquillement assis les yeux fermés est en effet une invitation au vagabondage de l'esprit. En un sens, c'est là tout l'objet de la méditation : apprendre simplement à remarquer quand cela est arrivé. Dès lors, la prise de conscience frustrante que vos pensées vagabondent — une fois de plus — est en fait le signe d'un progrès et non d'un échec. C'est seulement en remarquant que les pensées rebondissent à l'intérieur de nos têtes comme des billes dans un flipper que nous pouvons apprendre à les observer sans émotion et à les laisser simplement s'arrêter, en résistant à l'envie de tirer sur le lanceur mental pour en injecter davantage. L'un des avantages de la méditation est qu'elle développe la capacité d'apaiser l'esprit à volonté. « Sans une telle formation, concluent flegmatiques les psychologues dans leur article, les gens préfèrent l'action à la pensée, même si ce qu'ils font est si désagréable que normalement ils paieraient pour éviter de le faire. L'esprit non exercé n'aime pas être seul avec lui-même ».

(KINGSLAND James, « Bouddha au temps des neurosciences : Comment la méditation agit sur notre cerveau », Éditions Dunod, 2016, p.112-113)

Erg Mehedjebat (Algérie)

jeudi 22 décembre 2016

Les cadeaux de Noël rendent-ils heureux ?

– L’argent cristallise tous les fantasmes, toutes les projections, les peurs, les haines, l’envie, la jalousie, les complexes d’infériorité, de supériorité, et bien d’autres choses encore. Cela aurait été très étonnant que l’on n’ait pas à l’aborder ensemble.
– Je ne savais pas qu’un si petit mot cachait tant de choses !

– En fait, c’est cette croyance elle-même qui rend malheureux, puisqu’elle pousse les gens à une course sans fin : on désire un objet, une voiture, un vêtement, ou n’importe quoi d’autre, et l’on se met à croire que la possession de cet objet nous comblerait. On le convoite, on le veut, et finalement, si on en fait l’acquisition, on l’oublie très vite pour jeter son dévolu sur un autre qui, c’est sûr, nous comblera si on l’acquiert. Il n’y a pas de fin à cette quête. Les gens ne savent pas que s’ils roulent en Ferrari, habitaient un appartement hollywoodien et voyageaient en jet privé, ils se convaincraient que c’est la possession du yacht qu’ils n’ont pas encore qui les rendrait heureux. Bien sûr, ceux qui sont loin de pouvoir rouler en Ferrari s’en offusquent et se disent qu’ils se contenteraient d’être juste un peu plus riches qu’ils ne sont. Ils ne demandent pas un appartement hollywoodien, non, mais seulement un appartement un petit peu plus grand, et ils sont convaincus qu’ils s’en satisferaient et n’auraient ensuite plus envie de rien. C’est là qu’ils se trompent : quel que soit le niveau matériel auquel on aspire, on désire plus dès qu’on l’a atteint. C’est vraiment une course sans fin.
Ses paroles avaient un écho particulier en moi, car elles me rappelaient les Noëls de mon enfance. J’étais tout excité en préparant ma lettre au père Noël, avec la liste des jouets que j’espérais. Pendant des semaines j’y pensais, attendant impatiemment le jour où je les posséderais enfin. Mon excitation atteignait son paroxysme le soir du réveillon : mes yeux ne quittaient plus le sapin au pied duquel j’imaginais déjà mon bonheur du lendemain. J’allai me coucher en percevant la nuit à venir comme interminable, et c’est reconnaissant que je découvrais l’heure sur mon réveil au petit matin. Le grand jour était enfin arrivé ! Lorsque je poussais la porte du salon et découvrais les paquets-cadeaux multicolores sous le sapin illuminé, j’étais empli d’une joie intense. Je déballais tout, haletant d’excitation, puis passais le plus clair de la journée à jouer avec ce que j’avais reçu, m’arrangeant toujours pour m’échapper de l’interminable repas familial, et laisser les adultes à leurs conversations ennuyeuses. Mais je me souviens que, le soir approchant, le soleil déclinant à l’horizon, ma joie se tarissait progressivement. Mes nouveaux jouets ne généraient déjà plus en moi le même élan de gaieté. J’en arrivais à envier mon excitation de la veille. J’aurais voulu la revivre. Je me rappelle m’être dit, une année, que mes rêves de jouets me rendaient finalement plus heureux que les jouets eux-mêmes. L’attente était plus jouissive que son dénouement.
J’en fis part au sage, qui me dit en souriant :
- Le plus grand mensonge des parents à leurs enfants ne porte pas sur l’existence du père Noël, mais sur la promesse tacite que ses cadeaux les rendront heureux.

(GOUNELLE Laurent, « L’homme qui voulait être heureux », Pocket n°13 841, 2010, p.131-132)


dimanche 18 décembre 2016

Ne pas parler trop vite...

Combien de fois sommes-nous ... réduits au rôle de spectateurs de nos propres actions ? Prenez l'exemple de la parole. Si vous jetez un jour un coup d'œil sur un chronomètre en écoutant quelqu'un parler, vous constaterez que le débit normal d'un locuteur est de l'ordre de 200 mots par minute, soit trois mots par seconde, comme le nombre déplacements du regard lors de l'exploration visuelle.
A ce rythme, il est impossible que chaque mot soit choisi de façon consciente et délibérée. Quand nous parlons, les mots s'enchaînent les uns aux autres, et nous écoutons bien sagement. Décidons-nous seulement du contenu de chaque phrase ? De sa prosodie ? Des expressions faciales que nous leur associons ? Rien n'est moins sûr. Nous sommes le plus souvent les auditeurs attentifs et fascinés de nos propres paroles, tout comme nous sommes les spectateurs des déplacements de notre regard. La seule chose que nous puissions faire, c’est réaliser après coup que nous sommes globalement d’accord avec ce que nous venons de dire ; ou nous excuser platement en cas de maladresse, ou de lapsus...

(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.297)

Exposition Folon, parc du Château de la Hulpe (Belgique)

samedi 10 décembre 2016

La méditation du raisin sec - Regarder les aliments en profondeur

Pour réaliser cet exercice, vous aurez besoin d’un raisin sec.
Posez le raisin dans le creux de votre main. Regardez-le avec vos yeux. Observez-en les couleurs, la forme, la texture de surface, tes zones d’ombre et de lumière.
Imaginez maintenant que vous pouvez regarder à l’intérieur du raisin et voir son histoire, comme si vous regardiez une vidéo racontant la vie du raisin, mais que la vidéo jouerait à rebours, en commençant par la fin.
Vous voyez donc comment le raisin sec a été placé dans votre main. Vous voyez d’où il est venu avant d’arriver là, peut-être d’un bol et, avant, d’une boîte. Vous voyez la personne qui a ouvert la boîte et qui l’a secouée pour en faire sortir les raisins. Vous voyez ta personne qui a acheté cette boîte de raisins secs et qui l’a placée sur la tablette du garde-manger. Vous voyez, en remontant encore dans le temps, le magasin d’alimentation et le commis qui a déchargé les caisses de raisins du camion de livraison, qui Les a ouvertes, qui a collé sur chaque boîte l’étiquette avec le prix et qui a aligné ces boîtes sur tes étagères de l’épicerie.
Vous suivez ensuite le camion dans son voyage à rebours jusqu’à l’usine où les raisins ont été séchés et empaquetés. Vous continuez à remonter le temps et vous voyez de votre œil intérieur tous les êtres vivants — les humains, les animaux et les plantes — qui ont transmis leur énergie vitale à ce raisin pour qu’il parvienne jusqu’à votre main. Une fois arrivé à la vigne, demandez-vous d’où cette vigne est venue et continuez de faire voyager votre regard dans le temps. Remontez aussi loin que vous pouvez, jusqu’aux premières vignes cultivées dans les pays de vos ancêtres.
Posez-vous ensuite les questions suivantes.
  • Combien de personnes ont contribué à faire parvenir ce raisin sec jusqu’à vous?
  • En comptant tous les animaux, toutes les plantes, tous les insectes, les vers et les micro-organismes, combien d’êtres vivants ont pu jouer un rôle dans la vie de ce raisin?
  • Jusqu’où pouvez-vous faire remonter dans le temps la vie de ce raisin? Quelle est l’origine du carbone, de l’hydrogène et du fer qu’il renferme? Quel âge pouvez-vous alors donner à ce raisin ?
  • Prenez maintenant conscience de l’énergie vitale de tous les êtres qui ont contribué à la vie de ce raisin et donc à votre propre vie si vous le mangez.
  • Comment payer en retour tous ces êtres ? Avant de poursuivre votre lecture, prenez le temps de bien réfléchir à cette question, et, si vous faites partie d’un groupe, de bien en discuter avec les autres participants.
L’alimentation en pleine conscience est une des réponses à cette question. Lorsque nous regardons en profondeur les aliments que nous mangeons, notre cœur se connecte aux multiples formes de vie qui sont chaque jour sacrifiées pour nous permettre de vivre dans l’abondance. Comment payer en retour ces vies sacrifiées ? Simplement en étant présents à ces êtres et à la nourriture qu’ils nous ont fournie. En leur adressant notre énergie de bienveillance. En regardant nos aliments en profondeur et en laissant émerger notre gratitude, naturellement.

(CHOZEN BAYS Jan Dr, « Manger en pleine conscience : La méthode des sensations et des émotions » (2009), Postface de Jon Kabat-Zinn, Éditions Les Arènes, 2013, p.223-225)


Champs, pays Somba (Bénin)

vendredi 2 décembre 2016

Expérimenter l'inexprimable

LA FORMULE

Le mystique revenait du désert.
« Dites-nous, lui demanda-t-on : à quoi ressemble Dieu ? »
Mais comment pourrait-il jamais enfermer dans des mots
ce qu'il avait expérimenté dans les profondeurs de son cœur ?
Est-il possible d'enfermer la vérité dans des mots ?

Finalement, il leur donna une formule - combien gauche, combien inadéquate -,
dans l'espérance que certains de ceux qui la lui avaient demandée
 puissent être tentés, grâce à cette formule,
d'expérimenter eux-mêmes ce que lui avait expérimenté.

On s'empara de la formule ; on en fit un texte sacré ;
on l'imposa à tout le monde comme une croyance sacrée.
On fit de grands efforts pour diffuser le texte à l'étranger.
Certains donnèrent même leur vie pour cette cause.

Et le mystique fut attristé.
Peut-être eût-il mieux valu qu'il ne parlât pas


L'EXPLORATEUR

L'explorateur était revenu parmi les siens,
qui étaient désireux de tout savoir sur l'Amazone.
Mais comment pouvait-il jamais enfermer dans des mots
le sentiment qui avait envahi son cœur,
quand il avait aperçu des fleurs d'une beauté à vous couper le souffle
et perçu les bruits de la forêt, la nuit ?
Comment communiquer ce qu'il avait ressenti dans son cœur,
quand il avait pressenti le danger des bêtes sauvages
ou poussé son canoë au-dessus des régions traîtresses du fleuve ?

Il dit à ces gens : « Allez trouver par vous-mêmes.
Rien ne remplace le risque personnel et l'expérience personnelle. »
Pour les guider, tout de même, il traça un plan de l'Amazone.

Les gens s'emparèrent du plan, l'encadrèrent et l'affichèrent dans leur hôtel de ville,
s'en firent des copies personnelles et quiconque possédait une de ces copies
se considérait comme un expert de l'Amazone :
ne connaissait-il pas, en effet, tous les détours, toutes les courbes du fleuve ?
ne connaissait-il pas sa largeur et sa profondeur,
la localisation des rapides et celle des chutes ?

L'explorateur ne vécut que pour regretter ce plan.
Peut-être eût-il été préférable qu'il ne traçât rien.


On raconte que Bouddha refusait fermement d'être entraîné à parler de Dieu. Il est à croire qu'il connaissait les dangers de tracer des plans pour d'éventuels savants.

(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.41 - 43)

Stupas à Swayambunath (Katmandu, Népal)

jeudi 24 novembre 2016

Un conte sur l'altruisme

La légende des grandes cuillères

On raconte qu’un voyageur, après avoir parcouru la plupart des contrées de sa connaissance, se trouva un jour face à un embranchement inédit. Il prit la route de droite et se retrouva devant une porte qui n’avait pas de nom.
S’approchant, il entendit des cris de souffrance et d’horribles gémissements. Il ouvrit la porte et entra dans une vaste pièce où tout était préparé pour un extraordinaire festin. Au centre était dressée une grande table, et sur cette table, un plat contenait des mets délicieux dont les effluves le faisaient saliver. Cependant, les convives assis autour de la table hurlaient de faim : les cuillères, deux fois plus longues que leurs bras, étaient fixées à leurs mains de telle manière qu’ils pouvaient se servir mais qu’aucun n’arrivait à porter la nourriture à sa bouche.
Effrayé, le voyageur rebroussa chemin et choisit l’autre embranchement. Le lieu où il parvint semblait en tous points identiques, mais en s’approchant, il n’entendit résonner que des éclats de rire et de bonne humeur. Les convives étaient soumis au même défi, mais une seule chose avait changé : au lieu de tenter désespérément de porter la nourriture à leur bouche, ils se nourrissaient les uns les autres.

(Christophe ANDRÉ/Jon KABAT-ZINN/Pierre RABHI/Matthieu RICARD, « Se changer, changer le monde » (2013), Éd. J’ai Lu n°11074, 2015, p.159

 
À l'entrée du monastère de Geghard (Arménie)

samedi 19 novembre 2016

Pourquoi il est bon de s'imprégner de ce qui est bon

Compte tenu du penchant négatif du cerveau, intérioriser les expériences positives et se guérir de leurs pendants négatifs réclame un effort actif. En réalité, lorsque vous vous penchez vers ce qui est positif, vous rétablissez un déséquilibre neurologique. Et vous vous accordez aujourd’hui l'affection et les encouragements dont vous auriez dû bénéficier enfant, mais dont vous avez peut-être été en partie privé.
Se focaliser sur ce qui est sain puis s’en imprégner augmente naturellement les émotions positives qui traversent votre esprit chaque jour. Les émotions ont un effet global puisqu'elles organisent l’ensemble du cerveau. Par conséquent, les sentiments positifs ont des répercussions considérables, dont un système immunitaire renforcé et un système cardio-vasculaire moins réactif au stress. Ils améliorent l'humeur, favorisent l'optimisme, la résilience et l'ingéniosité, et contribuent à contrebalancer les effets des expériences douloureuses, y compris traumatiques. C'est un cercle vertueux : les sentiments agréables d'aujourd'hui accroissent les perspectives de sentiments agréables de demain.
Ces bienfaits s'appliquent aussi aux enfants. S'imprégner du positif est particulièrement intéressant pour les plus actifs ou les plus anxieux d'entre eux. En général, les enfants qui débordent d'énergie passent à autre chose avant que les sentiments positifs n'aient le temps de se consolider dans leur cerveau, alors que les plus anxieux ont tendance à ignorer ou à minimiser les bonnes nouvelles. (Et certains sont à la fois anxieux et pleins d'énergie.) Quel que soit leur tempérament, si vous avez des enfants autour de vous, encouragez-les à faire une pause à la fin de la journée (ou à tout autre moment qui semble naturel, comme une minute avant que ne retentisse la sonnerie de l'école). C’est un moyen pour eux de se rappeler ce qui s'est bien passé et de penser à des choses ou à des êtres qui les rendent heureux (par exemple un animal domestique, l’amour de leurs parents, un but marqué au football). Puis laissez-les s’imprégner de ces pensées et de ces sentiments positifs. Dans la pratique spirituelle, absorber le positif permet d'éclairer des états mentaux essentiels, telles la bienveillance et la paix intérieure, pour mieux retrouver leur chemin. C'est une attitude gratifiante car elle contribue à vous maintenir sur la voie de l'éveil, qui s'apparente parfois à une pente raide. Elle développe la foi et la conviction en vous montrant les résultats de vos efforts. Elle entretient la plénitude du cœur en valorisant les émotions positives et sincères – et, lorsqu'on a le cœur plein, on a davantage à offrir aux autres.
S'imprégner du positif ne consiste pas à afficher une mine réjouie en toutes circonstances, ni à se détourner des moments difficiles de la vie. Il s'agit d'entretenir le bien-être, la satisfaction et la paix intérieure, qui sont des refuges d'où l'on peut toujours partir et où l'on peut toujours revenir.

(HANSON Rick et MENDIUS Richard, « Le cerveau de Bouddha : Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences » (2009), Pocket n°15 216, 2013, Préface de Christophe André, p.117-119)

 
Pyramide d'ours en peluche dans un magasin
(Cracovie, Pologne)

vendredi 11 novembre 2016

Toujours plus

LES SEPT BOCAUX REMPLIS D'OR

Un coiffeur passait sous un arbre hanté,
lorsqu'il entendit une voix qui lui dit :
« Aimeriez-vous avoir les sept bocaux remplis d'or ? »

Il regarda autour de lui et ne vit personne.
Mais son avidité fut éveillée et il s'écria avec impatience :
« Oh ! oui, certainement ! »
« Alors, retournez chez vous tout de suite, dit la voix : vous les trouverez là. »

Le coiffeur retourna chez lui en courant.
Effectivement, les sept bocaux était là — tous remplis d'or,
sauf un qui n'était rempli qu'à moitié.

Alors, le coiffeur n'accepta pas l'idée d'avoir un bocal à moitié rempli ;
il ressentit un besoin impérieux de le remplir, sinon, il ne serait pas heureux.
Il fit fondre et transformer en pièces d'or tous les bijoux de sa famille
et les déposa dans le bocal à moitié plein.
Mais le bocal demeura à moitié plein, tout comme auparavant. C'était exaspérant !
Il épargna, lésina sur tout, se priva et priva sa famille de nourriture, mais en vain :
quelle que fût la quantité d'or qu'il déposât dans le bocal,
celui-ci demeurait toujours à moitié plein.
Alors, un jour, il demanda au roi une augmentation de salaire : on le doubla.
Et la bataille reprit pour remplir le bocal.
L'homme se mit même à mendier.
Mais le bocal dévorait la moindre pièce d'or qu'on lui confiait
et demeurait obstinément à moitié rempli.

Le roi, alors, remarqua l'apparence de misérable et de crève-la-faim qui était celle du coiffeur.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il ;
vous étiez si heureux et si satisfait, quand votre salaire était moindre.
On l'a maintenant doublé et vous êtes tellement usé et abattu.
Serait-ce que vous auriez les sept bocaux d'or chez vous ? »

Le coiffeur s'étonna :
« Qui vous a dit cela, Majesté ? »
Le roi se mit à rire :
« Mais vos symptômes sont manifestement
ceux de la personne à qui le fantôme offre les sept bocaux.
Il me les a offerts à moi, un jour.
J'ai demandé si cet argent pouvait être dépensé ou devait être simplement entassé,
et le fantôme disparut sans mot dire.

Cet argent ne peut être dépensé :
il apporte seulement avec lui
le besoin impérieux de l'entasser.
Allez tout de suite le rendre au fantôme et vous retrouverez le bonheur. »


(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.147-148)

Boulier à Murano (Italie)

vendredi 4 novembre 2016

Soigner un trouble obsessionnel compulsif (TOC) grâce à la pleine conscience (II)

La neuroplasticité, le fait que la structure physique et cellulaire du cerveau puisse changer, signifie que notre cerveau s'adapte en réponse au vécu interne et externe. La neuroplasticité autodirigée, formule conçue par le Dr Jeffrey Schwartz, chercheur et psychiatre à UCLA, est le processus par lequel nous pouvons délibérément provoquer ces adaptations en utilisant notre esprit pour changer notre cerveau. Scientifique et clinicien, Schwartz pratique également la pleine conscience et étudie les textes contemplatifs classiques depuis plus de trente ans.
Schwartz est l'un des premiers à avoir appliqué la pleine conscience dans un contexte clinique, de manière authentique et cohérente avec la pratique classique. Partant de la formation initialement destinée aux moines, il a traduit la pleine conscience en un traitement efficace pour les personnes souffrant de troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Son travail de pionnier a aidé d'innombrables victimes des TOC. Les TOC sont causés par un déséquilibre biochimique du cerveau, qui suscite constamment des pensées douloureuses et pousse les patients à adopter des comportements répétitifs et compulsifs pour éviter une catastrophe imaginaire. Ils sont souvent préoccupés par des tâches répétitives (laver, nettoyer, compter, vérifier) qui finissent par perturber leur existence. Grâce à une formation à la pleine conscience, les personnes atteintes de TOC reconnaissent que les messages traitement qui inondent leur esprit peuvent être mensongers, et le traitement de Schwartz leur fournit des outils spécifiques pour mieux gérer ces pensées dérangeantes.
Dans la recherche menée sur le programme de Schwartz, l'imagerie cérébrale a constaté les améliorations signalées par les patients. De plus, Schwartz et ses collègues ont appris par la scintigraphie cérébrale que non seulement le cerveau change en relation avec les améliorations survenues dans le fonctionnement de ses patients, mais aussi qu'une attention soutenue, accordée à quoi que ce soit, crée un état qui déclenche la neuroplasticité autodirigée, pas seulement pour les victimes de TOC mais aussi pour tout adulte. Son travail a montré qu'un effort de volonté peut transformer physiquement le cerveau. L'étude de Schwartz fut la première d'un corpus de recherche aujourd'hui en plein essor qui relie l'intentionnalité aux modifications du fonctionnement et de la structure du cerveau. Mettant l'accent sur l'effort délibéré et non sur le résultat, cette recherche pourrait avoir des applications essentielles pour les enfants, surtout ceux qui souffrent d'un déficit d'attention. Il est important d'initier en douceur les enfants à la pleine conscience, mais imaginez s'il était possible d'aider un enfant à acquérir une faculté stable d'attention rien qu'en l'encourageant, de manière amusante et ludique, à essayer de prêter attention encore et encore.
On peut concevoir le cerveau comme un jeu tridimensionnel de points à relier, chaque point étant un neurone (une cellule du cerveau) et les lignes reliant les points étant une voie neuronale. Les lignes unissant les neurones entre eux sont forgées et renforcées par le vécu. On peut aussi imaginer les voies neuronales comme des muscles et le vécu comme un exercice physique. Tout comme les muscles deviennent plus forts quand on soulève des poids, l'exercice fortifie les voies neuronales.
(GREENLAND Susan, « Un cœur tranquille et sage » (The Mindfull Child, 2010), Éditions Les Arènes (2014), p.129-131)

Pour plus d'informations sur ce sujet, voir le livre « Brain Lock : Free Yourself from Obsessive-Compulsive Behavior » de Jeffrey M. Schwartz. Cet ouvrage n'a malheureusement pas été traduit en français.

A proximité d'Essendilène (Algérie)

dimanche 23 octobre 2016

Ne pas communiquer sous le coup de la colère (2)

Certaines psychothérapies en vogue nous encouragent parfois à exprimer notre colère à travers le corps pour « l'expulser de nous-mêmes » en allant hurler dans un lieu retiré ou en frappant un objet, comme un oreiller par exemple.
Je ne trouve pas cette méthode efficace pour transformer les racines de la colère. Imaginez un poêle à bois : s'il y a un problème, vous pouvez ouvrir les fenêtres de la pièce pour que la fumée sorte, mais s'il est défectueux, la fumée continuera à envahir la pièce. Vous devez donc réparer le poêle à bois. Crier et frapper votre oreiller risque de ressasser et d'alimenter votre colère, sans la faire sortir de vous.
Vous devez entrer réellement en contact avec votre colère pour la guérir. En frappant votre oreiller, vous entrez en contact avec elle, mais pas d'une façon qui vous aide à avoir plus de compréhension. Vous n'êtes même pas en contact avec l'oreiller, parce que si vous l'étiez, vous sauriez que ce n'est rien de plus qu'un oreiller.
Réprimer la colère peut être dangereux. Elle finira par exploser si elle reste ignorée ; à l'instar de toutes les émotions fortes, la colère veut s'exprimer. Mais comment la gérer ? Le mieux est de revenir en nous-mêmes et de prendre soin d'elle. Rappelons-nous le premier mantra, être là pour nous-mêmes et prendre soin de notre colère. Revenons en nous et connectons notre esprit à notre corps. Revenez à votre pratique de la respiration consciente et de la marche en pleine conscience. Être présent signifie être en pleine conscience puis utiliser cette pleine conscience pour reconnaître, embrasser et regarder vos émotions fortes en profondeur.
En général, quand la colère se manifeste, nous voulons nous confronter à la personne que nous croyons être à la source de notre colère. Nous avons plus envie d'aller lui remonter les bretelles que de prendre soin du plus urgent, à savoir notre propre colère. Nous sommes comme quelqu'un dont la maison serait en feu et qui se mettrait à courir après l'incendiaire au lieu de se précipiter chez lui pour éteindre l'incendie. Pendant ce temps, la maison continue de brûler.
Vous pouvez vous exprimer de nombreuses manières pour parler de la souffrance que vous ressentez suite à l'acte d'une personne. Vous pouvez écrire un mot à cette dernière ou lui envoyer un e-mail. Mais, pratiquez avant tout la respiration consciente et prenez soin de votre colère. C'est le moment idéal pour utiliser le quatrième mantra : « Je souffre. Aide-moi, s'il te plaît. » Vous pouvez lui téléphoner une fois que vous avez calmé votre colère, mais seulement quand vous êtes capable de lui dire calmement que vous souffrez et que vous avez besoin de son aide. Vous pouvez lui faire savoir que vous faites de votre mieux pour prendre soin de votre souffrance. Encouragez-la à faire de même. Demander de l’aide quand on est en colère est très difficile, mais cela permet aux autres de voir votre souffrance et non pas juste votre colère. Ils verront que la souffrance est à l’origine de la colère ; vous serez alors sur la voie de la communication et de la guérison. (p.87-90)
(Thich Nhat Hanh, « L’art de communiquer en pleine conscience »(2013), Le courrier du Livre 2014, p.89-90)

Village des pruniers (France)

dimanche 16 octobre 2016

Ne pas communiquer sous le coup de la colère (1)

Beaucoup d'entre nous souffrent d'une communication difficile avec leur entourage. Au travail, par exemple, nous pensons souvent avoir tout essayé et croyons qu'il n'y a aucun moyen d'aborder nos collègues. C'est aussi souvent le cas avec la famille : nous avons l'impression que nos parents, nos frères et sœurs ou nos enfants sont trop cramponnés à leur mode de pensée. Nous croyons qu'aucune communication réelle n'est possible.
Il y a pourtant de nombreuses manières de se réconcilier et de créer des ouvertures pour une communication plus compatissante.

Ne pas communiquer sous le coup de la colère
Une des raisons pour lesquelles nous avons du mal à communiquer est que nous essayons souvent de le faire quand nous sommes en colère. Nous souffrons et ne voulons pas rester seuls avec toute cette souffrance. Nous croyons que notre colère est de la faute des autres et nous voulons qu'ils le sachent. Il y a de l'urgence dans la colère. Nous voulons qu'ils sachent tout de suite quel est notre problème avec eux.
Pourtant, quand nous sommes sous l'emprise de la colère, nous manquons singulièrement de lucidité. Agir sous le coup de la colère peut engendrer beaucoup de souffrance et envenimer les choses. Cela ne veut pas dire que nous devrions supprimer notre colère. Ne faisons pas comme si tout allait bien quand ce n'est pas le cas. Ressentir de la colère tout en agissant d'une façon saine et avec compassion est possible. Quand la colère est là, gérons-la avec tendresse, parce qu'elle est nous-mêmes. Lui faire violence reviendrait à nous faire violence à nous-mêmes.
La respiration consciente nous aide à reconnaître la colère et à prendre soin d'elle tendrement. L'énergie de pleine conscience embrasse l'énergie de colère. La colère est une énergie forte, nous aurons peut-être besoin de nous asseoir avec elle pendant quelque temps. Quand vous faites cuire des pommes de terre, vous devez maintenir le feu sous la casserole pendant au moins quinze à vingt minutes. Il en est de même avec la pratique de la pleine conscience lorsqu'elle embrasse la colère : cela prendra du temps parce que la colère met du temps à cuire.
Après être resté assis en pleine conscience et avoir calmé votre colère, vous pouvez la regarder en profondeur pour découvrir sa nature et les circonstances qui l'ont provoquée. Quelle est la racine de cette colère ? La colère peut venir d’une perception erronée ou être une réponse habituelle à certains évènements ne reflétant pas nos valeurs les plus profondes.

(Thich Nhat Hanh, « L’art de communiquer en pleine conscience »(2013), Le courrier du Livre 2014, p.87-89)

Feu de camp (Akakus, Libye)

vendredi 7 octobre 2016

La pleine conscience commence par la conscience

En un sens, cette capacité humaine nous est familière depuis toujours. Mais le mode « faire » l'a éclipsée. La conscience ne procède pas par analyse critique, mais par connaissance directe. On l'appelle le mode « être ».
Avant d'être pensées, les choses sont expérimentées directement par nos sens. Nous sommes capables de sentir et de réagir directement à des choses comme une tulipe, des voitures, un vent glacial. Et d'en être conscient. Nous avons des intuitions. Nous appréhendons les choses non seulement par l'intellect, mais par le cœur et les sens. Et nous pouvons être conscients du fait que nous pensons. Le mode « être » est un mode de connaissance entièrement différent du mode « faire »et des pensées qui l'accompagnent. Pas meilleur, simplement différent. Mais ce mode nous ouvre à une toute autre façon de vivre notre vie et d'entrer relation avec nos émotions, nos tensions, nos idées et notre corps. Et cette capacité, nous la possédons déjà. Elle est simplement un peu négligée et sous-développée.
Le mode « être » est l'antidote aux problèmes que crée le mode « faire ». En cultivant le mode « être », on peut :
  • Sortir de sa tête et apprendre à expérimenter directement le monde, débarrassé du perpétuel commentaire de la pensée. On peut tout simplement s'ouvrir aux possibilités infinies de bonheur qu'offre la vie.
  • Voir les pensées comme des événements mentaux qui vont et viennent dans l'esprit comme les nuages dans le ciel. L'idée que l'on est sans valeur, indigne d'amour et bon à rien peut enfin être vue pour ce qu'elle est – une idée – et pas comme la vérité, ce qui va la rendre plus facile à rejeter.
  • Commencer à vivre ici et maintenant, dans l'instant présent. Quand on cesse de s'appesantir sur le passé et de se projeter dans l'avenir, on s'ouvre à de riches sources d'informations jusque-là négligées – des informations qui peuvent nous permettre d'éviter la spirale de la dépression et d'enrichir notre vie.
  • Débrancher le pilote automatique qui est dans notre tête. Une meilleure conscience de nous-même – par  nos sens, nos émotions, notre esprit – peut nous aider à diriger nos actes dans la direction que nous souhaitons et résoudre nos problèmes.
  • Éviter la cascade d’évènements mentaux qui nous tire vers la dépression. En développant notre conscience, nous devenons capables de reconnaître très vite les moments où nous risquons de glisser dans la dépression et nous apprenons à ne pas nous laisser entraîner plus bas.
  • Cesser de vouloir changer la vie, sous prétexte qu'elle n'est pas agréable en ce moment. Nous comprendrons alors que vouloir que les choses soient différentes de ce qu'elles sont, c'est le début de la rumination.
(WILLIAMS Mark, TEASDALE John, SEGAL Zindel, et KABAT-ZINN Jon, « Méditer pour ne plus déprimer » (2007), préface de Christophe ANDRÉ, Éditions Odile Jacob, 2009, p.71-73)

Vallée du Dadès (Maroc)

vendredi 23 septembre 2016

Où peut conduire l'appréhension face à l’inaction

C. A. : Parfois, nous faisons des choses absurdes et douloureuses juste par ennui : une étude récente et étonnante montrait que, lorsqu’on met des étudiants dans une pièce pendant 10 ou 15 minutes, et qu’on leur donne le choix soit de ne rien faire soit de s’infliger de petits chocs électriques, un nombre important (à peu près deux tiers des hommes et un tiers des femmes) préférait s’infliger des chocs électriques ! On peut imaginer que la jeune génération, accro aux écrans et à la musique, a perdu l’habitude de l’inaction et de l’introspection, plutôt que de penser tout de suite qu’ils étaient poussés par le masochisme !
Idem avec la nourriture : la plupart du temps, on ne mange pas parce qu’on a faim, mais parce qu’on a envie de manger, parce qu’on est attiré par la nourriture, ou que c’est l’heure de passer à table. On confond un plaisir avec un autre : ai-je vraiment faim ? Est-ce que j’ai juste envie d’être à table avec mes amis ? Ou ai-je envie de manger simplement parce que ça sent bon ? On est dans un manque de conscience, une absence à soi-même. Il s’agit donc typiquement de souffrances qu’on s’inflige, ou d’erreurs qu’on commet en sachant parfois qu’on le fait, mais, au moment de les commettre, on n’est pas assez attentifs à ce dont on a vraiment besoin. Il est vrai qu’être toujours vigilant et exigeant envers soi-même peut sembler pénible ou épuisant, mais en l’étant un tout petit peu, un tout petit peu plus souvent, on pourrait nettement diminuer les souffrances liées à ces comportements. C’est une difficulté classique dans les addictions : la prise de drogues revient clairement à se faire du mal. Mais nul désir de souffrir : au début, on cherche du plaisir ; à la fin, on cherche à ne plus souffrir de l’état de manque.
(ANDRÉ Christophe – JOLIEN Alexandre – RICARD Matthieu, « Trois amis en quête de sagesse » (2016), Éditions L’iconoclaste / Allary 2016, (p. 130-131)

Fleur (pays Somba, Bénin)

dimanche 18 septembre 2016

Le juste milieu dans la pratique spirituelle

Déserts d'Égypte (IV-Vème siècles après JC)
L’Abbé Antoine conversait un jour avec plusieurs frères lorsque survint un chasseur qui chassait le gibier dans le désert. Voyant que l’Abbé Antoine et les frères s’amusaient, il fut scandalisé. L’Abbé Antoine lui dit : « Mettez une flèche dans votre arc et lancez-la. » Il le fit. Une autre, commanda l’Ancien. Et une autre, et une autre. » Le chasseur répondit : « Si je tends sans cesse mon arc, il va se briser. L’Abbé Antoine répliqua : « Il en est de même dans la vie spirituelle. Si nous nous tendons outre mesure, nous nous effondrerons bientôt. Aussi est-il bon, de temps en temps, de relâcher nos efforts. »
 (« La sagesse du désert, aphorismes des Pères du désert », présentés par Thomas Merton, Albin Michel (2006) p. 95)

Inde (VIème siècle avant JC)
Au début de sa quête du spirituel, Bouddha s’adonnait à de nombreuses austérités.
Un jour, deux musiciens vinrent à passer près de l’arbre où il était assis et méditait, et il entendit l’un d’eux dire à l’autre : « Ne tends pas trop les cordes de ton sitar, elles vont casser ; ne les laisse pas trop lâches non plus, elles ne vibreront pas. Observe le juste milieu. »
Ces propos frappèrent à tel point Bouddha qu’ils révolutionnèrent sa manière de percevoir la spiritualité. Il était persuadé qu’ils avaient été prononcés pour lui. Dès cet instant il abandonna toutes ses austérités et se mit à suivre une voie qui était facile et légère : la voie de la modération. De fait, sa manière de percevoir l’illumination s’appelle le juste milieu.
(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.107)

Ibis rouge

dimanche 6 mars 2016

Tourner le regard vers l’intérieur

... Il est bon de tourner le regard vers l’intérieur, d’observer la façon dont les pensées surgissent, de contempler cet état de sérénité et de simplicité toujours présent derrière l’écran des pensées, qu’elles soient sombres ou joyeuses. Ce n’est pas si compliqué qu’il y paraît au premier abord. Il suffit de consacrer un peu de temps à cet exercice pour en mesurer la portée et en apprécier la richesse. Ainsi, acquérant peu à peu, grâce à l’expérience introspective, une meilleure connaissance de la façon dont surgissent les pensées, on apprend à ne plus être la proie des poisons mentaux. Dès lors que l’on a trouvé un peu de paix en soi, il devient beaucoup plus facile de mener une vie affective et professionnelle épanouissante. De même, dans la mesure où l’on se libère de tout sentiment d’insécurité, des peurs intérieures (lesquelles sont liées à une compréhension trop limitée du fonctionnement de l’esprit), ayant moins à redouter, on sera naturellement plus ouvert aux autres et mieux armé face aux péripéties de l’existence.
... C’est à nous de faire ce choix. Comme le disent éloquemment Luca et Francesco Cavalli-Sforza : « Notre liberté intérieure ne connaît pas d’autres limites que celles que nous nous imposons ou celles dont nous acceptons qu’elles nous soient imposées. Et cette liberté aussi procure un grand pouvoir elle peut transformer l’individu, lui permettre d’épanouir toutes ses capacités et de vivre dans une plénitude absolue chaque instant de son existence. Quand les individus se transforment, en faisant accéder leur conscience à maturité, le monde change aussi, parce que le monde est constitué d’individus. »
 (Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour le bonheur », Pocket n°12 276, 2005, p. 95-96)

Fleurs de flamboyant (pays Somba, Bénin)

samedi 19 décembre 2015

L'attention au présent

Notre vie mentale peut paraitre très compliquée, car notre esprit fourmille d’émotions, de choses à faire, d'intentions, de souvenirs, de pensées. Mais une fois ramenée au niveau d'un cycle perception-action, tout est beaucoup plus simple. Comme le dit le moine bouddhiste Matthieu Ricard, il est impossible d'être à la fois joyeux et triste. II est bien sur courant d'avoir des sentiments confus et mitigés pendant une période de la journée, ou même pendant quelques minutes après avoir une conversation téléphonique riche en émotions, mais au niveau de la boucle perception-action, « au rythme où nous nous brossons les dents », une émotion, une intention, une pensée prédomine. À cette finesse de grain, que l'on peut qualifier d'« instant présent », notre esprit est simple.
C'est à ce niveau qu'il vous faut revenir quand votre attention nous échappe. Si, par exemple, vous n'arrivez plus à vous concentrer sur ce livre, interrogez-vous sur ce que vous cherchez vraiment à faire. Au moment où vos yeux se posent sur ces mots, quel acte mental cherchez-vous à produire ? Votre cerveau réagit vraisemblablement selon les automatismes en place, pour reconnaitre visuellement la forme du mot, le convertir éventuellement sous une forme sonore et de temps en temps lui associer un sens. Mais plusieurs formes de lecture sont possibles : pour lire avec l'intention de laisser les mots évoquer des images mentales, ou en insistant sur leur sonorité. Votre compréhension du texte sera très différente selon le mode de lecture que vous adoptez. Quel mode privilégiez-vous ? Que doit faire votre système exécutif à chaque placement du regard ? Si vous avez des difficultés de compréhension, peut-être vous faut-il simplement ralentir ? II faut parfois ajuster le rythme de sa lecture pour laisser le temps aux images et au sens d’émerger. Nous accordons rarement assez de soin à réguler la vitesse à laquelle nous faisons les choses ou à préciser notre intention.
Dans les nombreuses activités basées sur la répétition de cycles perception-action similaires, nous répétons souvent les mêmes erreurs par manque d'une réelle prise de conscience des gestes mentaux mis en jeu à chaque cycle. Nous nous y prenons mal, sans le savoir. Pourtant, un petit geste d'introspection peut suffire à nous faire découvrir une intention floue, une cible attentionnelle mal définie, ou une vitesse mal adaptée, que nous attribuerons alors à une mauvaise concentration. Quand celle-ci nous échappe, nous avons tout à gagner à mieux préciser, pour nous-même, ce que nous faisons et cherchons à faire, moment après moment.
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau funambule ; Comprendre et apprivoiser son attention grâce aux neurosciences » (2015), Éditions Odile Jacob, p.51-52)

Erg Mehedjebat (Algérie)

mercredi 28 octobre 2015

Nature et non-violence

Prenez une graine de maïs et plantez-la dans un sol humide. Au bout d'une ou deux semaines, elle va germer. Environ trois jours plus tard, revenez la voir et demandez à la petite plante : « chère plante, te souviens-tu du temps ou tu étais une graine ? ». II se peut que la plante ait oublié, mais l'ayant observée attentivement, vous savez bien que la jeune tige de maïs vient vraiment de la graine.
Quand nous regardons la plante, nous ne voyons plus la graine et nous pensons qu'elle est morte. Mais la graine n'est pas morte ; elle est devenue la plante. Si vous êtes capables de voir la graine de maïs dans la tige de maïs, vous avez cette sorte de sagesse que le Bouddha appelle la sagesse de non-discrimination. Vous ne faites pas de séparation entre la graine et la plante. Vous voyez qu'elles inter-sont, qu'elles sont une seule et même chose. Vous ne pouvez pas enlever la graine de la plante et vous ne pouvez pas enlever la plante de la graine. En examinant avec attention le jeune plant de maïs, vous pouvez voir la graine de maïs toujours vivante, mais sous sa nouvelle apparence. La plante est la continuation de la graine.
La pratique de la méditation nous aide à percevoir ce que les autres ne voient pas. En examinant très attentivement le père et le fils, le père et la fille, la mère et le fils, la mère et la fille, la graine de maïs et la tige de maïs, nous constatons qu'il y a entre eux une relation très étroite. C'est pourquoi il nous faut pratiquer, pour nous éveiller à la vérité, à la réalité de l'inter-être. La souffrance de l’un est la souffrance de l’autre. … Quand nous prendrons conscience de notre nature interdépendante, nous cesserons de blâmer, d'exploiter, de tuer parce que nous aurons compris que nous inter-sommes avec tous les êtres. C'est le grand Éveil que nous devons réaliser pour le salut de notre planète.
Nous, les humains, nous nous sommes toujours considérés comme à part du reste du monde. Nous faisons une distinction entre nous-mêmes et « Ia Nature » (les animaux, les plantes et les minéraux), et nous agissons comme si nous en étions totalement séparés. Mais à la question : « Comment gérer notre environnement naturel ? », il n'y a qu'une seule réponse : nous devons en prendre soin, sans violence, comme nous prenons soin de nous-mêmes. Nous, les êtres humains, sommes inséparables de notre milieu naturel. Nous ne devons pas davantage nuire à la nature qu'à autrui. Le mal que nous faisons à notre environnement, c'est à nous que nous le faisons, et réciproquement.
(THICH NHAT HANH, « Ce monde est tout ce que nous avons » (2008), Le Courrier du Livre, 2010, p. 59-61)

Parc national des lacs de Plitvice (Croatie)