dimanche 30 juin 2013

La rivière des sentiments

Nos sentiments jouent un grand rôle : ils dirigent nos pensées et nos actes. En nous coule une rivière de sentiments. Chaque goutte d'eau est un sentiment, relié en même temps à tous les autres. Pour les observer, asseyons-nous au bord de la rivière et identifions chaque sentiment qui fait surface, flotte un instant puis disparaît. Il y a trois sortes de sentiments : agréables, désagréables et neutres. Lorsque l'on éprouve un sentiment désagréable, on a parfois envie de le chasser. Mais il est plus intéressant, tout en revenant à notre respiration consciente, de l'observer et de l'identifier : « J'inspire, j'ai conscience d’un sentiment désagréable en moi. J'expire, il y a un sentiment désagréable en moi. Appeler un sentiment par son nom – « colère », « tristesse », « joie », « bonheur » – aide à l’identifier clairement et à le reconnaître plus profondément.
(Thich Nhat Hanh, « La sérénité de l’instant », préface du XIVème Dalaï-lama, J’ai Lu n°8863, 2009,p.67)

Erg Mehedjebat, après la pluie (Algérie)

jeudi 27 juin 2013

Voir la réalité telle qu'elle est

Que veut dire « aimer » ? Cela veut dire que l’on voit une personne, une situation, une chose comme elle est en réalité, non comme on se l’imagine. Cela veut dire qu’on donne à cette personne, à cette situation, à cette chose la réponse qu’elles méritent. Peut-on vraiment dire que l’on aime ce qu’on ne voit pas ? Et qu’est-ce qui nous empêche de voir ? Notre conditionnement, nos concepts, nos catégories, nos préjugés, nos projections, les étiquettes que nous avons tirées de notre culture et de nos expériences passées. Voir est l’entreprise la plus ardue dans laquelle un être humain puisse se lancer, car elle exige discipline et vivacité d’esprit. Mais la plupart des gens préfèrent se réfugier dans la paresse mentale...
(Anthony de Mello, s.j., « Quand la conscience s’éveille » [1984], Éd. Albin Michel 2010, p.204)

Paon

lundi 24 juin 2013

La méditation permet de mieux gérer les émotions et renforce les défenses immunitaires

– … L’équipe du Professeur Davidson a donc été plus loin : elle a comparé les cerveaux de moines ayant médité dix mille heures à ceux de moines ayant médité quarante mille heures (cela existe), et ils ont constaté que face à ces situations qui, d’habitude, déclenchent des émotions désagréables, ces super-champions de la méditation activaient encore davantage leur cortex préfrontal gauche, généraient encore plus facilement d’émotions agréables et avaient un système immunitaire encore plus résistant que celui de leurs homologues n’ayant médité que dix mille heures. Il semble donc qu’il y ait bien une relation de cause à effet entre la pratique assidue de la méditation et l’obtention d’une aptitude à générer davantage d’émotions positives et à avoir de meilleures défenses immunitaires, même quand le contexte devient négatif. Comment ? Pourquoi ? Avant de connaître les processus de la plasticité neuronale, on n’aurait pas su expliquer cela. C’est passionnant sur le plan intellectuel, mais surtout nous savons désormais de façon certaine que nous disposons tous de la capacité d’inverser les effets dévastateurs d’un contexte émotionnellement négatif.
– À condition de méditer d’abord quelques milliers d’heures !
– Sans pousser si loin, il est clair que cette façon d’utiliser la plasticité neuronale demande un entraînement rigoureux. Ce n’est pas en consommant des pilules, ni en lisant des livres que l’on peut tracer en soi de nouvelles voies neuronales. Mais on y arrive efficacement en méditant.
(Christophe ANDRÉ, Pierre BUSTANY, Boris CYRULNIK, Thierry JANSSEN, Jean-Michel OUGHOURLIAN, Entretiens avec Patrice VAN EERSEL « Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner » (2012), Éditions Albin MICHEL 2012, Entretien avec Thierry JANSSEN, p.184)

Désert aux alentours de l'Oasis de Siwa (Égypte)

vendredi 21 juin 2013

S'apaiser pour mieux lire le monde

Un autre bénéfice de la pleine conscience est l'apaisement, fort utile, lui aussi, à l'intelligence. L'intelligence des énervés et des passionnés est sujette à des obscurcissements étonnants. Leurs émotions leur donnent certes de la force et de l'énergie mais altèrent évidemment leur lucidité, et imposent à leur clairvoyance des éclipses incroyables et récurrentes. Le tumulte et le désordre de notre esprit diminuent notre libre arbitre, le rendent esclave de nos émotions c'est-à-dire des circonstances.
Il est intéressant de noter à ce propos qu'il existe deux voies dans la méditation bouddhiste, d'où est issue la pleine conscience. Celle de l'apaisement, appelée shamatha et celle de la « vision pénétrante », appelée vipassana. La première voie est nécessaire pour que la seconde s'exerce pleinement. L'esprit agité et dispersé ne peut poser sur le monde un regard lucide. Il reste dans une représentation du monde, mais il n'est pas dans le monde. Son intelligence est donc, au sens propre, bornée : limitée, restreinte. Quel intérêt ?
La pleine conscience doit nous aider à ne pas en rester au « miroitement du réel ». La vision pénétrante nous permet de sonder la nature des choses, de ne pas nous laisser abuser par les apparences. La philosophe Simone Weil écrivait : « L'intelligence n'a rien à trouver, elle n’a qu'à déblayer. » Nous avons souvent ainsi à déblayer dans notre esprit tout ce qui fait obstacle à une vision juste et précise du monde, qui émergera alors d'elle-même comme une évidence. La quête de la vision pénétrante n'est pas, pour les penseurs bouddhistes, une question théorique ou philosophique : la manière dont nous voyons et comprenons la réalité pèse de tout son poids sur notre bien-être et s'avère responsable, si elle est inadéquate, d'une part importante de nos souffrances et de celles du monde. Plusieurs concepts fondamentaux émergent ainsi de cette recherche de clairvoyance. Parmi les plus importants, citons l'interdépendance, la vacuité et l'impermanence.
(Christophe ANDRÉ, « Méditer, jour après jour », Éd. L’iconoclaste, 2011, p.162-164)

Jardin botanique de Funchal (Madère, Portugal)

mardi 18 juin 2013

S’éloigner des niveaux pathologiques de l’affairement

« Je m’occupe. » Beaucoup de retraités emploient ce genre d’expression, probablement pour s’assurer – et par la même occasion pour assurer les autres – qu’ils ne sont pas désœuvrés et qu’ils ne sombrent pas peu à peu dans l’oubli sous prétexte qu’ils ne touchent plus un salaire régulier.
Un jour, j’ai entendu ces mots s’élever d’une faille profonde de mon esprit et pénétrer dans le combiné du téléphone avant même que je ne puisse les arrêter. « Une minute ! », me suis-je dit. « Qu’est-ce que suis en train de raconter et qui est-ce qui le raconte ? » Je ne me tiens pas occupé. Il serait même plus exact de dire que j’essaie de me tenir inoccupé, ce qui s’apparente souvent à un travail à plein temps. Bien que Je sois parvenu à m’éloigner des niveaux pathologiques d’affairement et d’action, je découvre finalement qu’il n’est pas si facile de repousser les occasions extérieures ou intérieures qui, prises chacune séparément, semblent parfaitement séduisantes, parfaitement nécessaires, parfaitement importantes, parfaitement raisonnables et maîtrisables, mais qui finissent toujours par absorber plus d’énergie que prévu et nous empêcher totalement ou presque de profiter de la beauté qu’il y a à demeurer au même endroit plusieurs mois d’affilée et à vivre dans un équilibre durable entre bonne mesure intérieure et bonne mesure extérieure.
Dire « oui » à trop de choses pour pouvoir leur être présent avec aisance et intégrité revient en effet à dire « non » à toutes ces choses, à tous ces gens et à tous ces endroits auxquels nous avons déjà dit « oui ».
Pourquoi ? Précisément parce que celui qui est submergé est généralement si agité, si affolé, si préoccupé par lui-même qu’il n’est pas capable d’aller à la rencontre des gens et des événements avec aisance et plénitude – y compris de lui-même et de ceux qui comptent le plus à ses yeux. Peut-être ferions-nous donc bien d’examiner les pulsions qui nous entraînent dans des situations aussi regrettables.
(Dr Jon Kabat-Zinn John, « L’éveil des sens : vivre l’instant présent grâce à la pleine conscience », 2005, Pocket n°14 424, 2011, Préface de Matthieu Ricard, p.432-433)
Jon Kabat-Zinn est l’inventeur d’une méditation accessible à tous : la « méditation en pleine conscience ». À ce jour [en 2012], plus de 550 centres, hôpitaux ou cliniques utilisent la MBSR aux États-Unis, et plus de 700 à travers le monde, l’utilisent comme outil de soin.

Marmotte, Parc de Yosémite (États-Unis)

samedi 15 juin 2013

Le bonheur est essentiellement un état intérieur

Chercher le bonheur en dehors de nous, c’est comme attendre le soleil dans une grotte orientée au nord. (Adage tibétain)
Si tous les hommes recherchent d’une façon ou d’une autre à être heureux, il y a loin de l’aspiration à la réalisation. C’est là le drame des êtres vivants. Ils redoutent le malheur mais courent à lui. Ils veulent le bonheur mais lui tournent le dos. Les moyens mêmes de pallier la souffrance servent souvent à l’alimenter. Comment cette tragique méprise peut-elle se produire ? Parce que nous ne savons pas nous y prendre. Maladroitement, nous recherchons le bonheur en dehors de nous-même, alors qu’il est essentiellement un état intérieur. S’il trouvait sa source au-dehors, il serait à jamais hors d’atteinte. Nos désirs sont sans limites et notre contrôle du monde, restreint, temporaire et le plus souvent illusoire. …
Nous n’hésitons pas à étudier pendant quinze ans, puis à nous former professionnellement parfois pendant plusieurs autres années, à faire de la gymnastique pour rester en bonne santé, à passer une grande part de notre temps à améliorer notre confort, nos richesses et notre statut social. À tout cela nous consacrons beaucoup d’efforts. Pourquoi en accordons-nous si peu à améliorer notre condition intérieure ? N’est-ce pas elle qui détermine la qualité de notre vie ? Quelle curieuse hésitation, crainte ou inertie nous empêche de regarder en nous-même, d’essayer de comprendre la nature profonde de la joie et de la tristesse, du désir et de la haine ? La peur de l’inconnu l’emporte, et l’audace d’explorer le monde intérieur s’arrête à la frontière de notre esprit. Un astronome japonais me confia un jour : « Il faut beaucoup de courage pour regarder en soi. » Cette remarque d’un savant dans la force de l’âge, d’un caractère stable et ouvert, m’intrigua. Pourquoi une telle hésitation devant une recherche qui s’avère des plus passionnantes ? Comme l’écrivait Marc Aurèle (« Pensées », V-19) : « Regarde au-dedans de toi, c’est là qu’est la source intarissable du bien. »
(Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour le bonheur », Pocket n°12 276, 2005, p. 35-37)

Monastère de Tatev (Arménie)

mercredi 12 juin 2013

Accepter de faire des erreurs

Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche a dit un jour : « Il est vain de peser sans cesse le pour et le contre ; se tromper de temps à autre fait partie de la condition humaine. »
Il y a des gens qui mettent leur point d’honneur à avoir raison jusque dans les moindres détails. Nous-mêmes, très souvent, nous ne nous permettons pas de commettre une erreur.
Tout ce que l’on obtient par cette attitude, c’est la crainte d’aller de l’avant. La peur de se tromper est la porte qui nous enferme dans le château de la médiocrité. Si nous parvenons à la vaincre, nous faisons un pas décisif vers notre liberté.
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.154  ; J'ai Lu n°9651, 2011, p.149)

Mur de mani, Ladakh (Inde)

dimanche 9 juin 2013

Calmez le cerveau

Quand l’esprit est calme, moins de bulles remontent à la surface pour vous distraire, et il est plus facile de demeurer conscient. ... Les méthodes suivantes visent à affaiblir le brouhaha de la pensée verbale – cette voix qui papote en permanence dans un coin de votre tête.
Soyez conscient du corps entier
Certaines parties du cerveau sont liées par ce qu’on appelle l’inhibition réciproque : lorsqu’une région s’active, elle en inactive une autre. Dans une certaine mesure, les hémisphères droit et gauche ont ce type de relation. Ainsi, lorsque vous stimulez l’hémisphère droit en effectuant les activités dont il a la charge, les centres verbaux de l’hémisphère gauche sont réduits au silence.
L’hémisphère droit, qui traite les informations visuospatiales, joue un rôle essentiel dans la représentation de l’état corporel, de sorte que la conscience du corps peut contribuer à inhiber le bavardage verbal du cerveau gauche. L’activation de l’hémisphère droit est encore plus importante lorsque vous percevez le corps dans son intégralité, recourant ainsi au traitement global de cet hémisphère.
Pour pratiquer la conscience du corps entier, commencez par la respiration entière : au lieu de laisser l’attention passer, comme elle le fait en temps normal, d’une sensation à une autre, essayez d’expérimenter votre respiration comme une forme unique et unifiée de sensations dans le ventre, la poitrine, la gorge et le nez. Il est normal que ce ressenti unifié se désagrège au bout d’une seconde ou deux. Quand c’est le cas, essayez simplement de le recréer. Puis étendez la conscience jusqu’à inclure l’ensemble du corps, perçu globalement comme quelque chose d’unique. Cette sensation du corps aura également tendance à se désagréger rapidement, en particulier au début. Quand c’est le cas, contentez-vous de la restaurer, même si ce n’est que pour quelques secondes. Au fil de la pratique, vous ferez des progrès et vous finirez même par être capable de la maintenir dans des situations quotidiennes, telles des réunions.
En plus de faire taire l’esprit verbal, la conscience du corps entier contribue à l’unicité de l‘esprit – un état méditatif caractérisé par la fusion de tous les aspects de l’expérience et une grande stabilité de l’attention.
(HANSON Rick et MENDIUS Richard, « Le cerveau de Bouddha : Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences » (2009), Pocket n°15 216, 2013, Préface de Christophe André, p. 254-255)

Désert blanc (Égypte)

jeudi 6 juin 2013

Attention à l'attention

Mais comment peut-on faire attention à l'attention ? Là encore, nous ne pouvons que spéculer. Si je vous demandais ce à quoi vous faites attention en ce moment même, vous seriez sans doute capable de me répondre : « Je suis concentré sur la phrase que je suis en train de lire, et pas sur le bruit des voitures dans la rue. » Le cerveau sait donc, spontanément, ce à quoi il fait attention. C'est assez logique, compte tenu du lien intime entre l'attention et la mémoire de travail. Puisque l'attention stabilise l'activité neuronale générée par les stimuli sur lesquels elle se porte, elle contribue naturellement à les maintenir en mémoire de travail. Il vous suffit donc d’inspecter le contenu de votre mémoire de travail pour savoir ce à quoi vous faisiez attention à l'instant. Quel souvenir gardez-vous de l'instant qui vient de s'écouler ? En théorie, une personne entraînée devrait pouvoir inspecter le contenu de sa mémoire de travail tout en restant concentrée sur la tâche qu'elle est en train d'effectuer, pour savoir, justement, ce à quoi elle fait attention. Nous savons que l’attention peut basculer régulièrement d’une cible à une autre. Combien d'activités demandent une attention réellement continue, au point de ne pas pouvoir tolérer une fraction de seconde d’infidélité toutes les deux ou trois secondes ? Au lieu d’osciller entre sa tâche et ses pensées, l'expert de l’attention oscillerait entre sa tâche et sa mémoire de travail, pour vérifier qu'il est bien concentré. L'expert mettrait en jeu ce que Jonathan Schooler et son collègue Jonathan Smallwood appellent la meta-awareness, c'est-à-dire une forme de connaissance de son état mental du moment. Nous savons, grâce à leurs travaux, que la plupart des gens mettent rarement en jeu cette capacité du cerveau humain, sauf au moment où on le leur demande. Notre attention décroche donc souvent à notre insu ; comme le suggère le titre explicite de l'un de leurs articles, « Les lumières sont allumées, mais il n'y a personne à la maison » .
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.309-310)

Phare de Mean Ruz, Ploumanac’h (France)

lundi 3 juin 2013

Ne pas ruminer (II)

La rumination est souvent associée à la morosité et à un sentiment d’impuissance. Comme elle est pénible, on tente parfois de s’en écarter en essayant de penser à autre chose ou de s’occuper, mais les états d’âme négatifs restent là, en toile de fond. Du coup, on ne fait rien correctement : ni l’activité en cours ni la réflexion sur le problème. La lucidité et l’efficacité, ce serait plutôt de choisir vers quoi on veut réfléchir et de le faire pleinement. Or ce n’est pas si simple et, parfois, mieux vaut carrément aller marcher, nager, pédaler, jardiner ou bricoler. Cela aggravera moins les choses que de continuer à ruminer, cela nous permettra quelques petits états d’âme positifs et nous rapprochera peut-être d’une solution. Bouger, courir, écrire, parler : agir peut nous aider à stopper la rumination et à revenir ensuite vers une vraie réflexion. Eh oui, sous notre cerveau, il y a un corps, qui a lui aussi son mot à dire. ...
… De nombreux travaux ont montré que l’écriture de soi était bénéfique à notre santé, qu’elle aidait à la pacification émotionnelle, notamment dans nos moments de vie difficiles. La mise en mots et en récit de nos expériences de vie permet d’augmenter la cohérence d’événements et d’états d’âme qui, sans cela, auraient un goût de flou et d’inachevé. Les études qui comparent le fait de parler, d’écrire ou de simplement réfléchir à des expériences de vie douloureuses montrent clairement que l’écriture et la discussion font toutes deux bien mieux que la réflexion solitaire. Pourquoi la « simple» réflexion est-elle souvent si peu utile ? Parce qu’elle dérape très vite vers la rumination ! Alors qu’il est bien plus difficile de ruminer par écrit : l’absurdité et la toxicité du mécanisme nous sauteraient aux yeux, tandis que nous le tolérons dans notre esprit…
(Christophe ANDRÉ, « Sérénité, 25 histoires d’équilibre intérieur », Éd. Odile Jacob, 2012, p.31-34 + p.37)

Chott el-Jérid (Tunisie)

vendredi 31 mai 2013

Nourrir la conscience à chaque instant

Par une froide soirée d'hiver, je rentrais chez moi après une promenade dans les collines. Je découvris que toutes les portes et fenêtres de mon ermitage avaient été grandes ouvertes. En partant un peu plus tôt, je ne les avais pas bien fermées. Un vent froid avait soufflé à travers la maison, ouvrant les fenêtres et dispersant partout dans la pièce les papiers de mon bureau. Immédiatement, je fermai portes et fenêtres, allumai une lampe, ramassai les papiers et les arrangeai soigneusement sur mon bureau. Puis j'allumai un feu dans la cheminée. Très vite, les bûches crépitèrent, ramenant la chaleur dans la pièce.
Parfois, dans une foule, on a froid, on se sent fatigué et solitaire. On aimerait pouvoir se retirer et avoir chaud à nouveau, comme je le fis ce soir-là en fermant les fenêtres et en m'asseyant près du feu, protégé du vent froid et humide. Nos sens sont des fenêtres sur le monde : quelquefois, le vent souffle à travers eux et dérange tout en nous. Certains d'entre nous laissent tout le temps leurs fenêtres ouvertes : les images et les sons du monde les envahissent et mettent à nu leur moi triste et troublé. Ils se sentent glacés, solitaires et craintifs. Ne vous est-il jamais arrivé de regarder un film horrible mais d'être incapable d'éteindre la télévision ? Les bruits rauques des explosions, les coups de feu vous dérangent. Pourtant, vous ne vous levez pas pour éteindre. Pourquoi vous torturez-vous ainsi ? N'avez-vous pas envie de fermer vos fenêtres ? Avez-vous peur de la solitude – du vide et de la solitude que vous risquez de trouver en étant seul face à vous-même ?
En regardant un mauvais film à la télévision, nous devenons ce film. Nous sommes ce que nous ressentons, ce que nous percevons. Si nous sommes en colère, nous sommes la colère. Si nous sommes amoureux, nous sommes l'amour. Si nous regardons un pic montagneux recouvert de neige, nous sommes la montagne. Nous pouvons être tout ce que nous voulons. Alors pourquoi ouvrons-nous nos fenêtres à de mauvais films télé créés par des producteurs cupides qui cherchent à faire sensation - et de l'argent facile ? Ces programmes font battre nos cœurs, serrer nos poings et nous laissent épuisés. Qui permet que de telles émissions soient réalisées et vues par de très jeunes personnes ? Personne d'autre que nous ! Nous ne sommes pas assez exigeants, trop enclins à regarder tout ce qui passe sur le petit écran. Nous sommes aussi trop solitaires, trop paresseux ou trop pleins d'ennui pour créer nos propres vies. Nous allumons la télé et la laissons ainsi, offrant à quelqu'un d'autre le soin de nous guider, de nous modeler, de nous détruire. Nous oublier de cette façon-là, c'est laisser notre destin dans les mains d'autres que nous, qui n'agissent pas forcément de façon responsable. Nous devons savoir quelles émissions nous font du mal – à notre système nerveux, à nos esprits et à nos cœurs – et quelles émissions nous font du bien.
Bien sûr, je ne parle pas seulement de la télévision. Tout autour de nous, combien de pièges tendus par nos semblables et par nous-mêmes. En une seule journée, combien de fois ne nous égarons-nous et ne nous éparpillons-nous pas à cause d'eux ? Nous devons faire très attention à notre destin et à notre paix. Je ne suggère pas de fermer toutes les fenêtres, car il y a bien des miracles dans ce monde que nous appelons le monde « extérieur ». Nous pouvons ouvrir nos fenêtres à ces miracles et regarder chacun d'entre eux avec attention. Ainsi, même quand on est assis à côté d'un cours d'eau limpide, en écoutant de la belle musique ou quand on regarde un excellent film, on ne doit pas se perdre entièrement dans le courant, la musique ou le film. On doit continuer à être conscient de soi et de sa respiration. Avec le soleil de la conscience qui brille en soi, on peut éviter la plupart des dangers. Le courant sera plus pur, la musique plus harmonieuse et l'âme du réalisateur tout à fait tangible.
(Thich Nhat Hanh, « La sérénité de l’instant », préface du XIVème Dalaï-lama, J’ai Lu n°8863, 2009, p. 27-29)

Nénuphars, Jardin Majorelle, Marrakech (Maroc)

lundi 27 mai 2013

Ne pas perdre de temps sur le chemin...

I. - Il ne faut pas seulement considérer que la vie chaque jour se consume et que la part qui reste diminue d’autant. Mais il faut encore considérer ceci : à supposer qu’un homme vive longtemps, il demeure incertain si son intelligence restera pareille et suffira dans la suite à comprendre les questions et à se livrer à cette spéculation qui tend à la connaissance des choses divines et humaines. Si cet homme, en effet, vient à tomber en enfance, il ne cessera ni de respirer, ni de se nourrir, ni de se former des images, ni de se porter à des impulsions, ni d’accomplir toutes les autres opérations du même ordre ; mais la faculté de disposer de soi, de discerner avec exactitude tous nos devoirs, d’analyser les apparences, d’examiner même s’il n’est point déjà temps de sortir de la vie, et de juger de toutes les autres considérations de ce genre qui nécessitent une raison parfaitement bien exercée, cette faculté, dis-je, s’éteint la première. Il faut donc se hâter, non seulement parce qu’à tout moment nous nous rapprochons de la mort, mais encore parce que nous perdons, avant de mourir, la compréhension des questions et le pouvoir d’y prêter attention.
 (MARC-AURÈLE [121–180 ap. J-C], « Pensées pour moi-même », Livre III, I)

...Celui qui a le plus longtemps vécu et celui qui mourra le plus tôt, font la même perte. C’est du seul présent, en effet, que l’on peut être privé, puisque c’est le seul présent qu’on a...
(MARC-AURÈLE [121–180 ap. J-C], « Pensées pour moi-même », Livre II, XIV)


Tassili N'Ajjer, près de Djanet (Algérie)

jeudi 23 mai 2013

Le sage et les perles

Un sage méditait, assis au bord de la rivière. Un de ses disciples se pencha pour déposer à ses pieds deux énormes perles, gages de vénération et de dévotion. Le sage ouvrit les yeux, souleva l’une des perles et la tint avec si peu de soins qu’elle lui tomba des mains et roula par terre jusque dans la rivière. Le disciple, horrifié, plongea aussitôt. Il chercha encore et encore jusque tard dans la soirée, en vain. Finalement, tout mouillé et épuisé, il tira le sage de sa méditation : « Vous avez vu où elle est tombée. Montrez-moi l’endroit, je vais vous la rapporter. » Le sage souleva l’autre perle, la jeta dans la rivière et dit : « Exactement à cet endroit ! »
N’essayez pas de posséder les choses, car vous ne pouvez pas vraiment les posséder. Assurez-vous simplement qu’elles ne vous possèdent pas !
(Anthony de Mello, s.j., « Quand la conscience s’éveille » [1984], Éd. Albin Michel 2010, p.93)

Boulangerie, Riga (Lettonie)


lundi 20 mai 2013

Comprendre pourquoi nous sommes attirés par le négatif pour contrebalancer les effets de cette tendance

... Le cerveau est conçu davantage pour éviter que pour rechercher. En effet, ce sont les expériences négatives, et non positives, qui déterminent en général la survie.
Par exemple, imaginez nos ancêtres mammifères qui tentaient d’échapper à des dinosaures dans un Jurassic Park mondial, il y a soixante-dix millions d’années. Un œil par-dessus l’épaule, attentifs au moindre craquement de brindilles, prêts à se figer, à détaler ou à attaquer selon la situation. Seuls les plus rapides s’en sortaient. S’ils manquaient une carotte – l’occasion de se nourrir ou de s’accoupler –, d’autres opportunités pouvaient se présenter plus tard. Mais s’ils ne parvenaient pas à éviter un bâton – un prédateur –, ils étaient probablement tués, sans autre perspective de récompense à l’avenir. Ceux qui vivaient suffisamment longtemps pour transmettre leurs gènes faisaient très attention aux expériences négatives.
Examinons six moyens à la disposition du cerveau pour éviter le bâton.
Vigilance et anxiété
Lorsque vous êtes éveillé et que vous ne faites rien de particulier, votre cerveau active un « réseau par défaut » dont l’une des fonctions semble être de scanner votre environnement et votre corps à la recherche de menaces potentielles. Cette conscience de base s’accompagne souvent d’un sentiment sous-jacent d’anxiété qui vous maintient en état d’alerte. Essayez de déambuler pendant quelques minutes dans la rue sans jamais vous sentir sur vos gardes, gêné ou tendu. C’est très difficile.
Cela n’a rien d’étonnant car nos ancêtres mammifères, primates et humains étaient à la fois des proies et des prédateurs. ...
La sensibilité aux informations négatives
En général, le cerveau détecte plus rapidement les informations négatives que les informations positives. Prenez l’exemple des expressions faciales. Pour l’animal social que nous sommes, elles sont un moyen essentiel de signaler un danger ou une opportunité : sur un visage, la crainte est perçue bien plus vite que le bonheur ou une expression neutre, probablement grâce à l’amygdale. En fait, même lorsque les chercheurs font des grimaces apeurées imperceptibles pour l’attention consciente, l’amygdale s’active. Le cerveau est attiré par les mauvaises nouvelles.
Stockage ultra-prioritaire
Lorsqu’un événement est signalé comme négatif, l’hippocampe veille à ce qu’il soit soigneusement stocké pour information. « Chat échaudé craint l'eau froide. » Votre cerveau agit comme du Velcro sur les expériences négatives et comme du Téflon sur les expériences positives – bien que la plupart le vos expériences soient probablement neutres ou positives.
Le négatif l’emporte sur le positif
En général, les événements négatifs ont plus d’impact que les événements positifs. Par exemple, il est facile d’acquérir un sentiment d’impuissance à partir le quelques échecs, mais difficile de s’en défaire, quel que soit le nombre de succès. On se démène davantage pour éviter une perte que pour obtenir un gain comparable. Les victimes d’accident mettent souvent plus de temps à retrouver leur état de bonheur originel que les gagnants de la loterie. Les mauvaises informations qui circulent sur une personne ont plus le poids que les bonnes, et, dans le domaine relationnel, il faut en moyenne cinq interactions positives pour compenser les effets d’une seule interaction négative.
Traces durables
Les expériences négatives « désapprises » laissent malgré tout une trace indélébile dans le cerveau. Ce résidu sommeille, prêt à se réactiver si vous vivez un événement déclenchant une peur similaire.
Cercles vicieux
Les expériences négatives créent des cercles vicieux. En vous rendant pessimiste, surréactif et finalement négatif.
(HANSON Rick et MENDIUS Richard, « Le cerveau de Bouddha : Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences » (2009), Pocket n°15 216, 2013, Préface de Christophe André, p.73-77)


Peintures rupestres, Erg Mehedjebat (Algérie)

vendredi 17 mai 2013

Plus vous serez disposé à donner, plus vous recevrez en retour.

Nous avons tous besoin d’amour. L’amour fait partie de la nature humaine, autant que manger, boire et dormir. Il nous arrive de nous asseoir, seuls, devant un beau coucher de soleil et de penser : « Toute cette beauté n’a aucune importance, puisque je n’ai personne avec qui la partager. »
Il faudrait alors nous demander combien de fois, alors qu’on nous réclamait de l’amour, nous avons détourné la tête. Combien de fois nous avons eu peur de nous approcher de quelqu’un et de lui avouer sans façon que nous étions amoureux.
Gare à la solitude. Telles les drogues les plus dangereuses, elle crée une dépendance. Si le coucher de soleil semble ne plus avoir de sens pour vous, faites preuve d’humilité et allez chercher de l’amour. Sachez que, là comme pour d’autres biens spirituels, plus vous serez disposé à donner, plus vous recevrez en retour.
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.126  ; J'ai Lu n°9651, 2011, p.121)

Coucher de soleil, Erg Mehedjebat (Algérie)

mardi 14 mai 2013

Ne pas ruminer (I)

Ruminer, c’est se focaliser, de manière répétée, circulaire, stérile, sur les causes, les significations et les conséquences de nos problèmes, de notre situation, de notre état. On utilise aussi en anglais le terme de brooding : couver. Effectivement, dans la rumination, on reste inactif, assis sur ses problèmes que l’on garde bien au chaud, sous soi, en les faisant croître…
Nos ruminations passent souvent inaperçues en tant que telles à nos propres yeux, car nous croyons alors réfléchir. Mais la rumination n’est pas une vraie réflexion, elle est stérile. On a pu montrer que, dans la rumination, la personne se focalise sur le problème et ses conséquences, et pas sur les solutions possibles à mettre en œuvre. Erreur de ciblage, erreur d’aiguillage : on perd un temps infini à ruminer sur les causes et conséquences éventuelles des difficultés au lieu de chercher des remèdes. Les ruminations engendrent de la souffrance, mais pas de solutions.
Par essence, la rumination étale dans le temps les soucis et événements malheureux, comme s’ils n’étaient pas déjà assez ennuyeux tels quels. Elle les dilate, les répand dans toute notre vie, le passé (« c’est parce que je n’ai pas fait ce qu’il fallait que tout cela arrive… ») et le futur (« cela va entraîner ceci et cela… »), ce qui pollue totalement l’évaluation que l’on devrait faire du problème au présent. Quand on rumine, c’est comme si on écoutait un vieux disque rayé, qui ressasserait indéfiniment le même passage, mais que l’on n’arrive plus à retirer de l’appareil, pas plus qu’on n’arrive à couper le son de ce dernier, ni à quitter la pièce.
Joue aussi dans ces sombres raisonnements en boucle la croyance que, pour résoudre un problème, il faut y réfléchir longuement ; et que plus on y réfléchit, plus on a de chances de trouver la bonne solution. Ce qui n’est pas toujours vrai. Autre problème : entre en ligne de compte dans la rumination une dimension, une obsession presque, de jugement, une tendance à porter un jugement sur les choses (bien ou mal) et à chercher des coupables ou des responsables (soi ou les autres), à percevoir les problèmes comme des fautes ou des manquements (qui a mal fait ?). Quête souvent inutile et dangereuse…
(Christophe ANDRÉ, « Sérénité, 25 histoires d’équilibre intérieur », Éd. Odile Jacob, 2012, p.31-33)

Fous de Bassan en train de couver (de ruminer ?)
Ile Rouzic (Bretagne, France)

samedi 11 mai 2013

L'esprit et ses qualités ont un potentiel de développement illimité

Dharmakirti va encore plus loin en suggérant que, contrairement au physique et à ses capacités, l'esprit et ses qualités ont un potentiel de développement illimité. Il oppose entraînement mental et physique et prend l'exemple du saut en longueur et des prouesses que peuvent accomplir les athlètes. Même si chaque athlète, pris individuellement, peut atteindre des niveaux très différents, sa nature et la constitution de son corps lui imposent une limite fondamentale, indépendamment de son degré d'entraînement. Même les substances illégales, absorbées par les athlètes modernes pour repousser les limites physiques, ne peuvent agir que de façon marginale et ne permettent pas au corps humain de dépasser les limites fondamentales de sa propre nature. En revanche, selon Dharmakirti, il y a bien moins de contraintes naturelles qui s'exercent sur la conscience et on peut les éliminer, de sorte qu'une qualité mentale comme la compassion peut, en principe, être développée sans limites.
(Dalaï-lama, « Tout l’univers dans un atome, Science et bouddhisme, une invitation au dialogue », Robert Laffont, 2006, p. 170-171 ; Pocket n°13 348, 2009, p.152)

Dunes près de Chinguetti (Mauritanie)

mercredi 8 mai 2013

Harmoniser le corps et l’esprit

… Dans la vie quotidienne, on se perd tout le temps. Le corps est ici, mais l’esprit est ailleurs, dans le passé, dans le futur, sous l’emprise de la colère, de la jalousie, de la peur, etc. L’esprit n’est pas vraiment avec le corps. Vous n’êtes pas là. Pour être vraiment là, il faut ramener le corps vers l’esprit, l’esprit vers le corps. Il faut réaliser ce qu’on appelle l’unité du corps et de l’esprit. C’est très important dans la méditation bouddhique. D’un côté il y a le corps, de l’autre l’esprit, et chacun va dans une direction différente. Dans ce cas, vous n’êtes pas vraiment là. Donc il faut faire en sorte que le corps et l’esprit se rejoignent, pour pouvoir réaliser l’unité du corps et de l’esprit. Le bouddhisme nous enseigne des méthodes pour le faire, par exemple la respiration consciente.
La respiration est comme un pont qui relie notre corps et notre esprit. Entre le corps et l’esprit, il y a quelque chose qui est la respiration. Si vous revenez à votre respiration, vous respirerez en Pleine Conscience.
J’inspire, je sais que j’inspire.
J’expire, je sais que j’expire.
Votre corps et votre esprit commencent à revenir ensemble, à se rejoindre et, pour cela, quelques secondes ont suffi. Il faut seulement cinq secondes pour une inspiration et cinq autres secondes pour une expiration ; quand vous respirez vraiment, votre esprit et votre attention se concentrent sur la respiration.
J’inspire, je sais que c’est une inspiration.
J’expire, je sais que c’est une expiration.
C’est un jeu d’enfant, c’est très facile. Quand vous respirez de cette façon-là, vous vous concentrez sur votre inspiration et sur votre expiration. L’objet de votre concentration, c’est l’inspiration ou l’expiration. Vous ne pensez à rien d’autre. Le passé, le futur, vos soucis, votre colère, votre désespoir ne sont plus là. …
Descartes a dit : « Je pense, donc je suis », mais à la lumière de la pratique, on peut dire : « Je pense ... et je ne suis pas là. » Vous êtes perdu dans votre pensée, vous n’êtes pas vraiment là. Pour être vraiment là, il faut que cesse la pensée. Il faut vivre profondément son inspiration et son expiration.
(Thich Nhat Hanh, « Toucher la vie », J’ai Lu n°9255, 2010, p.21-23)

Bambous, Jardin Majorelle, Marrakech (Maroc)

dimanche 5 mai 2013

Prendre les rênes de sa vie en main (II)

– Donc nous existons. C’est un fait et nous n’y pouvons rien. Maintenant il nous faut vivre. Et là, nous sommes concernés : car nous sommes appelés à devenir les auteurs de notre vie. Telle une œuvre d’art, nous devons tout d’abord la vouloir ; puis l’imaginer, la penser ; enfin la réaliser, la modeler, la sculpter, et cela à travers tous les événements, heureux ou malheureux, qui surviennent sans que nous y puissions rien. On apprend à vivre, comme on apprend à philosopher ou à faire la cuisine. Et le meilleur éducateur de la vie, c’est la vie elle-même et l’expérience qu’on peut en retirer.
– Je comprends cela. Mais en quoi avons-nous peur de la vie ?
– Nous avons peur de nous ouvrir pleinement à la vie, d’accueillir son flot impétueux. Nous préférons contrôler nos existences en menant une vie étroite, balisée, avec le moins de surprises possible. Cela est tout aussi vrai dans les humbles demeures que dans les palais ! L’être humain a peur de la vie et il est surtout en quête de la sécurité de l’existence. Il cherche, tout compte fait, davantage à survivre qu’à vivre. Or survivre, c’est exister sans vivre … et c’est déjà mourir.
Le sage regarda ses interlocuteurs avec un grand sourire. Puis il poursuivit :
– Passer de la survie à la vie, c’est une des choses les plus difficiles qui soient ! De même est-il si difficile et effrayant d’accepter d’être les créateurs de notre vie ! Nous préférons vivre comme des brebis, sans trop réfléchir, sans trop prendre de risques, sans trop oser aller vers nos rêves les plus profonds, qui sont pourtant nos meilleures raisons de vivre. Certes tu existes, mon jeune ami, mais la question que tu dois te poser c’est : « est-ce que je suis vivant ? »
(LENOIR Frédéric, « L’oracle della Luna », Albin Michel, 2006, p.434-435 ; ou J’ai Lu n°37281, 2008)

Fous de Bassan, Ile Rouzic (Bretagne, France)



jeudi 2 mai 2013

La pleine conscience, un état attentionnel potentiellement optimal

Cet état attentionnel potentiellement optimal s'apparente à ce que certaines traditions bouddhistes appellent la « présence attentive » ou « pleine conscience » – Mindfulness. Cet état est souvent décrit comme une attitude de réceptivité non biaisée à sa propre expérience consciente. Les chercheurs en neurosciences cognitives qui se sont récemment intéressés à cet état utilisent aussi le terme Open Monitoring, que l'on pourrait traduire par « surveillance ouverte ». La personne remarque, ou surveille, les sensations qui émergent en elle, quelle que soit leur nature, sans s'y attacher et sans chercher à les contrôler. Elle ne lutte pas avec ses sensations, mais glisse sur elles, comme un marin expérimenté sur les vagues et le vent. Ces sensations peuvent provenir du monde extérieur ou de l'imagination, et peuvent être sensorielles ou émotionnelles, peu importe ; seuls comptent leur présence et le fait de ne pas les laisser captiver l'attention. Comme l'a bien décrit le maître zen Hakuin, l'esprit ne doit alors ni s'attacher ni rejeter aucun des objets des sens. L'attention reste donc dans un état d'équilibre assez fin qui préserve son caractère global. Il s'agit d'éviter toute forme de captivation, qui ramènerait l'attention à un niveau local et ferait perdre de vue la coordination d'ensemble de l’expérience ressentie et du comportement. L’image qui me vient à l'esprit est celle d'un balai que l'on devrait maintenir sur sa main dans un état d’équilibre vertical. Le contrôle du balai n'utilise pas la force brute, mais une surveillance attentive, légère mais constante, de sa verticalité. Le contrôle de l'attention, comme celui du balai se fait par petites touches.
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.334-336)

Désert du Namib (Namibie)