dimanche 30 mars 2014

La connaissance purement intellectuelle ne suffit pas

Une différence vitale

On demanda un jour à Uwais, le soufi :
« Qu'est-ce que la grâce vous a apporté ? »
Il répondit :
« Quand je m'éveille le matin,
je me sens comme quelqu'un
qui n'est pas sûr de vivre jusqu'au soir. »
L'autre de rétorquer :
« Mais tout le monde sait ça ! »
Uwais :
« Bien sûr :
mais tout le monde ne le sent pas. »

Personne ne s'est jamais enivré en percevant mentalement le mot VIN.

(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.14)

Église de Tanahat (Arménie)

vendredi 28 mars 2014

Les aperçus fugitifs de la nature de l'esprit sont une fenêtre à laquelle nous devrions davantage nous pencher

En tibétain, nous appelons Rigpa la nature essentielle de l'esprit, conscience claire primordiale, pure, originelle, à la fois intelligence, discernement, rayonnement et éveil constant. Cette nature de l'esprit, son essence la plus profonde, n'est absolument jamais affectée par le changement ou par la mort. Pour le moment, elle demeure cachée à l'intérieur de notre propre cerveau, enveloppée et obscurcie par l'agitation mentale désordonnée de nos pensées et de nos émotions. De même que les nuages, chassés par une forte bourrasque, révèlent l'éclat du soleil et l'étendue dégagée du ciel, ainsi une inspiration, dans certaines circonstances particulières, peut-elle nous dévoiler des aperçus de la nature de l'esprit. Ces aperçus peuvent être d’intensité et de profondeur très différentes, mais de chacun émane une certaine lumière de compréhension, de sens et de liberté. En effet, la nature de l'esprit est la source même de toute compréhension.
...
Notre mental, qui peut être prodigieux, peut en même temps être notre pire ennemi, tant il est pour nous source d'ennuis. Je souhaiterais parfois que le mental soit comme un dentier que l'on ôterait et déposerait chaque soir à sa table de chevet. Au moins pourrait-on se reposer un peu de ses frasques ennuyeuses et fatigantes.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d’éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, extraits des pensées du 19 et 20 janvier)


Crocus (Bretagne, France)

mardi 25 mars 2014

La méditation de l'amour altruiste au laboratoire

Cultiver l'amour au quotidien
Avant constaté les qualités des émotions positives en général et de l'amour en particulier, Barbara Fredrickson s'est demandé comment mettre en évidence des liens de cause à effet (et non de simples corrélations) entre l'accroissement de l'amour altruiste et l'augmentation des qualités que nous avons décrites dans ce chapitre : la joie, la sérénité et la gratitude par exemple. Elle décida de comparer dans des conditions rigoureuses un groupe destiné à éprouver chaque jour davantage d'amour et d'autres émotions bénéfiques avec un groupe témoin, la répartition entre les deux groupes se faisant par tirage au sort. Restait à savoir comment amener les sujets de l'un des groupes à ressentir davantage d'émotions positives.
C'est alors que la chercheuse s'intéressa à une technique ancestrale pratiquée depuis deux mille cinq cents ans par les méditants bouddhistes : l'entraînement à l'amour bienveillant, ou amour altruiste, souvent enseigné en Occident sous le nom de metta (le terme pali, la langue originelle du bouddhisme). Fredrickson se rendit compte que cette pratique, dont le but est précisément de produire au fil du temps un changement méthodique et volontaire, correspondait exactement à ce qu'elle recherchait.
Elle enrôla pour l'expérience cent quarante adultes en bonne santé (soixante-dix dans chaque groupe), sans inclination spirituelle particulière ni expérience de la méditation. L'expérience dura sept semaines. Pendant ce temps, les sujets du premier groupe, répartis en équipes d'une vingtaine de personnes, reçurent un enseignement sur la méditation de l'amour altruiste donné par un instructeur qualifié, et pratiquèrent ensuite, généralement seuls et pendant une vingtaine de minutes par jour, ce qu'ils avaient appris. Durant la première semaine, on mit l'accent sur l’amour bienveillant envers soi-même ; pendant la deuxième, sur les proches, et les cinq dernières semaines, la méditation eut non seulement pour objet les proches des participants, mais aussi tous ceux qu'ils connaissaient, puis des inconnus et, finalement, l'ensemble des êtres.
Les résultats furent très clairs : ce groupe, qui n'était constitué pourtant que de novices en matière de méditation, avait appris à calmer son esprit et, plus encore, à développer remarquablement sa capacité d'amour et de bienveillance. Comparés aux personnes du groupe témoin (à qui l'on offrit de participer au même entraînement une fois l'expérience terminée), les sujets qui avaient pratiqué la méditation éprouvaient plus d'amour, d'engagement dans leurs activités quotidiennes, de sérénité, de joie, et d'autres émotions bienfaisantes. Au cours de l'entraînement, Fredrickson remarqua également que les effets positifs de la méditation sur l'amour altruiste persistaient durant la journée, en dehors de la séance de méditation et que, jour après jour, l'on observait un effet cumulatif.
Les mesures de la condition physique des participants montrèrent aussi que leur état de santé s'était nettement amélioré. Même leur tonus vagal, dont nous avons vu qu'il ne changeait normalement pas au cours du temps, avait augmenté. Au point que le psychologue Paul Ekman, lors de l'une de nos rencontres, suggéra de créer des « gymnases de l'amour altruiste » ; il faisait allusion à ces salles de culture physique que l'on trouve un peu partout dans les villes, en raison des bienfaits, eux aussi amplement démontrés, de l'exercice physique régulier sur la santé.
(Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance » (2013), Éditions NiL, p.86-87)

Stupa de Swayambunath (Népal)

samedi 22 mars 2014

On ne naît pas libre, on le devient.

De la vraie liberté
… Tout homme aspire à être libre et c'est là une grande et belle ambition, car que vaut la vie d'un prisonnier ou celle d'un esclave ? Il existe toutefois de nombreuses formes de prison ou de servitude. La plus subtile et la plus pernicieuse, celle que bien peu d'hommes considèrent et dénoncent, c'est la prison intérieure de l'homme esclave de lui-même. Est-il libre, l'homme qui devient nerveux, angoissé, irrité, parce qu'il n'a pas pu fumer sa cigarette ? Est-il libre, l'homme qui ne peut s'empêcher de suivre toutes ses pulsions sexuelles ? Est-il libre, l'homme qui s'adonne au jeu à en perdre tous ses biens ? Est-il libre, l'homme qui passe plusieurs heures par jour devant son écran, sans pouvoir décrocher ? Est-il libre, l'homme qui se laisse emporter par une violente crise de jalousie, allant jusqu'à frapper sa femme ? Est-il libre, l'homme qui est tellement angoissé qu'il ne pourra parler en public, ou celui qui ne pourra rester dans une pièce où il a vu une araignée ?
Nous sommes tous plus ou moins prisonniers de nos peurs, de nos pulsions, de notre caractère, de nos habitudes, de nos émotions. La plupart de nos actions et de nos choix sont mus par ces tendances qui nous dominent. Esclaves de nous-mêmes, nous sommes les seuls à pouvoir nous libérer de cette prison intérieure. »
Un sage prit la parole et dit : « Le début de la libération passe par la connaissance de soi. C'est par une introspection, une fine observation de notre comportement, de nos réactions, de l'affleurement de nos émotions, que nous parvenons progressivement à nous connaître et à comprendre les causes profondes de nos actions. Travailler sur nous-mêmes, corriger nos réactions, modifier nos réflexes spontanés ou nos mauvaises habitudes demande effort et volonté. Mais c'est le prix à payer pour gagner notre liberté intérieure. Car l'homme qui ne se connaît pas est comme un aveugle. Il marche sans assurance et risque à tout instant de heurter un obstacle ou de s'égarer. C'est pourquoi le commencement de la sagesse, c'est de tourner son regard vers soi-même et d'apprendre qui nous sommes, quels sont nos motivations, nos besoins, nos réactions, nos attirances et nos répulsions, nos habitudes, nos addictions, nos émotions les plus fortes et quelles en sont les causes. Comme le disait un ancien maître de la sagesse : “On ne naît pas libre, on le devient.” »
(LENOIR Frédéric, « L’Âme du monde », NiL, 2012, p.93-95)

Goéland, Archipel des Sept Îles (Bretagne, France)

mardi 18 mars 2014

Équilibrer le travail et le repos dans la quête spirituelle

Un archer se promenait dans les environs d’un monastère hindou réputé pour la sévérité de ses enseignements lorsqu’il aperçut dans le jardin les moines qui s’amusaient.
« Comment ceux qui cherchent le chemin de Dieu peuvent-ils être aussi cyniques ? » s’exclama l’archer. « Ils prétendent que la discipline est capitale, et puis ils rigolent en cachette ! »
- « Si vous tirez cent flèches à la suite, qu’arrivera-t-il à votre arc ? » interrogea le plus âgé des moines.
- « Il se brisera », répondit l’archer.
- « Si quelqu’un va au-delà de ses propres limites, sa volonté est pareillement brisée », expliqua le moine. Celui qui ne sait pas équilibrer le travail et le repos perd son enthousiasme et ne peut pas aller bien loin. »
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.190  ; J'ai Lu n°9651, 2011, p.185)

Terrasse d'un monastère à Bodnath (Népal)

samedi 15 mars 2014

Face un train de pensées dépressives, la pensée analytique n'est pas adaptée

Le mode « faire » : quand la pensée critique se charge d'un travail qu'elle est incapable de mener
Quand le train de pensées mis en branle par l'état dépressif nous dit que c'est nous le problème, nous cherchons à nous débarrasser immédiatement de ce sentiment. Mais des réflexions plus larges sont déjà lancées : ce n'est pas uniquement aujourd'hui que ça va mal, c'est toute notre vie qui va mal... On se sent alors prisonnier et dans l'obligation d'en sortir.
Le problème est que l'on tente d'en sortir en s'attaquant à ce qui va mal. Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? Pourquoi est-ce que je me sens toujours accablé(e) ? Avant même de comprendre ce qui nous arrive, nous cherchons compulsivement les raisons profondes de ce qui ne va pas, en nous et dans notre façon de vivre, pour y remédier. Nous appliquons toutes nos ressources mentales à la résolution de ce problème, en nous fiant à nos capacités critiques.
Or ces capacités critiques sont sans doute le plus mauvais outil pour mener à bien un tel travail. Nous sommes fiers, et à juste titre, de ce que peut notre pensée analytique et critique. Elle représente l'une des plus belles réussites de notre évolution en tant qu'êtres humains et nous aide à surmonter quantité de difficultés tout au long de notre vie. C'est pourquoi, quand nous constatons que quelque chose ne va pas dans notre vie intérieure, émotionnelle, notre esprit réagit souvent en faisant appel au même mode qui résout si efficacement les problèmes de notre vie extérieure. Le mode de l'analyse, du jugement, de la comparaison vise à supprimer l'écart entre les choses telles qu'elles sont et les choses telles que nous voudrions qu'elles soient – à résoudre les problèmes que nous rencontrons. C'est pourquoi nous l’appelons le mode mental du « faire ». C'est le mode par lequel nous réagissons quand nous sommes appelés à agir.
Le mode « faire » est mobilisé parce qu'il nous aide à atteindre un but dans les situations du quotidien et qu’il résout fort bien les problèmes techniques. Considérons par exemple un acte simple : traverser une ville. Pour l'accomplir, le mode « faire » commence par conceptualiser l'endroit où je me trouve (chez moi) et l'endroit où je veux aller (le stade). Il se concentre ensuite automatiquement sur la disparité entre les deux, ce qui détermine les actions capables de réduire l'écart (je prends nia voiture et je démarre). Il surveille en permanence la taille de l'écart, de manière à vérifier si les actions entreprises ont l'effet désiré : réduire la « distance restant à parcourir » entre les deux lieux. Si, par hasard, l'écart grandit au lieu de diminuer, il ajuste les actions en conséquence. Et il répète le processus jusqu'à ce que l'écart n'existe plus. Je suis arrivé à destination, l'objectif est donc atteint, et le mode « faire » est prêt à effectuer la tâche suivante.
Cette stratégie constitue une approche très générale des buts à atteindre, des problèmes à résoudre : si nous voulons faire advenir quelque chose, notre esprit se concentre sur la diminution de l'écart entre notre idée de là où nous sommes et notre idée de là où nous voulons être. Si nous voulons que quelque chose n'advienne pas, il va se concentrer sur l'agrandissement de l'écart entre notre idée de là où nous sommes et notre idée de ce que nous voulons éviter. Ce mode mental ne nous permet pas seulement de gérer les détails de la vie quotidienne, il est aussi à la base des transformations les plus admirables du monde extérieur par l'espèce humaine, depuis la construction des pyramides jusqu’à l'envoi d'un homme sur la lune. Tous ces exploits ont nécessité des solutions fines et élégantes. Il est donc naturel que les mêmes stratégies mentales soient mobilisées pour transformer notre monde intérieur et atteindre au bonheur ou, du moins, échapper au malheur. Et c'est là que les vrais ennuis commencent.
(WILLIAMS Mark, TEASDALE John, SEGAL Zindel, et KABAT-ZINN Jon, « Méditer pour ne plus déprimer » (2007), préface de Christophe ANDRÉ, Éditions Odile Jacob, 2009, p. 65-67)

Crocus (Bretagne, France)

mercredi 12 mars 2014

Le pendule de Foucault et le concept bouddhiste d'interdépendance

L'espace n’est pas seulement indivisible à l'échelle subatomique, il l'est aussi à l'échelle de l'univers entier. C'est ce que nous montre une autre expérience de physique tout aussi célèbre, celle du pendule de Foucault.
Le physicien français Léon Foucault voulait démontrer non pas que l'univers est indivisible, mais que la Terre tourne sur elle-même. En 1851, dans une expérience qui est maintenant reproduite dans nombre de musées du monde, il suspendit un pendule à la voûte du Panthéon, à Paris. Nous connaissons tous le comportement du pendule : une fois lancé, son plan d'oscillation pivote au fil des heures. Si on le lance dans la direction nord-sud, au bout de quelques heures il oscillera dans la direction est-ouest. Si nous étions aux pôles, le pendule ferait un tour complet en exactement vingt-quatre heures. À Paris, à cause d'un effet de latitude, le pendule n'accomplit qu'une fraction de tour en une journée. Pourquoi la direction du pendule change-t-elle ? Foucault répondit à juste titre que ce mouvement n'était qu'apparent : le plan d'oscillation du pendule reste fixe ; c'est la Terre qui tourne. Ayant ainsi mis en évidence la rotation de la Terre, il en resta là.
Mais la réponse de Foucault était incomplète, car un mouvement ne peut être décrit que par rapport à quelque chose qui ne bouge as. C'est le principe de relativité découvert par Galilée et développé au plus haut point par Einstein : le mouvement absolu n'existe pas. Galilée avait déjà compris que « le mouvement est comme rien ». Le mouvement n'existe pas en soi, mais relativement à un repère fixe. Le plan du pendule est fixe, mais il reste fixe par rapport à quel repère ? Quel objet détermine son comportement ? Si un objet est responsable du mouvement du pendule, il restera dans son plan d'oscillation, dont on sait qu'il est fixe. En revanche, si le mouvement du pendule n'est pas déterminé par cet objet, celui-ci finira par dériver en dehors du plan.
Prenons des objets astronomiques connus, des plus proches aux plus lointains. Orientons le plan de notre pendule vers le Soleil. Pendant le périple journalier de notre astre dans le ciel – mouvement apparent dû à la rotation de la Terre –, le plan d'oscillation du pendule semble tourner pour suivre le mouvement solaire. Serait-ce le Soleil qui détermine le plan d'oscillation de notre pendule ? Non, car notre astre sort du plan d'oscillation après quelques semaines. Les étoiles les plus proches, situées à quelques années-lumière, font de même après quelques années. La galaxie Andromède, située à 2,3 millions d'années-lumière, dérive moins, mais finit par sortir du plan. Le temps passé dans le plan s'allonge et la dérive tend vers zéro au fur et à mesure que les objets testés sont plus éloignés. C'en seulement quand le pendule est orienté vers les amas de galaxies les plus lointains, situés à des milliards d’années-lumière, aux confins de l'univers connu, que ceux-ci ne dérivent plus par rapport au plan d'oscillation du pendule.
La conclusion à tirer de ces expériences est extraordinaire : le pendule de Foucault ajuste son comportement non pas en fonction de son environnement local, mais en fonction des galaxies les plus éloignées, ou plus exactement de l’univers tout entier, puisque la quasi-totalité de la masse visible de l'univers se trouve non dans les étoiles proches, mais dans ces galaxies lointaines. En d'autres termes, ce qui se trame chez nous se décide dans l'immensité cosmique, ce qui se passe sur notre minuscule planète dépend de la totalité des structures de l'univers !
Pourquoi le pendule de Foucault se comporte-t-il ainsi ? La réponse n'est pas connue pour l'instant. Le physicien autrichien Ernst Mach (qui a donné son nom à l'unité de mesure des vitesses supersoniques) y voyait une sorte d'omniprésence de la matière et de son influence. Selon lui, la masse d'un objet – la quantité qui mesure son inertie, c'est-à-dire sa résistance au mouvement – résulte de l'influence de l'univers tout entier sur cet objet. C'est ce qu'on appelle le « principe de Mach », énoncé à la fin du XIXème siècle. Lorsque vous peinez à pousser une voiture en panne, la résistance qu'elle exerce au mouvement émane de la totalité de l'univers. Nous retrouvons là le concept bouddhiste d'interdépendance : chaque partie porte en elle la totalité, et de chaque partie dépend tout le reste. Mach n'a jamais formulé en détail cette influence universelle mystérieuse, qui est distincte de la gravité, et personne n'a su le faire après lui. En tout cas, le pendule de Foucault nous force à admettre qu'il existe dans l'univers une interaction d'une tout autre nature que celles décrites par la physique connue : une interaction qui ne fait intervenir ni force ni échange d'énergie, mais qui relie l'univers en son entier.
(TRINH XUAN THUAN, « Le cosmos et le lotus », 2011, Éditions Albin Michel 2011, p. 211-213)


Pendule de Foucault, Panthéon à Paris (France)
Source : Wikipédia

vendredi 7 mars 2014

Vagabondage de l'esprit

Une belle étude sur le vagabondage de l'esprit avait montré, parmi plusieurs résultats passionnants, les points suivants :
  • 1) lorsqu'on explore au hasard les contenus mentaux d'un grand nombre de personnes à différents moments de la journée (ici, près de 5 000 volontaires de tous âges, suivis plusieurs semaines), une fois sur deux leur esprit est en train de se livrer au vagabondage mental (penser à autre chose qu'à l'activité en cours) ;
  • 2) plus l'esprit vagabonde, moins il y a de chances qu'il soit heureux (on évaluait aussi l'humeur au moment du sondage) ;
  • 3) même lorsqu'elles sont agréables, les émotions ressenties aux moments où notre esprit est ailleurs ne le sont jamais plus que quand nous sommes attentifs à ce que nous faisions, même si nous étions en train de rêvasser à des choses plaisantes.
Conclusion des chercheurs, qui en ont fait le titre de leur publication scientifique : « Un esprit qui vagabonde est un esprit malheureux. » Et autre conclusion, en forme de conseil : être concentré sur ce qu'on fait, même si c'est du travail, nous rendra toujours plus heureux que de penser à autre chose, même autre chose d'agréable. Cette corrélation est également une causalité : ce n'est pas seulement parce que nous sommes malheureux que notre esprit vagabonde (par exemple dans de sombres ruminations), mais aussi l'inverse : c'est parce que nous ne savons pas stabiliser notre esprit et nous rendre présents à ce que nous faisons, que cela diminue souvent nos capacités à être heureux. C'est une des raisons pour lesquelles la méditation augmente les émotions positives : elle muscle notre capacité à rester dans le présent et à stabiliser notre esprit.
(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p. 349)


Cloche, dans une rue de Patan (Népal)

mercredi 5 mars 2014

Le circuit des émotions

... Il y a deux manières de traiter les émotions. Daniel Goleman [Docteur en psychologie, enseignant à Harvard] les appelle la « voie  haute » (ou lente) et la « voie basse » (ou rapide). Les circuits de la voix basse opèrent en deçà de la conscience et traitent les informations très rapidement. L'essentiel de ce que nous faisons, en particulier dans le domaine émotionnel, est piloté par les imposants réseaux neuronaux qui composent cette voie. Par exemple, si vous percevez une pointe de sarcasme dans la voix de quelqu'un ou si un sourire vous redonne le moral, c'est la voie basse qui est à l’œuvre. À l'inverse, les systèmes neuronaux de la « voie haute » travaillent de manière plus méthodique, pas à pas.
Quand nous traitons les informations à ce niveau, nous sommes conscients de ce qui se passe et nous avons un certain contrôle sur notre vie intérieure – ce qui n'est pas le cas avec la voie basse. Si nous cherchons une manière de riposter à la remarque sarcastique mentionnée ci-dessus ou de nous rapprocher de la personne qui nous a souri, c'est la voie haute qui est sollicitée. Ces deux voies enregistrent les événements à des vitesses différentes. La voie basse est plus rapide mais plus sommaire ; la voie haute, quoique plus lente, offre une vision plus précise de ce qui se passe.
Comme nous l'avons vu, les informations qui transitent par la voie basse sont souvent non verbales et contournent les centres du langage. Nous ressentons quelque chose, mais nous ne l'exprimons pas. Cette intuition peut littéralement nous venir des « tripes ». En effet, nous prenons parfois conscience des informations communiquées par l'amygdale grâce à des circuits qui s'étendent jusqu'au système digestif. La pratique de la pleine conscience peut nous aider à être plus attentif à ce niveau de traitement émotionnel, nous permettant ainsi de mieux gérer nos émotions. Cette forme de maîtrise de soi est cruciale au travail, en particulier lorsqu'on est confronté à des accès d'émotions négatives – peur, anxiété, fureur, frustration – susceptibles de nous submerger. Daniel Goleman parle de « kidnapping par l'amygdale » pour décrire ce qui peut nous arriver quand l’amygdale est subitement activée et que différents processus neuropsychologiques sont déclenchés de sorte que la voie basse domine complètement la voie haute.
(CHASKALSON Michael, « Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité » (2011), Préface de Christophe ANDRÉ (2013), CD audio d’exercices conçus et lus par Christophe ANDRÉ (2013), Éditions des Arènes 2013, p.148-150)

Cormoran, Bretagne (France)

dimanche 2 mars 2014

Le temps est souvent comparable à une fine poudre d’or...

Le temps est souvent comparable à une fine poudre d’or que nous laisserions couler distraitement entre nos doigts sans même nous en apercevoir. Utilisé à bon escient, il devient la navette que l’on fait courir entre les fils des jours pour tisser l’étoffe de la vie. Il est donc essentiel à la quête du bonheur de prendre conscience que le temps est notre bien le plus précieux. Sans causer de tort à personne, il faut avoir la force d’esprit de ne pas céder à la petite voix qui nous susurre d’accorder d’incessantes concessions aux exigences de la vie quotidienne. Pourquoi hésiter à faire table rase du superflu ? Quel avantage y a-t-il à se consacrer au superficiel et à l’inutile ? Ainsi que le dit Sénèque : « Ce n’est pas que nous disposions de très peu de temps, c’est plutôt que nous en perdons beaucoup. »
La vie est courte. Si l’on ne cesse de reporter l’essentiel à plus tard pour se laisser piéger par les contraintes incohérentes de la société, on sera toujours perdant. Les années ou les heures qui nous restent à vivre sont comme une précieuse substance qui s’effrite facilement et n’offre aucune résistance au gaspillage. Malgré son immense valeur, le temps ne sait se protéger lui-même tel un enfant que le premier venu emmène par la main.
Pour l’homme actif, le temps d’or est celui qui permet de créer, de construire, d’accomplir, de se consacrer au bien des autres et à l’épanouissement de sa propre existence. Quant au contemplatif, le temps lui permet de regarder lucidement en lui-même pour éclairer son monde intérieur et retrouver l’essence de l’existence. C’est le temps d’or qui, en dépit d’une inaction apparente, permet de jouir pleinement du moment présent. ...
Le désœuvré parle de « tuer le temps ». Quelle terrible expression ! Le temps n’est plus alors qu’une longue ligne droite monotone. C’est le temps de plomb : il pèse sur l’oisif comme un fardeau et accable celui qui ne supporte pas l’attente, le retard, l’ennui, la solitude, la contrariété et parfois même l’existence. Chaque instant qui passe aggrave son emprisonnement. Pour d’autres, le temps n’est plus que le compte à rebours vers une mort qu’ils redoutent, ou qu’ils appellent parfois de leurs vœux quand ils sont las de vivre. «Le temps qu’ils n’arrivaient pas à tuer finit par les tuer. »
Je me souviens d’une visite dans le sud de la France avec un groupe de moines du monastère où je vis au Népal. Quelques retraités jouaient aux boules sur une place. Je m’aperçus que l’un des moines avait les larmes aux yeux. Il se tourna vers moi et dit : « Ils jouent... comme des enfants ! » et ajouta : « Chez nous, à l’approche de la mort, les vieillards qui ne travaillent plus consacrent leur temps à la méditation et la prière. »
Ressentir le temps comme une expérience pénible et insipide, sentir qu’on n’a rien fait au terme de la journée, au terme d’une année puis au terme de la vie, signale à quel point nous demeurons inconscients du potentiel d’épanouissement dont nous sommes porteurs.
(Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour le bonheur », Pocket n°12 276, 2005, p.266-267)

Soleil couchant, à proximité du Pic Naouri (Burkina-Faso)

vendredi 28 février 2014

Une seule parole peut anéantir une vie, comme lui redonner sens.

« Si nos pensées sont puissantes, nos paroles le sont aussi. Elles peuvent produire des dégâts et des miracles. Une seule parole peut anéantir une vie, comme lui redonner sens. La puissance du verbe est telle que des hommes qui savent le dominer peuvent entraîner des foules à leur suite, soulever des peuples entiers, bouleverser ou asservir des âmes. Apprenez, ô enfants des hommes, à maîtriser vos paroles. Pensez aux conséquences de vos propos.
Un homme rend visite à un vieux sage : “Maître, je dois te raconter comment se conduit ton disciple.
— Je t'arrête tout de suite ! interrompt le sage. As-tu passé ce que tu veux me dire à travers les trois tamis ?
— Trois tamis ? dit l'homme étonné.
— Tes propos doivent passer par les trois tamis. Le premier est celui de la vérité. As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?
— Non, je l'ai entendu dire et...
— Bon, alors tu as certainement fait passer tes propos à travers le deuxième tamis, celui de la bonté. Si ce n'est pas tout à fait vrai, ce que tu veux me dire est sans aucun doute quelque chose de bon ?
— Non, bien au contraire...
— Hum, passons tes propos au troisième tamis : est-ce que ce que tu as à me dire est utile...
— Utile ? Pas vraiment...
— Eh bien, conclut le vieux sage en souriant, si ce que tu as à me dire n'est ni vrai ni bon ni utile, je préfère ne pas l'entendre. Et quant à toi, je te conseille de l'oublier.” »
(LENOIR Frédéric, « L’Âme du monde », NiL, 2012, p.152-153)

Stupa de Bodnath (Népal)

lundi 24 février 2014

Les pensées se dissolvent comme les nuages d’été

Ce qu’on appelle communément « esprit » est un tourbillon de pensées qui oscillent entre l’attachement et le rejet, la joie et la peine. Ces pensées entretiennent en nous un état de confusion ... . Contrairement à la conscience éveillée, ce flot de pensées nous entraîne continuellement d’une illusion à une autre. Des sentiments de désir ou de haine surviennent soudain, provoqués par les circonstances les plus diverses comme la rencontre imprévue d’un ami ou d’un ennemi. Si on ne les contrecarre pas immédiatement au moyen d’un antidote approprié, ils s’enracinent et prolifèrent en renforçant le pouvoir des émotions perturbatrices et en créant toujours plus de tendances aux conséquences malheureuses. Pourtant, quelle que soit leur force apparente, il ne s’agit que de pensées qui finiront par disparaître en révélant leur nature vide. Dès que nous reconnaissons la véritable nature de l’esprit, les pensées qui semblent apparaître et disparaître sans jamais cesser ne peuvent plus nous impressionner ni nous leurrer. Comme les nuages d’été qui se forment dans le ciel, demeurent un moment, puis se dissolvent dans l’espace, les pensées éphémères s’élèvent en nous, demeurent un instant, puis s’évanouissent dans la dimension vide de l’esprit. En fait, rien ne s’est véritablement passé.
Quand un rayon de soleil traverse un morceau de cristal, il provoque l’apparition de lumières irisées, claires, brillantes et néanmoins sans substance. De même, les pensées, dans leur infinie variété, qu’elles soient de désir, de dévotion, de compassion, de méchanceté ou autres, sont insaisissables, impalpables, immatérielles ; il n’en est aucune qui ne soit pas pure vacuité. Si vous savez reconnaître cela au moment même où les pensées surgissent, ces dernières s’évanouiront. La haine qu’elles expriment, par exemple, ne pourra plus vous ébranler, et les autres émotions perturbatrices cesseront d’elles-mêmes. Vous ne commettrez plus d’actes malveillants, et, par conséquent, vous ne causerez plus de souffrances.
(Dilgo Khyentsé Rinpotché, cité par Matthieu RICARD, « Chemins spirituels, petite anthologie des plus beaux textes tibétains » (2010), Pocket n°14 777, 2011, p.193-194)


Annapurna II, vue depuis Sarangkot (Népal)

samedi 22 février 2014

Nous sommes programmés pour réagir avant de réfléchir

Comme nous l'avons vu, à l'époque où la vie était beaucoup plus fragile, cette réaction de stress déclenchait le comportement habituel ou instinctif le plus adapté à la survie. Les souvenirs persistants d'événements stressants nous permettaient d'éviter ces situations dans l'avenir. Mais, aujourd'hui, si nous voulons agir de façon appropriée, la régulation du cortex préfrontal nous est souvent plus utile. Dans le monde professionnel moderne, les facteurs de stress ne sont plus des tigres ou des ennemis prêts à nous dévorer ou à nous transpercer à la lance. Il est essentiel d'être capable de penser de manière claire et créative pour gérer les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Or, nous sommes souvent « usés » : submergés par des tracasseries permanentes qui font basculer le cerveau en mode de crise.
Lorsqu'on est « usé », le contrôle des pensées ne relève plus de l'aire préfrontale mais de circuits émotionnels plus primitifs du mésencéphale. La vitesse et les réflexes l'emportent sur la réflexion et la créativité. Les centres émotionnels du cerveau court-circuitent l'aire préfrontale, paralysant l'attention et réduisant l'espace de mémoire dédié aux données nouvelles et aux apprentissages. Plus on est « usé », plus il est difficile de retenir des informations dans la mémoire de travail, d'être attentif ou de réagir avec souplesse – sans parler d'être créatif.
Or, l'entraînement à la pleine conscience peut contribuer à apaiser l'amygdale.
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Nous sommes programmés pour réagir aux changements perçus chez les autres. Leurs sourires, leurs grimaces, leurs froncements de sourcils et leurs rictus nous aident à interpréter les signes de danger qui reflètent parfois les intentions d'un tiers. On comprend aisément l'importance de ce phénomène pour la survie. À l'époque où nos lointains ancêtres parcouraient les plaines ou les jungles, les groupes qui mettaient en commun leurs yeux et leurs oreilles étaient bien plus vigilants que les individus isolés. Dans un monde sans merci, l'aptitude collective à repérer très vite – et parfois discrètement – les signes de menace, mais aussi à mobiliser rapidement la réponse de peur de chacun, élevait sensiblement les chances de survie. La « contagion émotionnelle » – la capacité à influencer les émotions ou le comportement d'autrui en induisant de manière consciente ou inconsciente des états émotionnels et des attitudes – joue un rôle important dans la dynamique interne de tout groupe.
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(CHASKALSON Michael, « Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité » (2011), Préface de Christophe ANDRÉ (2013), CD audio d’exercices conçus et lus par Christophe ANDRÉ (2013), Éditions des Arènes 2013, p.145-147)

Panthère des neiges

mercredi 19 février 2014

Pourquoi s'intéresser à l'attention ?

Assis dans l'herbe face à l'étang, j'attends. Un poisson vient de bondir hors de l'eau et j'attends son retour. Je suis immobile, le regard tranquillement posé sur la surface reflétant la lumière du soleil. Un petit bruit à droite. Fausse alerte. Je n'ai pas bougé, même pas mes yeux. Un petit bruit à gauche. Toujours rien. Le fuyard tarde à revenir. Je fixe toujours, sans bouger. Pourtant, quelque chose en moi se déplace sans cesse. Ce qui bouge quand rien ne bouge, c'est l'attention.
Plus foudroyante encore que mon regard, mon attention balaye le plan d'eau à la recherche de sa proie. À gauche, à droite, droit devant, partout à la fois. Parfois sous mon contrôle, parfois libre, indépendante et capricieuse. Toujours fougueuse, et souvent fugueuse. Pourquoi s'intéresser à l'attention ? Parce qu'elle détermine notre perception du monde, notre rapport à ce qui nous entoure et à nous-même. Elle éclaire le monde et nos pensées, nos sensations et nos sentiments comme une torche. « Mon expérience est définie par ce à quoi je porte attention », disait William James, l'un des pères de la psychologie moderne. Faire attention à un objet, à une scène ou à un être, c’est le faire exister dans le champ de son expérience sensible, c’est lui donner vie. L'attention est un don. On fait attention à quelqu'un, on lui porte attention, comme s'il s'agissait de faire ou d'apporter un cadeau. En anglais, faire attention se dit to attend, ce qui signifie aussi « assister », « être présent ». Faire attention à un proche, c'est être présent à ses côtés... vraiment. Car on peut être présent physiquement tout en étant absent, perdu dans ses pensées - « Je t'ai trouvé absent ».
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p. 9-10)

Le Lac de Lispach, Vosges (France)

lundi 17 février 2014

Interdépendance et physique quantique

La mécanique quantique a établi que la lumière a une nature duelle, qu'elle prend l'apparence d’une onde ou d'une particule selon l'action de l'observateur. Si l'appareil de mesure est activé, la lumière est particule, sinon elle est onde. En Orient, un physicien bouddhiste ne sera pas pris de court par cette situation. Pour lui, la lumière n'a pas d'existence propre, parce qu'elle est interdépendante de l’observateur, l'interdépendance étant l'un des principes fondamentaux du bouddhisme. Puisque tout est interdépendant, rien ne peut se définir et exister par soi-même. Il va donc de soi que la nature de la lumière se définit en fonction de l'acte d'observation du physicien. Par contre, en Occident où l'idée d’une réalité solide intrinsèque est fortement ancrée, existant indépendamment de tout, et en particulier de l'observateur, il est plus difficile de concevoir que la lumière puisse avoir une nature duelle, dépendant de l'acte d'observation. Je ne pense pas que ce soit par accident que les fondateurs de la physique quantique, tels Niels Bohr et Erwin Schrödinger, aient plaidé pour une unité de pensée entre la science occidentale et les philosophies de l'Orient. Ils percevaient dans la pensée orientale une issue possible permettant de sortir des nombreux paradoxes inhérents à la mécanique quantique appréhendée selon un schéma occidental. Pour Bohr, « parallèlement aux leçons de la théorie atomique [...] nous devons nous tourner vers les problèmes épistémologiques auxquels des penseurs comme le Bouddha et Lao-Tseu ont été déjà confrontés, en essayant d'harmoniser notre situation de spectateurs et acteurs dans le grand drame de l'existence ». [Niels Bohr, « Physique atomique et connaissance humaine », traduit par Edmond Bauer et Roland Omnès, Gallimard, 1991].
(TRINH XUAN THUAN, « Le cosmos et le lotus », 2011, Éditions Albin Michel 2011, p. 156-157)

Lune

vendredi 14 février 2014

Changer : la possibilité

Est-il possible de progresser en matière d'aptitude au bien-être ? On a longtemps pensé que ce n'était pas évident, et qu'il y avait un niveau moyen vers lequel nous avions inévitablement tendance à revenir, pour le meilleur (après de gros chagrins) ou pour le pire (après des événements merveilleux). C'est toujours vrai, mais la nouveauté, c'est qu'on considère aujourd'hui qu'il est possible d'élever ce niveau moyen de bonheur : ponctuellement à la suite d'événements favorables, ou plus durablement, à la suite d'efforts adaptés. Bonne nouvelle, donc : nous sommes moins prédestinés par notre passé, nos gênes et nos habitudes qu'on ne le pensait. Moins bonne nouvelle cependant : ça peut aussi marcher dans l'autre sens, et notre bonheur moyen peut diminuer si nous passons notre temps à ruminer, rouspéter et à nous focaliser sur les mauvais côtés de notre existence. Restons donc attentifs à la maintenance !
(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.72)

À proximité de la guelta de Matmata, (Sud de la Mauritanie)

mardi 11 février 2014

L'interdépendance = Tout est relié

Si vous y regardez de près, rien ne possède d'existence intrinsèque. C'est cette absence d'existence indépendante que nous appelons « vacuité ». Pensez à un arbre : vous aurez tendance à le percevoir en tant qu'objet clairement défini, ce qui est vrai à un certain niveau. Mais un examen attentif vous montrera qu'en fin de compte, il ne possède pas d'existence indépendante.
Si vous le contemplez, vous constaterez qu'il se dissout en un réseau extrêmement subtil de relations s'étendant à l'univers entier : la pluie qui tombe sur ses feuilles, le vent qui l'agite, le sol qui le nourrit et le fait vivre, les saisons et le temps, la lumière de la lune, des étoiles et du soleil — tout cela fait partie de l'arbre.
En poursuivant votre réflexion, vous découvrirez que tout dans l'univers contribue à faire de l'arbre ce qu'il est, qu'il ne peut à aucun moment être isolé du reste du monde et qu'à chaque instant, sa nature se modifie imperceptiblement. C'est ce que nous entendons lorsque nous disons que les choses sont vides, qu'elles n'ont pas d'existence indépendante.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d’éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, pensée du 9 janvier)

Pays Dogon (Mali)

samedi 8 février 2014

Pleine conscience et dépression

Pourquoi il est impossible de « résoudre » les émotions comme des problèmes
Imaginez : vous vous promenez le long d'une rivière par une belle journée ensoleillée. Vous n'êtes pas en pleine forme, mais, au début, vous n'en êtes pas vraiment conscient. Et puis, au bout d'un moment, vous vous sentez un peu cafardeux. Regardant le ciel, vous vous dites : Quelle belle journée, je devrais être heureux.
Arrêtez-vous un instant sur cette idée : Je devrais être heureux.
Comment vous sentez-vous maintenant ? Un peu plus mal ? C'est normal. Pratiquement tout le monde répond de la même façon à cette question. Pourquoi ? Parce que lorsqu'il s'agit d'émotions, comparer ce que nous ressentons et ce que nous aimerions ressentir (ou ce que nous devrions ressentir) rend malheureux et nous éloigne encore plus de l'état souhaité. Cette façon de se focaliser sur l'écart renvoie à la stratégie mentale que nous utilisons pour résoudre les problèmes.
Normalement, quand on n'est pas trop déprimé, on remarque à peine la petite chute de moral que procure cette comparaison. Mais si notre esprit, fonctionnant en mode « faire », s'efforce de résoudre des problèmes comme « Mais qu'est-ce que j'ai ? » et « Pourquoi n'ai-je pas plus de volonté ? », on peut se retrouver piégé. En effet, il va tout naturellement évoquer (et maintenir à la conscience) les idées correspondant au sujet traité – par exemple, l'image de la personne que je suis à cet instant (triste et solitaire), l'image du genre de personne que je veux être (calme et heureuse) et l'idée du genre de personne que je redoute de devenir si je sombre dans la dépression (vaincue et pathétique). Le mode « faire » se concentre ensuite sur la disparité entre ces images, sur tout ce qui nous empêche d'être celui ou celle que nous voudrions être.
Le fait de se concentrer sur la disparité entre la personne que nous voudrions être et celle que nous pensons être nous rend un peu plus déprimé que nous ne l'étions au moment où le mode « faire » s'est mis en marche. Visant à nous « aider », le mode « faire » voyage dans le temps : il recherche le souvenir de notre dernier épisode cafardeux pour essayer de comprendre ce qui s'est passé ou il imagine notre avenir, un avenir gâché par le malheur, pour nous rappeler qu'il faut à tout prix éviter d'en arriver là. Les souvenirs du passé et les images de l'avenir ainsi évoqués ajoutent leur poids à ce qui pèse déjà sur notre humeur. Or plus nos phases dépressives ont été importantes dans le passé, plus les images et les commentaires qui nous reviennent sont négatifs, puissants et nous paraissent avoir une réalité présente. Le sentiment d'infériorité, de solitude nous semble familier, mais, au lieu d'y voir le signe que notre esprit suit à nouveau une ancienne ornière, nous prenons ce caractère familier pour la preuve que tout cela est vrai. C'est pourquoi il est difficile de s'en dégager, comme nos amis et parents nous y incitent certainement : le mode « faire » nous persuade que rien n'est plus important que de nous tirer d'affaire en identifiant et en réglant le « problème ».  ...
Cette activité mentale égocentrique et autocritique que vous appelez peut-être ressassement, est nommée rumination par les psychologues. Quand on rumine, on s'interroge vainement sur son mal-être, sur les causes, la signification et les conséquences de ce mal-être. ...
Quand on a le cafard, on rumine, parce qu'on croit qu'on va trouver ainsi le moyen de résoudre son problème ; les études prouvent pourtant que c'est le contraire qui se produit : l'aptitude à résoudre les problèmes se détériore nettement au cours de la rumination. La rumination est un élément du problème, pas un élément de la solution.
...
II existe une autre stratégie pour gérer les états, les souvenirs et les modes de pensée négatifs dans l'instant, au moment où ils surgissent. L'évolution nous a dotés d'un autre mode d'approche, qui a le pouvoir de nous transformer. On l'appelle la conscience.

La pleine conscience commence par la conscience
En un sens, cette capacité humaine nous est familière depuis toujours. Mais le mode « faire » l'a éclipsée. La conscience ne procède pas par analyse critique, mais par connaissance directe. On l'appelle le mode « être ».
(WILLIAMS Mark, TEASDALE John, SEGAL Zindel, et KABAT-ZINN Jon, « Méditer pour ne plus déprimer » (2007), préface de Christophe ANDRÉ, Éditions Odile Jacob, 2009, p. 67-71 : extraits)

Papillon, rives de la rivière Trishuli (Népal)

mercredi 5 février 2014

Qu’est-ce que la vigilance ?

Qu’est-ce que la « pratique » de la vigilance ? Comment fait-on ?
La vigilance consiste très simplement à se souvenir de fixer l’attention en pleine conscience sur le présent, sur ici et maintenant. C’est la « pensée sans support », le « jeûne de l’esprit », le « vrai silence ». Lorsqu’un objet pénètre dans la conscience par n’importe laquelle des six entrées (les cinq sens et l’imagination), cet objet doit être vu comme il est, sans être bienvenu ou rejeté, sans que le pratiquant cherche à s’y accrocher ou à le repousser – il faut « le laisser aller comme si c’était un morceau de bois pourri », comme disait Huang Po. Tel est le vrai sens de la « voie du milieu » du bouddhisme : voir chaque objet tel qu’il se présente avec un esprit qui soit « alerte, pleinement conscient, auto-attentif, évitant autant l’attachement que la répulsion pour quoi que ce soit ». « N’aimez pas, ne détestez pas, alors tout sera clair. » Le Bouddha avait l’habitude de définir la vigilance et la pleine conscience comme ceci : « voir l’apparition, la présence et la disparition de toutes les perceptions, les sensations et les pensées ». Il avait aussi coutume de dire que son enseignement pouvait se résumer par « voir seulement ce que l’on voit dans ce que l’on voit ; entendre seulement ce que l’on entend dans ce que l’on entend ». C’est la même chose.
Mais quand nous essayons de faire cela, que découvrons-nous ? Nous constatons d’abord qu’il est tout à fait impossible de le faire, ne serait-ce qu’une minute ; l’esprit est emporté par un flot de pensées tumultueuses qui l’empêche d’être assez clair et précis pour éviter de réagir aux pensées et objets qui se présentent. Nous pouvons seulement commencer. Pour cette raison le Bouddha, plein d’« habileté tactique », enseigna la pratique de la vigilance comme une méthode d’entraînement graduel grâce à laquelle, partant d’un état initial de chaos, de confusion et d’indiscipline, l’esprit sauvage peut être sevré de l’habitude de « courtiser des dieux étranges » pour être calme et savoir CE QUI EST.
(BERCHOLZ S. et CHÖDZIN KOHN S., « Pour comprendre le bouddhisme » (1993), Pocket 4794 (2004), par Bhikku Mangalo p.195-196)

Quartier des potiers, Bhaktapur (Népal)

dimanche 2 février 2014

L'entraînement à la pleine conscience peut nous aider à nous rendre plus créatifs

L'entraînement à la pleine conscience, comme l’ont montré Richard Davidson et d'autres chercheurs, ... peut nous aider... à nous rendre plus créatifs.
Dans une étude publiée en 2001, Ronald Friedman et Jens Forster ont analysé l'impact des systèmes d'approche et d’évitement sur la créativité. Deux groupes d'étudiants ont reçu une feuille de papier sur laquelle était dessinée une souris piégée dans un labyrinthe. La consigne était simple : ils devaient aider la souris à sortir du labyrinthe. Mais chaque groupe disposait d'un dessin légèrement différent. Dans la version « approche », un morceau de gruyère était posé à l'extérieur du labyrinthe, devant un trou de souris. Dans la version « évitement », au lieu d'un morceau de fromage alléchant, une chouette, prête à fondre à tout moment sur le rongeur, planait au-dessus du labyrinthe.
Il fallait deux minutes environ pour faire sortir la souris du labyrinthe et tous les étudiants y sont parvenus plus ou moins dans ce délai, quelle que soit la version du dessin sur laquelle ils travaillaient. On pourrait donc penser qu'il n'y avait pas de différence significative entre les groupes. Mais ce sont les répercussions de cette tâche pourtant simple qui ont été stupéfiantes. Un test de créativité, proposé peu après aux étudiants, a montré que ceux qui avaient aidé la souris à éviter la chouette affichaient des performances inférieures de 50 % à celles de leurs camarades qui l'avaient aidé à trouver le fromage. L'état mental provoqué par la présence de la chouette avait généré un sentiment persistant de prudence, d'évitement et de vigilance. Ces sujets affichaient une activité accrue du cortex préfrontal droit, d’où une créativité affaiblie, des options et une flexibilité réduites. En revanche, une activation accrue du cortex préfrontal gauche est associée à une augmentation de la créativité.
(CHASKALSON Michael, « Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité » (2011), Préface de Christophe ANDRÉ (2013), CD audio d’exercices conçus et lus par Christophe ANDRÉ (2013), Éditions des Arènes 2013, p.119-120)