samedi 30 mars 2013

Méprise n°8 : la méditation est un moyen d’être heureux.

Eh bien, oui et non. La méditation procure parfois d’agréables sensations de béatitude, mais pas toujours et ce n’est pas le but... De plus, si vous méditez avec cette intention, vous avez moins de chances d’y parvenir qu’en méditant simplement en vue du but réel de la méditation qui est un accroissement de conscience.
La béatitude provient de la relaxation et la relaxation de la détente des tensions. Rechercher la béatitude par la méditation introduit une tension dans le processus, qui le fait disjoncter. Il n’y a pas moyen d’en sortir. Vous ne pouvez atteindre la béatitude que si vous ne la cherchez pas. …
L’euphorie n’est pas le but de la méditation. Elle se produira souvent, mais elle doit être considérée comme un à-côté plaisant. Plus vous méditez, plus il devient fréquent. Vous ne trouverez aucun désaccord à ce sujet auprès des pratiquants avancés.
(Vénérable Hénépola GUNARATANA, « Méditer au quotidien, une pratique simple du bouddhisme », Marabout n°3644, 2010, p.51-52)

Au hasard d'une randonnée, Burkina-Faso

jeudi 28 mars 2013

Manger bien, manger moins

Il y a ceux qui se réfugient dans la nourriture pour oublier leur mal-être… Bien manger, c’est manger moins. …
En vous servant, méfiez-vous de vos yeux. Ce sont vos yeux qui vous poussent à trop manger. Vous n’avez pas besoin de telles quantités. Une alimentation consciente et joyeuse permet de diminuer de moitié la nourriture que les yeux poussent à consommer. … Nous avons souvent « les yeux plus gros que le ventre ». Nous devons conférer à nos yeux l’énergie de la pleine conscience afin de déterminer exactement ce dont nous avons besoin. Les Chinois nomment le bol utilisé par les moines et les nonnes « ustensile de la mesure juste ». Nous utilisons aussi ce genre d’ustensile pour éviter d’être mystifiés par nos yeux. Si la nourriture atteint le bord du bol, nous savons qu’elle est largement suffisante. Nous nous contentons alors de cette quantité. En mangeant ainsi, vous ferez des économies et vous pourrez acheter des aliments de qualité sans vous ruiner.
(Thich Nhat Hanh, « La colère », Pocket n°11 727, 2011, p.21-23)

Échoppe, Marrakech (Maroc)

lundi 25 mars 2013

« Entraînement de l’esprit » et neuroplasticité

La base de tout changement psychique et émotionnel durable et autoproduit (ne dépendant pas seulement des circonstances, mais pouvant au contraire leur résister), c’est la neuroplasticité : la survenue de modifications fonctionnelles des voies neurales. Et la base de la neuroplasticité, c’est la notion d’expériences et d’exercices inlassablement répétés. C’est dans la bouche de Matthieu Ricard que j’ai entendu pour la première fois le terme « entraînement de l’esprit », qui sous-entend que le cerveau est un organe semblable aux muscles, en ce qu’il exige qu’on le fasse régulièrement travailler.
C’est vrai pour la thérapie, mais aussi pour la prévention des troubles, par exemple par les exercices que proposent les praticiens de la psychologie positive qui nous invitent à apprendre à « savourer les bons moments », Quand vous passez un bon moment, si vous avez appris à intensifier votre conscience de ce bon moment, vous l’engrammez dans votre cerveau de manière beaucoup plus puissante que si vous l’avez vécu et traversé sans y prêter beaucoup d’attention. Et vous pourrez ensuite retrouver cet état, même si le contexte environnant est devenu déplaisant. Toutes les nouvelles théories sur le bien-être et le bonheur reposent sur ce processus.
(Christophe ANDRÉ, Pierre BUSTANY, Boris CYRULNIK, Thierry JANSSEN, Jean-Michel OUGHOURLIAN, Entretiens avec Patrice VAN EERSEL « Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner » (2012), Éditions Albin MICHEL 2012, Entretien avec Christophe ANDRÉ, p.142-143)

Abeille, Château de Hac  (Bretagne, France)

vendredi 22 mars 2013

La maîtrise de l’attention : tout un art

Jusqu'à présent, nous n'avons envisagé que l'entraînement de la concentration. Il s'agit bien sûr d'une composante essentielle de l'entraînement de l'attention, mais ce n'est pas suffisant. Vous êtes peut-être capable de courir vite et longtemps, mais si vous ne courez pas dans la bonne direction, cela ne sert à rien. De même, votre concentration ne vous sera utile que si vous savez vous en servir. Si ce n'est pas le cas, vous finirez comme le mathématicien grec Thalès, dont Platon raconte qu'il était un jour si absorbé par le ciel qu'il tomba dans un puits . Quelle concentration ! Mais quelle inattention...
Comme l'illustre cette histoire, la plupart des fautes d'inattention de la vie de tous les jours ne sont pas dues à une mauvaise capacité de concentration. Le plus souvent, l'erreur vient simplement d'une mauvaise programmation de l'attention soit parce que nous n'avons pas fait assez attention, alors que nous aurions facilement pu y arriver (mauvaise intensité), soit parce que nous n’avons pas porté notre attention là où il le l'allait (mauvaise cible), soit encore parce que nous n'avons pas fait attention au bon moment ou suffisamment longtemps (mauvais timing). Il s'agit souvent de petites actions courtes, mais mal menées ; un verre cassé, des clés oubliées... Ça vous rappelle quelque chose ? Si quelqu'un nous avait rappelé de bien faire attention au verre ou à nos clés, nous aurions su nous concentrer suffisamment pour laver le verre sans le casser ou pour ne pas oublier nos clés. Ce n'est donc pas notre capacité de concentration qui est en cause, mais notre capacité à programmer notre attention. Ces erreurs se produisent le plus souvent lorsque nous sous-estimons la difficulté d'une tâche et que nous n'utilisons pas correctement notre système exécutif. L'attention évolue à son gré, sans directive particulière. En admettant qu'un dispositif d'entraînement de la concentration existe, il ne nous empêcherait pas de continuer à casser des verres ou d'oublier nos clés. Cela ne sert à rien d'avoir des gros muscles si on ne les utilise pas. La maîtrise de l'attention n'est pas qu'une affaire de musculation ; la maîtrise de l'attention est, je le répète, un art.
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.319-320)

Dans le jardin Majorelle, Marrakech (Maroc)

mardi 19 mars 2013

Le force de l'habitude : l'action non consciente

La pierre philosophale
On dit que, lors de l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie, un seul livre fut préservé. C’était un livre très ordinaire, ennuyeux, et dépourvu de tout intérêt. Aussi le vendit-on pour quelques sous à un pauvre homme qui savait à peine lire.
Or ce livre, tout ennuyeux et dépourvu d’intérêt qu’il fût, se trouvait être probablement le livre le plus précieux du monde, car à l’intérieur de sa couverture arrière étaient griffonnées en grosses lettres rondes quelques phrases qui contenaient le secret de la pierre philosophale – petit caillou qui avait la propriété de transformer en or pur tout ce qu’il touchait.
L’écrit déclarait que le précieux caillou reposait quelque part sur les bords de la mer Noire parmi des milliers d’autres cailloux qui lui étaient tout à fait semblables à ce seul détail près que, tandis que les autres étaient froids au toucher, celui-ci était chaud, comme s’il avait été vivant. L’homme se réjouit de sa bonne fortune. Il vendit tout ce qu’il avait, emprunta une grosse somme d’argent qui devait lui durer un an et se mit en route pour la mer Noire, où il s’installa sous la tente et entreprit la dure besogne de rechercher la pierre philosophale.
Voici comment il s’y prit : il soulevait un caillou, et si celui-ci était froid au toucher, il ne le rejetait pas sur la rive, parce qu’en agissant ainsi il aurait bien pu soulever le même caillou des douzaines de fois ; non : il le jetait dans la mer. Ainsi, chaque jour, pendant des heures, il poursuivit patiemment son travail : soulever un autre caillou … et ainsi de suite, sans aucune interruption.
L’homme s’adonna à cette tâche durant une semaine, un mois, dix mois, une année entière. Alors, il emprunta encore de l’argent et poursuivit sa recherche deux autres années. Sans cesse il recommençait : soulever un caillou, le sentir … il est froid, le jeter dans la mer. Heure après heure ; jour après jour ; semaine après semaine … toujours pas de pierre philosophale.
Un soir, il souleva un caillou, et voilà qu’il était chaud au toucher – mais par la simple force de l’habitude, il le jeta dans la mer Noire !
Faites attention à ce qu’on se plait à appeler un comportement libre et responsable : vous découvrirez fort probablement non de l’action consciente, mais du mouvement mécanique… et des réactions programmées.
(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.116-117)

Phare, coquillages, rochers...  (Bretagne, France)

vendredi 15 mars 2013

Observer les pensées et les états affectifs en position "meta"

En pratiquant la pleine conscience, il est donc important de voir nos pensées comme des pensées et non simplement comme la « vérité ». Les états affectifs peuvent aussi être contemplés de cette façon, puisque nos émotions sont intimement associées à nos pensées.
Quand nous regardons ainsi nos pensées et nos sentiments, nous sentons parfois se desserrer l'étau des adjectifs possessifs. Dans ces moments, ce n'est plus « ma » pensée, mais juste « une » pensée, non plus « mon » sentiment, mais simplement « un » sentiment. Cela peut nous libérer d'un solide attachement à « nos » pensées, opinions et émotions, et nous donner plus de latitude. Qu'il s'agisse d'agacement ou d'embarras, d'impatience ou de colère, identifier le sentiment en pleine conscience nous ouvre de nouveaux choix et permet de ne pas être bloqué, de ne pas réagir sans conscience. Cela ne signifie pas que nous ne prenons plus nos émotions ou nos pensées au sérieux, ni que nous n'en tenons plus compte. Mais savoir que nos pensées ne sont que des pensées, que nos sentiments ne sont que des sentiments, cela nous aide à agir de façon plus appropriée, à être plus à l'écoute de nous-mêmes et des exigences de chaque situation.
(KABAT-ZINN Jon et Myla, « À chaque jour ses prodiges, Être parents en pleine conscience » [1997], Éditions Les Arènes, 2012, Préface Christophe André [2012], p. 136)

Bouddha, détail (Musée Guimet, Paris)

lundi 11 mars 2013

Trop occupé pour penser au sens de sa vie...

Manuel est un homme libre (Suite de "Manuel est un homme important et nécessaire", voir 03/02/2013)
Pendant trente ans, Manuel travaille sans arrêt, il élève ses enfants, donne le bon exemple, consacre tout son temps au travail et ne se demande jamais : « Est-ce que ce que je suis en train de faire a un sens ?» Son seul souci, c’est l’idée que plus il sera occupé, plus il sera important aux yeux de la société.
Ses enfants grandissent et quittent la maison, il a une promotion, un jour on lui offre une montre ou un stylo pour le récompenser de toutes ces années de dévouement, ses amis versent quelques larmes, et arrive le moment tant attendu : le voilà retraité, libre de faire ce qu’il veut.
Les premiers mois, il se rend de temps à autre à son ancien bureau, bavarde avec ses vieux amis, et s’accorde un plaisir dont il a toujours rêvé : se lever plus tard. Il se promène sur la plage ou dans la ville, il a une maison de campagne qu’il s’est achetée à la sueur de son front, il a découvert le jardinage et il pénètre peu à peu le mystère des plantes et des fleurs. Manuel a du temps, tout le temps du monde. Il voyage grâce à une partie de l’argent qu’il a pu mettre de côté. Il visite des musées, apprend en deux heures ce que les peintres et sculpteurs de différentes époques ont mis des siècles à développer, mais du moins a-t-il la sensation d’accroître sa culture. Il fait des centaines, des milliers de photos, et les envoie à ses amis – après tout, ils doivent savoir qu’il est heureux !
D’autres mois passent. Manuel apprend que le jardin ne suit pas exactement les mêmes règles que l’homme – ce qu’il a planté va pousser lentement, et rien ne sert d’aller voir si le rosier est déjà en boutons. Dans un moment de réflexion sincère, il découvre qu’il n’a vu au cours de ses voyages qu’un paysage à l’extérieur de l’autocar de tourisme, des monuments qui sont maintenant rangés sur des photos 6 x 9, mais qu’il n’a, en réalité, ressenti aucune émotion particulière – il s’inquiétait davantage de raconter son aventure à ses amis que de vivre l’expérience magique de se trouver dans un pays étranger.
Il continue à regarder tous les journaux télévisés, il lit davantage la presse (car il a plus de temps), il se considère comme une personne extrêmement bien informée, capable de discuter de choses qu’autrefois il n’avait pas le temps d’étudier.
Il cherche quelqu’un avec qui partager ses opinions – mais ils sont tous plongés dans le fleuve de la vie, travaillant, faisant quelque chose, enviant Manuel pour sa liberté, et en même temps contents d’être utiles à la société et « occupés » à une activité importante.
Manuel cherche du réconfort auprès de ses enfants. Ces derniers le traitent toujours très gentiment – il a été un excellent père, un exemple d’honnêteté et de dévouement – mais eux aussi ont d’autres soucis, même s’ils se font un devoir de prendre part au déjeuner dominical.
Manuel est un homme libre, dans une situation financière raisonnable, bien informé, il a un passé impeccable, mais maintenant ? Que faire de cette liberté si durement conquise ? Tout le monde le félicite, fait son éloge, mais personne n’a de temps pour lui. Peu à peu, Manuel se sent triste, inutile – malgré toutes ces années au service du monde et de sa famille.
Une nuit, un ange apparaît dans son rêve : « Qu’as-tu fait de ta vie ? As-tu cherché à la vivre en accord avec tes rêves ? »
Manuel se réveille avec des sueurs froides. Quels rêves ? Son rêve, c’était cela : avoir un diplôme, se marier, avoir des enfants, les élever, prendre sa retraite, voyager. Pourquoi l’ange pose-t-il encore des questions qui n’ont pas de sens ?
Une nouvelle et longue journée commence. Les journaux. Les informations à la télévision. Le jardin. Le déjeuner. Dormir un peu. Faire ce dont il a envie – et à ce moment-là, il découvre qu’il n’a envie de rien. Manuel est un homme libre et triste, au bord de la dépression, parce qu’il était trop occupé pour penser au sens de sa vie, tandis que les années coulaient sous le pont. Il se rappelle les vers d’un poète : « Il a traversé la vie/il ne l’a pas vécue. »
Mais comme il est trop tard pour accepter cela, mieux vaut changer de sujet. La liberté, si durement acquise, n’est autre qu’un exil déguisé.
(Paulo COELHO, « Comme le fleuve qui coule », Flammarion, 2006, p.57-59 ; J’ai Lu n°8285, 2011, p.62-64)

Tempête, Erg Mehedjebat (Algérie)


vendredi 8 mars 2013

La qualité de l'attention

Mais revenons à l'attention, et à ses rapports avec la conscience. Nous pouvons difficilement agir de manière directe sur notre conscience. Nous devrons, en général, apprendre pour cela à moduler notre attention. Ce travail peut s’effectuer dans deux directions.
La première concerne l'ouverture attentionnelle : l'attention peut ainsi être focalisée (étroite) ou ouverte (large). Dans l'attention focalisée, on dirige un faisceau attentionnel étroit, par exemple sur une action (être concentré sur ce qu'on fait), un spectacle (être absorbé par ce qu'on voit ou entend), ou des pensées (« partir » dans ses réflexions ou ses ruminations). L'attention ouverte, à l'inverse, tend à s’élargir, à se détacher de ses objets initiaux, à se libérer doucement de l’identification aux pensées ou aux ressentis. Et à inclure d’autres objets. C’est ce qui se passe lorsque, tout en observant ce qu’on ressent dans son corps, on inclut aussi, par strates successives, les sons, les pensées, les émotions dans notre expérience de l'instant présent. Cette attention plus largement ouverte tend naturellement vers ce qu'on pourrait aussi appeler une « conscience attentive », et qui se rapproche fortement de la pleine conscience.
Mais il y a encore autre chose dans la pleine conscience. La seconde direction de travail possible porte en effet non plus sur l’ouverture mais sur la qualité de notre attention : « analytique » ou « immergée ». L’attention analytique, c’est celle que nous mobilisons lorsque nous nous concentrons sur la résolution d’un problème ardu, mathématique ou existentiel. Notre intelligence fonctionne alors à plein, nos pensées s’enchainent, notre raisonnement avance, et nous analysons dans le détail les tenants et les aboutissants du problème. L’attention immergée, elle, se situe à un autre niveau : elle nous fait oublier que nous sommes en train de réfléchir ou d'agir. L'attention immergée peut concerner des activités simples : être absorbé par un film passionnant, ou par le rythme de sa foulée lors d’un jogging. Mais elle concerne aussi des tâches plus complexes : descendre une pente à ski, jouer d'un instrument de musique, ou s'absorber dans une tâche intellectuelle. Dans toutes ces situations nous sommes pleinement attentifs à ce que nous faisons (sinon nous tomberions, ferions une fausse note ou serions sans arrêt distraits de notre réflexion). Mais nous le sommes dans un état d’attention dite « immergée » : nous sommes si intensément présents à ce que nous faisons que nous sommes complètement « dedans », sans besoin de mentaliser ou d’analyser ce qui se passe.
Plus notre attention est élargie et immergée, plus nous nous rapprochons de la pleine conscience : une présence intense et ouverte, pas seulement mentale mais globale (incluant notre corps tout entier), à l'expérience que nous vivons instant après instant.
(Christophe ANDRÉ, « Méditer, jour après jour », Éd. L’iconoclaste, 2011, p. 92-94)

Mimosa, Bretagne (France)

mardi 5 mars 2013

La procrastination : l'art de remettre une action au lendemain...

La paix ne peut exister que dans le moment présent. Il est ridicule de dire : « Attends que je finisse cela, après je serai libre de vivre en paix. » Qu’est-ce que « cela » ? Un diplôme, un travail, une maison, le remboursement d’une dette ? Si vous pensez de cette façon, la paix ne viendra jamais. Il a y toujours un autre « cela » qui suivra le premier. Si vous ne vivez pas en paix en ce moment, vous ne serez jamais capable d’y arriver. Si vous désirez sincèrement être en paix, vous devez être en paix tout de suite. Autrement, il n’y a que « l’espoir de la paix, un jour peut-être ».
(Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p.188)

Printemps, Fort-la-Latte, Bretagne, (France)

samedi 2 mars 2013

Comment entraîner son attention ?

Est-il possible de muscler son attention, et si oui, comment ? Les traitements utilisés pour soigner certains déficits attentionnels semblent avoir une certaine efficacité, au moins chez certains patients. Mais les médicaments sont pour les malades, et tout le monde ne l'est pas. Pour les autres, existe-t-il une autre façon, peut-être plus durable, d'améliorer son attention sans l'aide de la chimie ? Bonne nouvelle, la réponse est oui. Mais, mauvaise nouvelle, cela prend du temps. Vous aurez compris, en lisant ce livre, que l'attention est un processus biologique, tout autant que la contraction musculaire. Les chances de pouvoir améliorer son efficacité du jour au lendemain sont donc minimes. Le corps a beau être plastique, il faut tout de même du temps pour lui donner la forme que l'on souhaite. Il faut beaucoup de patience et d'efforts pour perdre du poids ou augmenter sa masse musculaire, et il en va de même pour entraîner son cerveau ; No pain, no gain, disent les Américains ; « on n'obtient rien sans se donner du mal ».
Il n'existe pas, à l'heure actuelle, d'exercice miracle qui entraîne spécifiquement l'attention, comme les pompes entraînent les muscles des bras. Il existe en revanche des milliers d'activités humaines qui exigent de l'attention, depuis le golf jusqu'au violon, en passant par la cuisine, mais ce n'est pas tout à fait pareil. S'il suffisait, pour entraîner l'attention de pratiquer régulièrement une activité qui demande d’être attentif, nous serions tous des champions olympiques de la concentration, car la quasi-totalité des activités de la vie courante l'exigent ; mais cela ne suffit pas, malheureusement. Pourtant, chaque activité de la vie quotidienne est effectivement l'occasion d'améliorer son attention, à condition de la réaliser dans ce but. Tout est affaire d'état d'esprit. La cérémonie du thé, telle qu'elle est pratiquée au Japon, en est un bon exemple. Bien qu'il ne s'agisse que de préparer du thé – une activité somme toute banale –, l'état d'esprit dans lequel se déroulent les préparatifs en fait un exercice d'attention. Ce n'est donc pas le thé lui-même qui compte, mais la qualité d'attention accordée au cérémonial. Vous pouvez préparer le thé tous les jours sans jamais améliorer vos capacités d'attention, mais le jour où vous en faites une cérémonie, l'entraînement commence. La cérémonie du thé illustre donc le fait que toute activité, aussi simple soit-elle, peut être l'occasion, d'entraîner son attention, à condition de la considérer comme telle. Libre à vous d'inventer la cérémonie de la vaisselle, de la découpe du pain ou de la cuisson des pâtes !
Si l'immense majorité de nos activités nécessitent notre des attention sans toutefois l'entraîner, c'est parce que leur but premier n'est pas celui-là. Le golfeur cherche avant tout à mettre sa balle dans le trou et le violoniste à jouer avec justesse et émotion. L’attention est un moyen pour atteindre ce but, pas une fin. Ces activités contribuent parfois à stabiliser l'attention, mais toujours de façon incidente et annexe. Quelle que soit la discipline que l'on souhaite maîtriser, le travail de l'attention fait rarement l'objet de séances ou d'exercices d'entraînement dédiés. Ces séances servent plutôt à développer des automatismes techniques : l'élève répète les mêmes procédures motrices ou cognitives jusqu'à ce qu'il soit capable de les produire de façon réflexe, sans y penser, ou autrement dit, sans y faire attention. Nous arrivons donc à une sorte de paradoxe du point de vue de l'entraînement de l'attention, un peu comme si, à force de faire des pompes pour renforcer votre musculature, votre corps s'adaptait pour les faire sans utiliser les muscles des bras. Le cerveau semble toujours à la recherche du moindre effort...
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.304-305)

Arches d'un viaduc, Bretagne (France)

jeudi 28 février 2013

Une heure de vie pour une fortune

Un avare avait accumulé une immense fortune et se préparait à une année de vie agréable avant de se décider sur la manière d’investir son argent, lorsque soudain l’Ange de la mort lui apparut pour lui reprendre sa vie.
L’homme pria, supplia et usa de mille arguments pour qu’on lui accordât encore un petit peu de vie, mais l’Ange était inflexible. « Donnez-moi trois jours de vie et je vous donne une grande partie de ma fortune », supplia l’homme. L’Ange ne voulut rien entendre et commença à l’attirer vers lui. « Donnez-moi juste un jour, je vous en supplie, et vous pourrez avoir tout ce que j’ai accumulé au prix de tant d’efforts et de sueur. »
Il ne réussit à extorquer qu’une petite concession à l’Ange – quelques instants pour rédiger la note suivante : « Ô vous, qui que vous soyez, qui découvrez la présente note, si vous avez assez de moyens de subsistance, ne gâchez pas votre vie en accumulant des fortunes. Vivez ! Toute ma fortune n’a pu m’acheter une seule heure de vie ! »
Lorsque des millionnaires meurent et que les gens demandent : « Combien ont-ils laissé ? », la réponse est, évidemment : « Tout. »
Et quelquefois : « Ils n’ont pas tout laissé : ils ont été séparés de tout. » 
(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.85-86)

Orpaillage, Burkina-Faso

mardi 26 février 2013

Renforcer les émotions positives permet d'affaiblir les émotions négatives

À l'instar d'autres penseurs bouddhistes avant lui, Dharmakirti invoque ce que l'on pourrait appeler une « loi psychologique ». Il discerne divers états psychiques, dont les émotions, et les compare à un champ de forces au sein duquel des groupes opposés d'états mentaux interagissent constamment de façon dynamique. Dans le domaine des émotions, l'un de ces groupes comprendrait la haine, la colère, l'hostilité, etc., tandis qu'à l'opposé l'autre serait composé d'émotions positives comme l'amour, la compassion et l'empathie. Pour Dharmakirti, chez un individu donné à un moment donné, si la polarité penche plus fortement d'un côté, l'autre sera plus faible. En conséquence, si l'on travaille à accroître, à renforcer et à consolider les groupes positifs, alors, on affaiblit d'autant les groupes négatifs, les pensées et les émotions se transformant au passage.
Dharmakirti illustre la complexité de ce processus par une série d'analogies frappantes puisées dans l'expérience quotidienne. Les forces en opposition seraient comparables à la chaleur et au froid, qui ne coexistent jamais sans que l'un affaiblisse l'autre. En même temps, aucun n'élimine l'autre instantanément – le processus est graduel. Dharmakirti avait probablement à l'esprit ce qui se passe quand on allume du feu pour réchauffer une pièce froide ou bien quand les pluies de la mousson rafraîchissent les tropiques, où il vivait. En revanche, Dharmakirti dit que la lumière d'une lampe chasse immédiatement les ténèbres.
Cette loi, selon laquelle deux états opposés ne peuvent exister sans que l'un affaiblisse l'autre est la prémisse clé de l'argument bouddhique relatif à la capacité de transformation de la conscience. Cela signifie que la culture de l'amour bienveillant peut, au bout d'un certain temps, réduire la force de la haine dans l'esprit. De plus, selon Dharmakirti, en supprimant l'une des conditions de base, on en supprimera les effets. Ainsi, en éliminant le froid, on supprime effectivement tout ce qu'il entraîne, chair de poule, frissons et claquements de dents.
(Dalaï-lama, « Tout l’univers dans un atome, Science et bouddhisme, une invitation au dialogue », Robert Laffont, 2006, p. 169-170 ; Pocket n°13 348, 2009, p. 151-152)

Lever de brume, Lac de Gerardmer , Vosges (France)

samedi 23 février 2013

Pourquoi est-il si difficile de s'entraîner régulièrement à la pleine conscience ?

[ À propos du « scan mental corporel » et de la méditation de pleine conscience ]
– L’élargissement progressif de la conscience ne se décide pas du jour au lendemain, par un effort de volonté. Il s’apprend peu à peu, grâce à une pratique régulière, qui va certes impliquer le corps entier, mais qui ne saurait se passer d’une restructuration progressive des voies neuronales. Cet entraînement est indispensable. Il n’est pas difficile en soi, je dirais même qu’il est très accessible. Ce qui est difficile, et même mystérieusement insurmontable pour beaucoup de gens, c’est de prendre la décision de le faire ! J’avoue que cette inertie me sidère souvent : voilà des techniques gratuites, faciles à mettre en œuvre et dont les résultats sont flagrants … et pourtant, quelque chose de fantastiquement puissant semble paralyser beaucoup d’entre nous. Nous gaspillons cent fois plus de temps à surfer sur internet !
– Qu’est-ce qui nous freine ainsi ?
– ... Paul Valéry nous souffle une réponse ... : « L’esprit règne, mais ne gouverne pas. » Notre esprit conscient est comme le souverain d’une monarchie parlementaire, il incarne plus qu’il ne gouverne. Il est important, c’est le siège de notre identité personnelle, mais ce n’est pas lui qui prend la plupart de nos décisions. Tant de choses échappent à notre volonté ! Il faut humblement se mettre au travail, descendre au niveau de notre « peuple intérieur », c’est-à-dire faire des exercices pratiques. Vouloir décider est vain si l’on n’a pas longuement expérimenté au préalable.
(Christophe ANDRÉ, Pierre BUSTANY, Boris CYRULNIK, Thierry JANSSEN, Jean-Michel OUGHOURLIAN, Entretiens avec Patrice VAN EERSEL « Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner » (2012), Éditions Albin MICHEL 2012, Entretien avec Christophe ANDRÉ, p.151-152)

Près du monastère d'Alchi, Ladakh (Inde)

jeudi 21 février 2013

Le secret de la sérénité

Bouddha ne semblait pas du tout affecté par les insultes que lui hurlait un visiteur. Lorsque, plus tard, ses disciples lui demandèrent quel était le secret de sa sérénité, il dit :
« Imaginez ce qui arriverait si quelqu’un déposait une offrande devant vous et que vous ne la ramassiez pas ; ou encore, si quelqu’un vous envoyait une lettre que vous refuseriez d’ouvrir : vous ne seriez pas du tout affectés par son contenu, n’est-il pas vrai ? Faites cela chaque fois qu’on vous insulte et vous ne perdrez pas votre sérénité. »
(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.99)

Dans le jardin Majorelle, Marrakech (Maroc)

mardi 19 février 2013

La méditation peut modifier le fonctionnement du cerveau de manière permanente

Un dernier lieu d'activité dans le cerveau des moines contemplatifs se distingua : une zone dans le cortex préfrontal gauche, le site d'activité associée au bonheur (1). Pendant que les moines faisaient naître la compassion, l'activité dans le préfrontal gauche noya celle du préfrontal droit (associé aux humeurs noires, comme le mécontentement ou à la vigilance excessive) à un degré jamais encore observé résultant d'une activité mentale. Au contraire, les étudiants qui servaient de cas témoins et qui n’avaient reçu que de brèves instructions sur la méditation compatissante, n’exhibaient pas ces écarts entre les cortex préfrontaux gauche et droit.
Cette étude d'avant-garde démontra que la compassion est médiatisée par des zones cérébrales qui génèrent l'amour maternel, l'empathie et le désir d'aider. Le résultat confirmant que l'activité dans ces régions est absolument plus élevée chez les experts suggère que « cet état positif est une aptitude à laquelle on peut se former », précise Davidson.
« Puisque l'entraînement à la méditation compatissante donne lieu à une activation plus importante des régions liées à l'amour et à l'empathie, nous savons que les émotions sont transformables grâce à l'entraînement mental. La science a longtemps prétendu que la régulation affective et que les réactions émotionnelles sont des aptitudes statiques qui ne changent pas beaucoup à l'âge adulte. Mais nos résultats indiquent clairement que la méditation peut modifier la fonction du cerveau et ce, de manière permanente. »
(1) A. Lutz, L. L. Greischar, N. B. Rawlings, M. Ricard, and R. J. Davidson, « Long- Term Meditators Self-Induce High-Amplitude Gamma Synchrony during Mental Practice », Proceedings of the National Academy of Sciences 101 (Nov. 16, 2004) : 16369-73.
(BEGLEY Sharon, « Entraîner votre esprit, transformer votre cerveau » (2007) [Compte-rendu de la conférence Mind and Life XII du 18-22 octobre 2004], Avant-propos du XIVème Dalaï-lama, Préface de Daniel Goleman, Éditions Ariane 2008, p.272-273)

Tassili N'Ajjer, près de Djanet (Algérie)

samedi 16 février 2013

Les pensées rétrécissent et figent notre vision du réel

Si nous ignorons que nos pensées ne sont rien d'autre que des pensées, cela peut nous causer des ennuis dans presque tous les aspects de notre vie. Si nous le savons, cela nous aide à éviter les pièges que nous tend notre esprit. C'est surtout vrai pour des parents.
Par exemple, si vous pensez que « Tom est paresseux », vous aurez tendance à voir là une vérité et non une simple opinion. Chaque fois que vous verrez Tom, vous verrez un paresseux, sans appréhender tous les autres aspects de sa personnalité, qui sont bloqués ou filtrés par une opinion non nécessairement fondée. En conséquence, vous n'avez avec lui qu'une relation limitée, et sa réponse à votre attitude ne peut que vous conforter dans votre opinion. En réalité, vous avez rendu Tom paresseux dans votre esprit, et vous ne voyez plus Tom en tant que Tom, tel qu'il est en tant qu'être entier, vous ne voyez plus que l'attribut qui vous préoccupe, qui n'est peut-être qu'en partie vrai et qui peut évoluer. Et cela vous empêche peut-être d'avoir avec lui un rapport authentique parce que tout ce que vous dites ou faites sera « chargé » d’une manière qui le met mal à l'aise et dont vous n'avez pas forcément conscience d'être responsable.
Les professeurs font parfois cela. Les parents aussi. Car, en vérité, nous le faisons tous, non seulement avec les enfants mais avec nous-mêmes. Nous nous disons que nous sommes trop ceci ou pas assez cela. Nous nous étiquetons. Nous nous jugeons. Puis nous y croyons. Ce faisant, nous rétrécissons notre vision de ce qui est réel et de ce qui est vrai, et notre opinion prend l'aspect d'une prophétie autoréalisée. Cela nous limite, nous et nos enfants. Cela nous rend incapable de voir le potentiel de transformation qui existe chez nous et chez les autres, parce que nous transportons notre vision rigide, nous refusons de percevoir les multiples dimensions des choses, leur complexité, leur intégrité, leur changement constant.
(KABAT-ZINN Jon et Myla, « À chaque jour ses prodiges, Être parents en pleine conscience » [1997], Éditions Les Arènes, 2012, Préface Christophe André [2012], p.135-136)

Éoliennes, Bretagne (France)

mercredi 13 février 2013

Prendre la vie au sérieux

Ceux qui comprennent combien la vie est fragile savent, souvent mieux que quiconque, à quel point elle est précieuse. …
Prendre la vie au sérieux ne signifie pas se consacrer entièrement à la méditation comme si nous vivions dans les montagnes himalayennes, ou jadis au Tibet. Dans le monde contemporain, il nous faut certes travailler pour gagner notre vie. Pourtant, ce n'est pas une raison pour nous laisser enchaîner à une existence routinière, sans aucune perspective du sens profond de la vie. Notre tâche est de trouver un équilibre, une voie du juste milieu. Apprenons à ne pas nous surcharger d'activités et de préoccupations superflues mais, au contraire, à simplifier notre vie toujours davantage. La clé nous permettant de trouver un juste équilibre dans notre vie moderne est la simplicité.
(Sogyal Rinpoché, « Le livre tibétain de la vie et de la mort », Éditions de la Table Ronde 2003, p.51 ; Livre de Poche n°30 024, p.65)

Scène de marché, frontière avec le Ghana (Burkina-Faso)

samedi 9 février 2013

Le « vagabondage de l'esprit »

Pour acquérir un savoir-faire, le cerveau a besoin : a) de pouvoir essayer plusieurs fois, et b) d'avoir à chaque fois un retour sur sa performance. Prenez une feuille de papier et faites-en une boulette, puis essayez de l'envoyer dans la corbeille la plus proche. La première fois, sauf coup de chance, vous raterez votre cible, mais à force d'essayer, et en corrigeant progressivement la force et la direction du tir, vous finirez par y arriver presque à chaque coup. Le cerveau apprend simplement en constatant à chaque fois son erreur et en affinant progressivement le mouvement. Pour apprendre à se concentrer, le principe est le même. Le cerveau a besoin de savoir s'il fait bien attention ou pas, et surtout d'échouer, de nombreuses fois, jusqu'à trouver la bonne façon de s’y prendre. C'est là que le bât blesse, car pour savoir si vous faites attention, vous devez être attentif... à votre attention. Si vous êtes distrait, vous ne vous rendrez pas compte que vous ne faites pas attention, puisque vous ne faites plus attention. Amusant, non ?
L'évaluation de votre – mauvaise – performance n'est possible qu'après coup, quand vous réalisez que vous vous êtes laissé distraire. Ceux qui ont une expérience de la méditation connaissent très bien ce phénomène. Je m'assois en essayant de rester concentré sur ma respiration, mais bien sûr, mon attention ne tarde pas à décrocher pour s'intéresser à mes pensées, bien plus intéressantes et donc bien plus captivantes. Mon esprit vagabonde ; c'est le phénomène de mind-wandering – terme consacré en neurosciences cognitives et traduction littérale de l'expression « vagabondage de l'esprit » – qui s'accompagne, comme l'ont montré les psychologues Kalina Christoff et Jonathan Schooler, d’une forte activité du réseau par défaut. Il peut alors s'écouler plusieurs minutes avant que je ne remarque que j'ai été captivé. La consigne de l'exercice me revient alors en mémoire, et je ramène simplement et doucement mon attention sur ma respiration, jusqu'à la prochaine distraction, et ainsi de suite. Pour bien faire, il faudrait que je puisse surveiller mon niveau d'attention de façon continue, pour corriger le tir au moindre décrochage et me reconcentrer. Mais si j'en étais capable, je n'aurais plus besoin d’entrainement car je serais en réalité parfaitement et tout le temps attentif. La méditation me propose une solution intermédiaire qui consiste à surveiller mon attention aussi souvent que, possible, c'est-à-dire à chaque fois que je n'oublie pas de le faire.
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.305-307)

Tassili N'Ajjer, près de Djanet (Algérie)

mercredi 6 février 2013

Le rapport à l'argent

Contempler un trou béant au pied d’un arbre
Un avare avait caché son or au pied d’un arbre, dans son jardin. Chaque semaine il le déterrait et le regardait pendant des heures. Un jour, un voleur déterra l’or et s’enfuit avec. Lorsque, la fois suivante, l’avare vint contempler son trésor, tout ce qu’il vit, ce fut un trou. L’homme se mit à hurler de désolation et les voisins accoururent pour découvrir de quel malheur il s’agissait. Quand ils furent mis au courant, l’un d’eux demanda : « Avez-vous utilisé une partie de l’or ?
– Non, dit l’avare : je ne faisais que le regarder chaque semaine.
– Eh bien alors, dit le voisin, pour tout le profit que vous apportait cet or, vous pourrez tout aussi bien venir chaque semaine contempler le trou. »
(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.81-82)


L’argent n’est rien d’autre qu’un moyen pour faciliter les échanges entre les êtres humains
...
– Vous m’avez fait part, reprit-il, des raisons qui motivent cette partie de vous désireuse de gagner de l’argent. Parlez-moi maintenant de cette autre partie de vous qui rejette cette idée.
– Je crois que l’argent en soi me répugne un peu. J’ai parfois l’impression qu’il n’y a plus que ça qui compte en ce bas monde, que l’argent devient le centre des préoccupations des gens.
– On assiste à une certaine dérive, en effet, et c’est dommage parce que l’argent est pourtant une belle invention.
– Pourquoi dites-vous cela ?
– On oublie souvent qu’à l’origine l’argent n’est rien d’autre qu’un moyen pour faciliter les échanges entre les êtres humains : échanges de biens, mais aussi échanges de compétences, de services, de conseils. Avant l’argent, il y avait le troc. Celui qui avait besoin de quelque chose était dans l’obligation de trouver quelqu’un qui soit intéressé par ce qu’il avait à offrir en échange. Pas facile… Tandis que la création de l’argent a permis d’évaluer chaque bien, chaque service, et l’argent collecté par celui qui les a cédés lui offre ensuite la possibilité d’acquérir librement d’autres biens et services. Il n’y aucun mal à cela. D’une certaine manière, on pourrait même dire que plus l’argent circule, plus il a d’échanges entre les êtres humains, et mieux c’est…
– Vu comme ça, c’est fabuleux !
– C’est comme ça que cela devrait être. Mettre à la disposition des autres ce que l’on est capable de faire, le fruit de son travail, de ses compétences, et obtenir en échange de quoi acquérir ce que d’autres savent faire et pas soi. L’argent n’est d’ailleurs pas quelque chose que l’on devrait accumuler, mais que l’on devrait utiliser. Si l’on partait tous de ce principe, le chômage n’existerait pas, car il n’y a pas de limites aux services que les êtres humains peuvent se rendre mutuellement. Il suffirait de favoriser la créativité des gens et de les encourager à mettre en œuvre leurs projets.
…si l’on utilise l’argent gagné pour donner à d’autres la possibilité d’exprimer leurs talents, leurs compétences, en faisant appel à leurs services, alors l’argent produit une énergie positive. À l‘inverse, si l’on se contente d’accumuler des biens matériels, alors la vie se vide de son sens. On se dessèche petit à petit. Regardez autour de vous : les personnes qui ont passé leur vie à accumuler sans rien donner sont déconnectées des autres. Elles n’ont plus de vraies relations humaines. Elles ne sont plus capables de s’intéresser sincèrement à une personne, ni d’aimer. Et, croyez-moi, quand on en arrive là, on n’est pas heureux.
(GOUNELLE Laurent, « L’homme qui voulait être heureux », Pocket n°13 841, 2010, p.133-135)

Atomium, Bruxelles (Belgique)

dimanche 3 février 2013

Manuel est un homme important et nécessaire

Manuel doit être occupé. Sinon, il pense que sa vie n’a pas de sens, qu’il perd son temps, que la société n’a pas besoin de lui, que personne ne l’aime, que personne ne veut de lui.
Par conséquent, à peine réveillé, il a une série de tâches à accomplir : regarder les nouvelles à la télévision ou les écouter à la radio (il a pu se passer quelque chose pendant la nuit), lire le journal (il a pu se passer quelque chose la veille), prier sa femme de ne pas laisser les enfants se mettre en retard pour l’école, prendre une voiture, un taxi, un autobus, un métro, mais toujours concentré, regardant le vide, regardant sa montre, si possible donnant quelques coups de téléphone sur son mobile – et faisant en sorte que tout le monde voie qu’il est un homme important, utile au monde.
Manuel arrive au travail, se penche sur la paperasse qui l’attend. S’il est fonctionnaire, il fait son possible pour que le chef voie qu’il est arrivé à l’heure. S’il est patron, il met tout le monde au travail immédiatement ; s’il n’y a pas de tâches importantes en perspective, Manuel va les développer, les créer, préparer un nouveau projet, établir de nouvelles lignes d’action.
Manuel va déjeuner, mais jamais seul. S’il est patron, il s’assied avec ses amis, discute des nouvelles stratégies, dit du mal des concurrents, garde toujours une carte dans la manche, se plaint (avec une certaine fierté) de la surcharge de travail. Si Manuel est fonctionnaire, il s’assied aussi avec ses amis, se plaint du chef, dit qu’il fait beaucoup d’heures supplémentaires, affirme avec désespoir (et une grande fierté) que beaucoup de choses dans l’établissement dépendent de lui.
Manuel – patron ou employé – travaille tout l’après-midi. De temps à autre il regarde sa montre, il est bientôt l’heure de rentrer à la maison, mais il reste un détail à résoudre par-ci, un document à signer par-là. C’est un homme honnête, il doit faire de son mieux pour justifier son salaire et répondre aux attentes des autres, aux rêves de ses parents, qui ont fait tant d’efforts pour lui donner l’éducation nécessaire.
Enfin il rentre chez lui. Il prend un bain, met un vêtement plus confortable et va dîner avec sa famille. Il s’enquiert des devoirs des enfants, des activités de sa femme. De temps en temps il parle de son travail, uniquement pour servir d’exemple – il n’a pas l’habitude d’apporter des soucis à la maison. Le dîner terminé, les enfants – qui se moquent bien des exemples, des devoirs, ou des choses de ce genre – sortent de table aussitôt et s’installent devant l’ordinateur. Manuel, à son tour, va s’asseoir devant ce vieil appareil de son enfance, appelé télévision. Il regarde de nouveau les informations (il a pu se passer quelque chose l’après-midi).
Il va toujours se coucher avec un livre technique sur la table de nuit – qu’il soit patron ou employé, il sait que la concurrence est rude et que celui qui ne se met pas à jour court le risque de perdre son emploi et de devoir affronter la pire des malédictions : rester inoccupé.
Il cause un peu avec sa femme – après tout, c’est un homme gentil, travailleur, affectueux, prenant soin de sa famille et prêt à la défendre en toutes circonstances. Le sommeil vient tout de suite, Manuel s’endort, sachant que demain il sera très occupé et qu’il doit recouvrer son énergie.
Cette nuit-là, Manuel fait un rêve. Un ange lui demande : « Pourquoi fais-tu cela ?» Il répond qu’il est un homme responsable.
L’ange continue : « Serais-tu capable, au moins quinze minutes dans ta journée, de t’arrêter un peu, regarder le monde, te regarder toi-même, et simplement ne rien faire ? ». Manuel dit qu’il adorerait, mais qu’il n’a pas le temps. « Tu te moques de moi, affirme l’ange. Tout le monde a le temps, ce qui manque, c’est le courage. Travailler est une bénédiction quand cela nous aide à penser à ce que nous sommes en train de faire. Mais cela devient une malédiction quand cela n’a d’autre utilité que de nous éviter de penser au sens de notre vie. »
Manuel se réveille en pleine nuit, il a des sueurs froides. Courage ? Comment cela, un homme qui se sacrifie pour les siens n’a pas le courage de s’arrêter quinze minutes ?
Il vaut mieux qu’il se rendorme, tout cela n’est qu’un rêve, ces questions ne mènent à rien, et demain il sera très, très occupé.
(Paulo COELHO, « Comme le fleuve qui coule », Flammarion, 2006, p.57-59 ; J’ai Lu n°8285, 2011, p.59-61)

Dunes, pince de crabe de l'Arakao (Niger)