lundi 5 novembre 2012

Vivons-nous notre vie ?

Le père d'« Aussi Connu que la Lune » (vieille histoire tibétaine)
 Un homme très pauvre, ayant durement travaillé, avait réussi à amasser tout un sac de grain. Il en était très fier et, quand il rentra chez lui, il accrocha le sac à une poutre de sa maison au moyen d'une corde, pour le mettre à l'abri des rats et des voleurs. Quand le sac fut suspendu, pour plus de sûreté, il s'installa dessous afin d'y passer la nuit. Allongé là, son esprit se mit à vagabonder : « Si je peux vendre ce grain par petites quantités, j'en tirerai un plus grand profit... Je pourrai alors en acheter d'autre et recommencer la même opération ; d'ici peu, je serai riche et je deviendrai quelqu'un dans la communauté. Toutes les filles s'intéresseront à moi. J'épouserai une belle femme et, bientôt, nous aurons un enfant... Ce sera un fils, évidemment... Comment pourrions-nous bien l'appeler ? » Laissant son regard errer dans la pièce, il aperçut, par la petite fenêtre, la lune qui se levait.
« Quel signe ! » pensa-t-il. « Voilà qui est de bon augure ! C'est un nom parfait, vraiment : je l'appellerai "Aussi Connu que la Lune"... » Mais, tandis qu'il spéculait de la sorte, un rat s'était frayé un chemin jusqu'au sac et en avait rongé la corde. A l'instant même où les mots « Aussi Connu que la Lune » sortirent de ses lèvres, le sac de grain tomba du plafond, le tuant sur le coup. « Aussi Connu que la Lune », cela va sans dire, ne vit jamais le jour.

Combien d'entre nous, comme l'homme de cette histoire, sommes pris dans le tourbillon de ce que j'appelle aujourd'hui une « paresse active » ? Il existe, naturellement, différentes sortes de paresse : il y a la paresse à l'orientale, et celle à l'occidentale. La paresse à l'orientale est pratiquée à la perfection en Inde. Elle consiste à flâner au soleil toute la journée, sans rien faire, à éviter toute forme de travail et toute activité utile, à écouter de la musique de film hindie à la radio et à discuter avec des amis tout en buvant force tasses de thé. La paresse à l'occidentale est tout à fait différente : elle consiste à remplir sa vie d'activités fébriles, si bien qu'il ne reste plus de temps pour affronter les vraies questions.
Si nous examinons notre vie, nous verrons clairement que nous accumulons, pour la remplir, un nombre considérable de tâches sans importance et quantité de prétendues « responsabilités ». Un maître compare cela à « faire le ménage en rêve ». Nous nous disons que nous voulons consacrer du temps aux choses importantes de la vie, mais ce temps, nous ne le trouvons jamais. Rien qu'en se levant le matin, il y a tant à faire : ouvrir la fenêtre, faire le lit, prendre une douche, se brosser les dents, donner à manger au chien ou au chat, faire la vaisselle de la veille au soir, s'apercevoir qu'on n'a plus de sucre, ou plus de café, aller en acheter, préparer le petit déjeuner – la liste est interminable. Puis, il y a les vêtements à trier, à choisir, à repasser et à replier. Enfin il faut se coiffer, se maquiller... Impuissants, nous voyons nos journées se remplir de coups de téléphone, de projets insignifiants ; nous avons tant de responsabilités... Ne devrions-nous pas dire plutôt d'« irresponsabilités » ?
C'est notre vie qui semble nous vivre, nous porter et posséder sa propre dynamique étrange. En fin de compte, tout choix et tout contrôle semblent nous échapper. Bien sûr, il nous arrive d'en ressentir un certain malaise, d'avoir des cauchemars et de nous réveiller en sueur. Nous nous demandons alors : « Que suis-je en train de faire de ma vie ? » Mais au petit déjeuner, nos peurs se sont dissipées ; nous reprenons l'attaché-case et... nous voici revenus au point de départ.
(Sogyal Rinpoché, « Le livre tibétain de la vie et de la mort », Éditions de la Table Ronde 2003,  p.45-47 ; Livre de Poche n°30 024, p.57-59)

Lune (Photo prise à proximité de l’observatoire de Byurakan, Arménie)

lundi 29 octobre 2012

Pourquoi changer ?

Les enfants, qui sont des individus très pragmatiques, ne font pas toujours ce que leur conseillent leurs parents, ils reproduisent plutôt ce que ces derniers font, estimant sans doute que la vérité d’un individu se retrouve plus dans ses actes que dans ses paroles…
(ANDRÉ Christophe et LELORD François, « Comment gérer les personnalités difficiles » [1996/2000], Éd. Odile Jacob poche, n°10, p.232)

Un des meilleurs moyens de faire changer les gens n’est pas de leur expliquer ce qu’ils doivent faire ou penser, mais de leur montrer l’exemple.
(ANDRÉ Christophe et LELORD François, « Comment gérer les personnalités difficiles » [1996/2000], Éd. Odile Jacob poche, n°10, p.241)

La liberté extérieure que nous atteindrons dépend du degré de liberté intérieure que nous aurons acquis. Si telle est la juste compréhension de la liberté, notre effort principal doit être consacré à accomplir un changement en nous-même.
(Mahatma Gandhi, cité par Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour le bonheur », Pocket n°12 276, 2005, p.87 ; cette citation figure, avec un traduction légèrement différente, dans Gandhi  « Tous les hommes son frères », Folio essais n°130, 2005, p.248)
Nous devons être le changement que nous voulons dans le monde.
(attribué au Mahatma Gandhi, cité  par Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour le bonheur », Pocket n°12 276, 2005, p. 347)

« Note bien, je crois que la pensée de Gandhi [« Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde. »] dépassait les considérations individuelles, les attentes personnelles de changement. Je pense qu’il désignait surtout les évolutions que chacun aimerait voir dans la société d’une manière générale, et il voulait sans doute dire qu’il est beaucoup plus fort d’incarner soi-même la voie à suivre, et finalement d’être un modèle pour les autres, que de simplement dénoncer et critiquer.
(GOUNELLE Laurent, « Dieu voyage toujours incognito », éd. Anne Carrière, 2010, p. 120-121)

Chenille devenue papillon, Château de Hac  (Bretagne)



samedi 27 octobre 2012

L'amour romantique est aveugle

... Pourquoi devient-on amoureux ? Pourquoi tombe-t-on amoureux d’une personne plutôt que d’une autre ? Parce que nous sommes conditionnés. Il y a dans notre subconscient une image qui correspond au type de personne qui nous séduit, nous attire. En conséquence, lorsque nous rencontrons un être qui colle à cette image, nous en tombons éperdument amoureux. Mais avons-nous vraiment vu cette personne ? Non, nous ne la verrons qu’après l’avoir épousée. C’est alors que nous verrons clair ! Mais c’est peut-être à ce moment-là que le véritable amour pourra commencer. Tomber amoureux n’a rien à voit avec l’amour. Ce n’est pas l’amour, c’est du désir, un désir brûlant. Vous voulez, de tout votre cœur, que cette adorable créature ne cesse de vous répéter que vous lui plaisez. Cela vous donne une sensation extraordinaire. Et pendant ce temps-là, ceux qui vous entourent disent peut-être « Mais que peut-il bien lui trouver ? » C’est ça le conditionnement : vous ne voyez pas. On dit d’ailleurs que l’amour est aveugle. Croyez-moi, il n’y a rien de plus clairvoyant que le véritable amour. L’attachement inconditionnel est aveugle, la dépendance est aveugle. S’accrocher, avoir besoin, désirer quelqu’un signifie être aveugle. C’est le contraire du véritable amour. N’appelez pas cela amour. Bien sûr, le mot a perdu son sens sacré dans la plupart des langues modernes. Les gens parlent de « faire l’amour », de « tomber amoureux ». …
Alors que veut dire être amoureux ? La première chose est de clarifier notre perception. La raison pour laquelle nous ne voyons pas clairement la personne dont nous sommes tombés amoureux est évidente : nos émotions nous font obstacle, ainsi que notre conditionnement, nos préférences et nos dégoûts. Nous devons nous colleter avec ce fait. Mais nous devons nous colleter également avec des éléments plus fondamentaux : nos idées, nos convictions, nos concepts.
(Anthony de Mello, s.j., « Quand la conscience s’éveille » [1984], Éd. Albin Michel 2010, p.150-151)

Cadenas symbolisant un amour éternel, dans un parc de  Riga (Lettonie)

mercredi 24 octobre 2012

L’attention aux pensées

L’attention
Livré à soi-même, l’esprit est comparable à un oiseau frétillant qui volette de branche en branche, ou plonge d’un arbre jusqu’à terre pour se renvoler dans un autre arbre. Dans cette image, les branches, le sol et l’autre arbre représentent les exigences de nos cinq sens, de même que nos pensées et nos émotions. Toutes ces choses ont l’air très intéressant et sont puissamment attirantes. Et comme il est toujours en train de se passer quelque chose en nous et autour de nous, le pauvre oiseau frétillant a beaucoup de mal à se poser. Il n’est pas étonnant que je rencontre beaucoup de personnes qui se plaignent d’être stressées la plupart du temps ! Cette espèce de volettement perpétuel avec nos sens surchargés et nos pensées, comme nos émotions, qui exigent d’être reconnues, voilà ce qui nous empêche de rester détendus et concentrés. ...
(Yongey Mingyour Rinpotché, « Bonheur de la sagesse », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°32 372, 2011, p. 182)

Cinquième pas : l’attention aux pensées
Le travail sur l’activité des perceptions sensorielles est en quelque sorte une préparation au travail sur l’oiseau frétillant lui-même – la multitude des idées, des jugements et des concepts qui le poussent à sauter de branche en branche. Les pensées sont un peu plus insaisissables que les fleurs, les sons ou les sensations physiques. De prime abord, elles se précipitent comme l’eau qui dévale un escarpement. On ne peut pas vraiment les voir. Mais en y faisant attention, comme on prête attention aux sons ou aux objets visuels, on peut prendre conscience de leur passage. Ce faisant, on peut prendre conscience de l’esprit par lequel toutes ces pensées apparaissent et disparaissent. « La pensée, disait mon père, est l’activité naturelle de l’esprit, l’expression de son pouvoir de tout produire. »
On ne fait pas attention à ses pensées dans le but de les arrêter, mais seulement de les observer. De même que prendre son temps pour regarder une rose ou écouter un bruit, prendre le temps d’observer ses pensées ne signifie pas les analyser. Ici, l’accent porte plutôt sur l’acte d’observer, lequel a naturellement le pouvoir de calmer l’esprit qui observe et de le stabiliser. On peut utiliser ses pensées plutôt qu’être utilisé par elles. S’il y a cent pensées qui vous traversent l’esprit au cours d’une minute, vous avez cent supports de méditation. Si l’oiseau frétillant saute de branche en branche, c’est formidable. Il suffit de regarder l’oiseau voleter en tous sens. Chaque sautillement, chaque envol est un support de méditation.
Il n’est pas nécessaire de s’attacher à la conscience d’une pensée ni de se concentrer dessus assez d’intensité pour la faire partir. Les pensées vont et viennent, ainsi qu’un vieil adage bouddhiste le soutient, « comme des flocons de neige qui tombent sur une pierre chaude ». Quel que soit ce qui vous traverse l’esprit, regardez-le aller et venir, avec légèreté et sans attachement, de la même manière que vous vous exerciez doucement à poser votre attention sur les formes, les sons et les sensations physiques.
(Yongey Mingyour Rinpotché, « Bonheur de la sagesse », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°32 372, 2011, p. 202-203)

Maroc, Tessaout (Chaîne de l'Atlas)

vendredi 19 octobre 2012

Un verre à moitié plein ou à moitié vide ?

C’était la veille de Noël. Le voyageur et sa femme dînaient dans l’unique restaurant d’un village des Pyrénées, et ils faisaient le bilan de l’année sur le point de se terminer. Le voyageur se mit à déplorer un événement qui ne s’était pas déroulé comme il l’aurait souhaité.
Sa femme regardait fixement le sapin de Noël qui décorait le restaurant. Le voyageur songea qu’elle ne semblait guère intéressée par la conversation, et il changea de sujet :
« Les décorations de cet arbre sont très jolies », remarqua-t-il.
- « C’est vrai », répondit-elle. « Mais si tu observes bien, au milieu de ces dizaines d’ampoules, il y en a une de grillée. Il me semble que, au lieu de considérer les innombrables bénédictions qui ont illuminé l’année passée, tu fixes ton regard sur la seule ampoule qui n’a rien éclairé du tout. »
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p. 83 ; J'ai Lu n°9651, 2011, p.78)

Flamands roses, Walvis Bay (Namibie)

dimanche 14 octobre 2012

Nous ne voyons pas les gens et les choses comme ils sont, mais en fonction de nous.

Imaginez que vous soyez indisposé et d’humeur massacrante. Quelqu’un vous emmène en promenade à travers la campagne. Le paysage est magnifique, mais votre mauvaise humeur vous empêche de le voir. Quelques jours plus tard, vous repassez devant le même paysage et vous vous dites : « Dieu du ciel, mais où étais-je pour ne pas avoir vu tout cela ? » Tout devient plus beau lorsqu’on change. Ou bien imaginez que vous regardez des arbres et des montagnes à travers une fenêtre balayée par la tempête. Tout vous semble flou et informe. Vous voudriez sortir et changer ces arbres et ces montagnes. Mais attendez ! Examinez d’abord votre fenêtre. Lorsque la tempête est finie et que cesse la pluie, vous regardez à nouveau par cette fenêtre et vous vous dites : « Comme tout paraît différent ! » Nous ne voyons pas les gens et les choses comme ils sont, mais en fonction de nous. C’est la raison pour laquelle deux personnes regardant la même chose ou la même personne ont des réactions différentes. Nous ne voyons pas les choses et les gens comme ils sont, mais en fonction de ce que nous sommes.
(Anthony de Mello, s.j., « Quand la conscience s’éveille » [1984], Éd. Albin Michel 2010, p.112-113)

Khatchkar (stèle), Lac Sevan (Arménie)

lundi 8 octobre 2012

La méditation peut-elle être utile face aux peurs excessives ?

Les techniques de méditation, d’introduction récente dans le champ des troubles phobiques, connaissent une certaine vogue. Leurs bénéfices sur le bien-être psychologique global sont avérés(1). Dans le domaine des phobies et des troubles anxieux en général, il s’agit probablement d’un champ prometteur, mais à propos duquel on manque encore de certitudes quant à leur efficacité thérapeutique précise(2). La méditation, notamment sous sa forme de « pleine conscience » (en anglais : mindfullness), consiste à entraîner peu à peu sa conscience à rester dans un état d’acceptation tranquille de ce qui nous entoure (par exemple les bruits autour de nous) et de ce que nous ressentons (par exemple, nos pensées, émotions et sensations).
La tâche est donc doublement difficile pour les personnes phobiques, qui sont habituellement en état de vigilance et de lutte vis-à-vis de l’environnement, et de leurs pensées et sensations physiques. Pour elles, les bénéfices de la méditation pourraient se situer à trois niveaux.
Le premier serait celui d’un effet facilitant la relaxation : beaucoup d’anxieux ont du mal à se relaxer car ils sont trop réceptifs au moindre dérangement, à la moindre sollicitation de leur attention. Ils n’arrivent à se détendre qu’au calme, sans bruit autour d’eux… Or ces conditions sont rarement remplies au quotidien. Apprendre à se détendre malgré les bruits extérieurs (« Ah ! ces moteurs de motos ») ou les pensées parasites (« Quand je pense à tout ce que j’ai à faire après ma séance de relaxation… ») est donc précieux pour les phobiques.
Un deuxième bénéfice peut être retiré de ce travail quant à l’attention à la fois vigilante et dispersée des personnes phobiques. Nous avons déjà décrit à quel point les peurs phobiques étaient souvent associées à des troubles de l’attention, plus ou moins importants selon les personnes. La plupart des phobiques ont en général du mal à fixer leur attention : en effet, cette dernière est en général consacrée à la surveillance inquiète plutôt qu’à l’observation détendue. Les phobiques peinent pour abandonner leur réflexe de surveillance de l’environnement. Le paradoxe, c’est qu’en même temps, une fois que ce qui fait peur est dépisté, il leur devient au contraire très difficile de fixer leur attention sur l’objet de cette peur, par un réflexe d’évitement. Ce qui serait pourtant le seul moyen de s’y habituer peu à peu. Les séances de méditation peuvent donc représenter une sorte d’entraînement à mieux maîtriser ses processus attentionnels, dans le but de faciliter les confrontations aux images, pensées ou sensations inquiétantes.
Enfin, un dernier bénéfice psychologique peut être attendu, des méthodes de méditation : développer les capacités d’acceptation des états émotionnels négatifs. C’est par exemple l’un des buts de la méditation bouddhiste(3). D’où son utilisation par certains thérapeutes, notamment dans la prévention des rechutes dépressives(4), mais aussi, depuis peu, dans la prise en charge psychothérapique des différents problèmes de peurs et d’anxiété(5), Pour les personnes phobiques, les exercices consistent à laisser arriver, puis à accepter les sensations, pensées, émotions, images désagréables qui peuvent survenir, sans chercher sur le moment à les repousser ou à les discuter. Juste se dire : « Ce qui me fait peur peut arriver. Ce n’est pas arrivé, cela peut ne jamais arriver, mais cela peut aussi arriver. Je dois apprendre peu à peu à supporter ces images ou ces idées. Et à agir si nécessaire pour empêcher la survenue des catastrophes que je redoute. Mais mon inquiétude, elle, ne servira à rien. Elle ne modifiera pas le cours des choses. Ce sont mes actes qui modifieront le cours des choses… » Avec mes patients, nous utilisons souvent dans ces moments l’image du bouchon de liège qui flotte sur l’océan : les vagues de la peur le font monter, descendre, mais il continuera de flotter. Même si les vagues sont énormes. Il suffit de les laisser passer…
(Christophe ANDRÉ, « Psychologie de la peur, craintes, angoisses et phobies », Éd. Odile Jacob, 2004 [2005 pour l’édition poche, n°166], p. 129-130)

Crocodile, Pays Kassena (Burkina Faso)

jeudi 4 octobre 2012

Le nuage et la dune

Un jeune nuage naquit au milieu d’une grande tempête en mer Méditerranée. Mais il n’eut pas le temps d’y grandir ; un vent puissant poussa tous les nuages vers l’Afrique.
À peine avaient-ils gagné le continent que le climat changea : un soleil généreux brillait dans le ciel, et au-dessous s’étendait le sable doré du désert du Sahara. Le vent continua de les pousser vers les forêts du Sud, vu que dans le désert il ne pleut pas, ou presque.
Cependant, ce qui arrive aux jeunes humains arrive aussi aux jeunes nuages : il décida de s’éloigner de ses parents et de ses amis plus âgés, pour connaître le monde.
« Que fais-tu ? protesta le vent. Le désert est le même partout ! Rejoins la formation, et allons jusqu’au centre de l’Afrique, où il y a des montagnes et des arbres extraordinaires ! »
Mais le jeune nuage, d’une nature rebelle, n’obéit pas ; peu à peu, il perdit de l’altitude, et il réussit à planer sur une brise douce, généreuse, près des sables dorés. Après une longue promenade, il s’aperçut qu’une dune lui souriait.
Il vit qu’elle aussi était jeune, formée récemment par le vent qui venait de passer. Il tomba amoureux sur-le-champ de sa chevelure dorée.
« Bonjour, dit-il. Comment est la vie en bas ?
- J’ai la compagnie des autres dunes, du soleil, du vent, et des caravanes qui de temps en temps passent par ici. Fi fait parfois très chaud, mais c’est supportable. Et comment est la vie là-haut ?
- Il y a aussi le vent et le soleil, mais l’avantage, c’est que je peux me promener dans le ciel et connaître beaucoup de choses.
- Pour moi la vie est courte, dit la dune. Quand le vent reviendra des forêts, je disparaîtrai.
- Et cela t’attriste ?
- Cela me donne l’impression de ne servir à rien.
- Je ressens la même chose. Dès que passera un vent nouveau, j’irai vers le sud et je me transformerai en pluie ; mais c’est mon destin. »
La dune hésita un peu, puis déclara :
- « Sais-tu qu’ici, dans le désert, nous appelons la pluie Paradis ?
- Je ne savais pas que je pouvais devenir si important, dit fièrement le nuage.
- J’ai entendu des légendes racontées par les vieilles dunes. Elles disent qu’après la pluie nous sommes couvertes d’herbes et de fleurs. Mais je ne saurai jamais ce que c’est, parce que dans le désert il pleut très rarement. »
À son tour le nuage hésita. Mais bien vite un large sourire lui revint.
- « Si tu veux, je peux te couvrir de pluie. Je viens d’arriver, mais je suis amoureux de toi, et j’aimerais rester ici pour toujours.
- Quand je t’ai vu pour la première fois dans le ciel, moi aussi je suis tombée amoureuse, dit la dune. Mais si tu transformes en pluie ta belle chevelure blanche, tu vas en mourir.
- L’amour ne meurt jamais, répliqua le nuage. Il se transforme ; et je veux te montrer le Paradis. »
« Et il commença à caresser la dune de petites gouttes ; ainsi ils demeurèrent ensemble très longtemps, jusqu’au moment où apparut un arc-en-ciel.
Le lendemain, la petite dune était couverte de fleurs.
D’autres nuages qui se dirigeaient vers l’Afrique, croyant que se trouvait là une partie de la forêt qu’ils cherchaient, déversèrent leur pluie. Vingt ans plus tard, la dune était devenue une oasis, et les voyageurs se rafraîchissaient à l’ombre de ses arbres.
Tout cela parce qu’un jour un nuage amoureux n’avait pas craint de donner sa vie par amour.
(Paulo COELHO, « Comme le fleuve qui coule », Flammarion, 2006, J’ai Lu n°8285, 2011, p.185-187)

Glace sur une dune,  Erg Mehedjebat (Algérie)

dimanche 30 septembre 2012

Je pense donc je suis ?

… Je vais procéder aussi lentement que possible car les conséquences de cette connaissance sont dévastatrices. Extraordinaires ou extraordinairement terrifiantes, tout dépend du point de vue.
Commençons par ceci : suis-je mes pensées, suis-je les pensées qui sont dans ma tête ? Non. Les pensées apparaissent et disparaissent ; je ne suis pas mes pensées. Suis-je mon corps ? On nous dit que des millions de cellules se transforment ou se renouvellent constamment dans notre organisme, et que sept années suffisent à les changer entièrement. Nous n’avons plus, à l’issue de ce processus de changement, une seule cellule qui ait été présente dans notre corps sept ans plus tôt. Les cellules apparaissent et disparaissent. Les cellules naissent et meurent. Mais il semble que « je » survive. Suis-je mon corps ? Non.
« Je » est à la fois différent et plus important que le corps. On pourrait dire que le corps est une partie de ce « je », une partie qui change. Il ne cesse de bouger, de se transformer. Nous avons toujours le même mot pour le nommer mais il ne cesse de changer. Comme nous avons le même mot pour nommer les chutes du Niagara, constituées par des eaux qui ne cessent de bouger. Nous utilisons le même mot pour une réalité essentiellement changeante.
(Anthony de Mello, s.j., « Quand la conscience s’éveille » [1984], Éd. Albin Michel 2010, p.64-65)

Dans notre vie quotidienne, comme dans la pratique formelle, il est extrêmement bon de savoir que nous ne sommes pas nos pensées (y compris nos idées, nos opinions et même nos positions bien arrêtées) et qu’elles ne sont pas nécessairement vraies, ou seulement vraies dans une certaine mesure, et souvent peu utiles de toute façon. C’est lorsque nous ne les connaissons pas comme telles, lorsque nous n’avons pas conscience de leur flux même, des bulles individuelles, des courants et des tourbillons de pensée au sein du flux, que nous n’avons aucun moyen d’œuvrer à nous affranchir de leurs énergies incroyablement puissantes et persistantes, mais souvent trompeuses.
(Dr Jon Kabat-Zinn John, « L’éveil des sens : vivre l’instant présent grâce à la pleine conscience », 2005, Pocket n°14 424, 2011, Préface de Matthieu Ricard, p. 289)

Pour la plupart d’entre nous, les pensées sont apparemment très solides, très vraies. Nous nous y attachons, ou bien nous en avons peur. Dans un sens comme dans l’autre, nous leur accordons tout pouvoir sur nous. Plus nous les croyons solides et vraies, plus nous leur accordons de pouvoir. Mais dès que nous les observons, leur pouvoir commence à faiblir.
Parfois, quand on observe ses pensées, on remarque qu’elles apparaissent et disparaissent plutôt vite en laissant des petits blancs entre elles. Au début, l’espace entre une pensée et la suivante peut ne pas être très long. Mais avec la pratique, cet espace s’étire, et l’esprit se pose avec plus d’ouverture et de paix dans une attention sans objet. Parfois, la simple pratique d’observer ses pensées ressemble au fait de regarder la télévision ou un film. Sur l’écran, il peut se passer des tas de choses, mais en fait, on n’est pas dans le film ou à la télé. Il y a un peu d’espace entre celui qui regarde et ce qu’il regarde. Alors, tandis que vous pratiquez l’observation des pensées, vous pouvez faire l’expérience de ce petit espace entre vous-même et vos pensées. Cet espace, ce n’est pas réellement vous qui le créez ; il a toujours été là. Vous ne faites que le remarquer.
(Yongey Mingyour Rinpotché, « Bonheur de la sagesse », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°32 372, 2011, p. 202-203)

Papillon, Château de Hac  (Bretagne)



mercredi 26 septembre 2012

La parole peut détruire sans laisser de trace.

Une légende du désert raconte l’histoire d’un homme sur le point de changer d’oasis, qui chargeait ses bagages sur son chameau. Il empila les tapis, les ustensiles de cuisine, les malles de vêtements, et le chameau tint bon.
Au moment de partir, l’homme se souvint d’une belle plume bleue que son père lui avait offerte. Il décida de l’emporter elle aussi et la posa sur la monture. À cet instant, l’animal s’effondra sous le poids et mourut.
« Mon chameau n’a pas supporté le poids d’une plume », a sans doute pensé l’homme.
Parfois, nous disons la même chose de notre prochain, sans comprendre que notre plaisanterie a peut-être été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la souffrance.
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.183)

Maîtrise ta parole, car elle est très dangereuse ; la parole non maîtrisée peut provoquer une terrible souffrance. Une seule parole malveillante peut détruire beaucoup de bien. Une blessure par le feu finit par guérir ; mais une blessure par la parole laisse une cicatrice qui ne guérit jamais.
(Valluvar, cité dans « Sagesses, 365 pensées de Maîtres de l’Inde » de Danielle et Olivier Föllmi, Éditions de La Martinière 2008, pensée du 20-06)

Les médisances et calomnies créent des contestations opposant des individus ou des groupes de personnes et peuvent causer de graves préjudices. Les maîtres disent que lorsqu'on est en compagnie on doit veiller à sa langue, et, lorsqu'on est seul, à son esprit.
Les paroles oiseuses, bavardages, « papotages » sont sans utilité. Étant généralement axés sur le désir, l'attachement ou l'antipathie ils ne peuvent qu'augmenter en nous les illusions.
(DALAÏ-LAMA, « Enseignements essentiels », Albin Michel 1989, p. 71)

Lézard, près de l'Église de Tanahat (Arménie)

dimanche 23 septembre 2012

Nous voulons les émotions

"Nous voulons l'aventure, le mouvement, le combat, la joie, l'excitation des ruts, l'amour fou jusqu'à la démence, jusqu'au meurtre. N'importe quoi, mais que quelque chose se passe, et non pas une vie plate, que l'on considère calmement."Vivre poétiquement, dangereusement ou religieusement", ainsi parlait Nietzsche. 
Nous voulons les émotions (...).
Si les impressions étaient reçues de la même façon que l'air est reçu par les poumons, il n'y aurait jamais de souffrance, ni de "grande joie" non plus. Seul régnerait l'état non troublé, la paix intérieure. Sans aller jusque là, ne pourrions-nous recevoir ce qui vient à nous, dans une attitude d'ouverture, où chaque objet, chaque élément vital, humain, végétal, animal, serait accueilli comme le don unique, précieux dans sa diversité, que nous offre constamment l'univers?"

Denise Desjardins, La Mémoire des vies antérieures, p.68


Bénin, marché aux oignons

samedi 15 septembre 2012

Humilité

Un maître bouddhiste voyageait à pied avec ses disciples quand il s’aperçut que ceux-ci débattaient pour savoir lequel d’entre eux était le meilleur.
- « Je pratique la méditation depuis quinze ans », disait l’un.
- « Je fais la charité depuis que j’ai quitté la maison de mes parents », renchérissait un autre.
- « J’ai toujours suivi les enseignements du Bouddha », affirmait un troisième.
À midi, ils firent halte sous un pommier pour se reposer. Les branches de l’arbre ployaient sous le poids des fruits.
Alors le maître prit la parole :
« Quand un arbre est chargé de fruits, ses branches ploient et touchent le sol. De même, le véritable sage est humble.
Quand un arbre n’a pas de fruits, ses branches se dressent, arrogantes et hautaines. De même, l’imbécile se croit toujours meilleur que son prochain. »
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p. 156)

Le petit  Ararat et  le grand Ararat, vus depuis Byurakan (Arménie)

jeudi 6 septembre 2012

Non-violence

"Celui qui cherche à comprendre la violence n'appartient à aucun pays, à aucune religion, à aucun parti politique, à aucun système particulier. Ce qui lui importe, c'est la compréhension totale de l'humanité."

Krishnamurti, "Se libérer du connu", ed. Stock, p. 64






mercredi 5 septembre 2012

Bannir la routine

Tout, autour de nous, change sans cesse. Chaque jour, le soleil illumine un monde nouveau. Ce que nous appelons routine est rempli d’occasions nouvelles, mais nous ne savons pas voir que chaque jour est différent du précédent.
Aujourd’hui, quelque part, un trésor vous attend. Ce peut être un petit sourire, ce peut être une grande conquête, peu importe. La vie est faite de petits et de grands miracles. Rien n’est ennuyeux, car tout change constamment. L’ennui n’est pas dans le monde, mais dans la manière dont nous voyons le monde.
Comme l’a écrit le poète T. S. Eliot : « Parcourir les routes / rentrer à la maison / et voir tout comme si c’était la première fois. »
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p. 195)

Fleurs dans le désert mauritanien

samedi 1 septembre 2012

"Ce que nous sommes aujourd'hui provient de nos pensées d'hier et nos pensées présentes façonnent notre vie de demain. Notre vie est la création de notre esprit"

(Auteur inconnu)

Coucher de soleil sur le littoral Corse

mardi 28 août 2012

La force de la douceur

Au bord de la rivière Piedra se trouve un monastère entouré d’une végétation florissante – une véritable oasis au milieu des terres arides de cette région d’Espagne. C’est là que la petite rivière devient un cours d’eau torrentueux et se divise en de multiples cascades.
Le voyageur traverse la contrée, écoutant la musique de l’eau. Soudain, au pied d’une cascade, une grotte attire son attention. Il observe soigneusement la pierre polie par le temps et les belles formes que la nature a patiemment créées. Puis il découvre, inscrits sur une plaque, les vers de Rabindranath Tagore :
« Ce n’est pas le marteau qui a rendu ces pierres si parfaites, mais l’eau, avec sa douceur, sa danse et sa chanson. »
Là où la dureté ne fait que détruire, la douceur parvient à sculpter. (Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p. 48)

Rcoche sculptée par le vent, Désert blanc (Égypte)

vendredi 24 août 2012

Cultiver les émotions positives


« Aimez toute la Création dans son ensemble et dans ses éléments, chaque feuille, chaque rayon, les animaux, les plantes. En aimant chaque chose, vous comprendrez le mystère divin dans les choses. L’ayant une fois compris, vous le connaîtrez toujours davantage chaque jour. Et vous finirez par aimer le monde entier d’un amour universel. » ( Dostoïevski, « Les Frères Karamazov », Chap. III Extrait des entretiens et de la doctrine du starets Zosime, g. )

Les émotions positives comme la compassion ont leur base au plus profond de la nature humaine, et il est de ce fait possible de les cultiver. Tradition tibétaine (« Himalaya éternel », 365 pensées, par Marie-Laure Vareilles, éditions sky.com, 2009, pensée du 16 mars)

Un des lacs d'Ubari (Libye)

lundi 20 août 2012

Le moment présent et la métaphore des bananes

Un ami du voyageur décida de passer quelques semaines dans un monastère au Népal. Un après-midi, il entra dans l’un des nombreux temples et il y vit un moine qui souriait, assis sur l’autel.
« Pourquoi souriez-vous ? » lui demanda-t-il.
– « Parce que je vient de comprendre ce que signifient les bananes », répondit le moine, ouvrant son sac et en sortant une banane toute pourrie. « Celle-ci, c’est la vie qui s’en est allée, que l’on n’a pas saisie au bon moment ; désormais il est trop tard. »
Ensuite, il retira de son sac une banane encore verte. Il la montra à l’homme, puis la remit à sa place. « Celle-là, c’est la vie qui n’est pas encore advenue, il faut attendre le bon moment », ajouta-t-il.
Enfin, il prit une banane mûre, dont il enleva la peau, et la partagea avec l’ami du voyageur en disant : « Voici le moment présent. Sachez le vivre sans crainte. »
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.100)

Gentianes printanières, Massif de l'Aragat (Arménie)

samedi 18 août 2012

Prêter attention aux gestes que nous faisons machinalement

Gestes machinaux et pleine conscience
L’un des exercices de développement personnel les plus efficaces consiste à prêter attention aux gestes que nous faisons machinalement – par exemple, respirer, cligner des yeux, remarquer les objets qui nous entourent.
Ce faisant, nous permettons à notre cerveau de travailler plus librement, sans l’interférence de nos désirs. Certains problèmes qui paraissaient insolubles finissent par se résoudre, certaines difficultés que nous pensions insurmontables finissent par se dissiper sans effort.
Lorsque vous devez affronter une situation délicate, efforcez-vous de recourir à cette technique. Elle exige un peu de discipline, mais les résultats peuvent se révéler surprenants.
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.161)

Comment arrêter de se ronger les ongles
Un patient âgé de trente-deux ans alla consulter le thérapeute Richard Crowley : « Je ne peux pas arrêter de me ronger les ongles », se plaignit-il.
- « Ne vous inquiétez pas », lui répondit Crowley. « Simplement, rongez un doigt différent chaque jour de la semaine. »
Le patient s’efforça de suivre ce conseil. Chaque fois qu’il portait la main à sa bouche, il devait choisir consciemment le doigt qui, ce jour-là, ferait l’objet de son attention. Avant que la semaine ne fût terminée, il était guéri.
« Lorsqu’un vice devient une habitude, il est difficile de le combattre », dit Richard Crowley. « Mais quand il commence à exiger de nous des attitudes nouvelles, des décisions, des choix, alors nous prenons conscience du fait qu’il ne mérite pas autant d’efforts. »
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.33)

Thé à Essendilène (Algérie)

vendredi 10 août 2012

Un conte de fées

Vers l’an 250 avant Jésus-Christ, dans la Chine ancienne, un prince de la région de Thing-Zda était sur le point d’être couronné empereur ; mais selon la loi, il devait d’abord se marier.
Comme il s’agissait de choisir la future impératrice, le prince devait trouver une jeune fille à qui il pût accorder une confiance aveugle. Conseillé par un sage, il décida de convoquer toutes les jeunes filles de la région, pour trouver celle qui en serait la plus digne.
Une vieille femme, servante du palais depuis des années, entendant parler des préparatifs en vue de l’audience, éprouva une grande tristesse, car sa fille nourrissait un amour secret pour le prince.
Rentrant chez elle, elle raconta le fait à la jeune fille ; elle eut la surprise d’entendre qu’elle avait l’intention de se présenter elle aussi.
La femme était désespérée : « Que vas-tu faire là, ma fille ? Seules seront présentes les filles les plus belles et les plus riches de la cour. Retire-toi cette idée insensée de la tête ! Je sais bien que tu souffres, mais ne transforme pas la souffrance en folie ! »
Et la fille répondit : « Mère chérie, je ne souffre pas et je suis encore moins devenue folle ; je sais que je ne pourrai jamais être choisie, mais c’est l’occasion de me trouver quelques instants au moins près du prince, cela me rend déjà heureuse – même si je sais que ce n’est pas mon destin. »
Le soir, quand la jeune fille arriva, se trouvaient effectivement au palais toutes les plus belles filles, portant les plus beaux vêtements, les plus beaux bijoux, et prêtes à se battre par tous les moyens pour l’opportunité qui leur était offerte.
Entouré de sa cour, le prince annonça la compétition : « Je vais donner à chacune de vous une graine. Celle qui, dans six mois, m’apportera la fleur la plus belle, sera la future impératrice de Chine. »
La jeune fille prit sa graine, la planta dans un pot, et comme elle n’était pas très habile dans l’art du jardinage, elle soigna la terre avec beaucoup de patience et de tendresse – car elle pensait que si la beauté des fleurs se développait à la mesure de son amour, elle n’avait pas à s’inquiéter du résultat.
Trois mois passèrent et rien ne poussa. La jeune fille tenta un peu tout, parla avec des cultivateurs et des paysans qui lui enseignèrent les méthodes de culture les plus diverses, mais elle n’obtint aucun résultat. De jour en jour, elle sentait son rêve s’éloigner, bien que son amour demeurât aussi vif.
Finalement, les six mois écoulés, rien n’était sorti dans son pot. Sachant qu’elle n’avait rien à montrer, elle était cependant consciente de ses efforts et de son dévouement durant tout ce temps ; elle annonça donc à sa mère qu’elle retournerait au palais, à la date et à l’heure fixées. Dans son for intérieur, elle savait que ce serait là sa dernière rencontre avec son bien-aimé, et elle n’avait l’intention de la manquer pour rien au monde.
Le jour de la nouvelle audience arriva. La jeune fille se présenta avec son pot sans plante, et elle vit que toutes les autres prétendantes avaient obtenu de bons résultats ; leurs fleurs étaient plus belles les unes que les autres, de toutes formes et de toutes couleurs.
Enfin vint le moment attendu : le prince entra et observa chacune des prétendantes avec beaucoup de soin et d’attention. Après qu’il fut passé devant toutes, il annonça sa décision – et il désigna la fille de sa servante comme sa nouvelle épouse.
Tous les assistants se mirent à protester, disant qu’il avait choisi justement celle qui n’avait réussi à cultiver aucune plante.
C’est alors que, calmement, le prince expliqua la raison de ce défi : « Elle seule a cultivé la fleur qui l’a rendue digne de devenir impératrice : la fleur de l’honnêteté. Toutes les graines que j’avais remises étaient stériles et ne pouvaient pousser en aucune façon. »
(Paulo COELHO, « Comme le fleuve qui coule », Flammarion, 2006, p. 150-152)

Apsara, Angkor (Cambodge)