vendredi 31 mai 2013

Nourrir la conscience à chaque instant

Par une froide soirée d'hiver, je rentrais chez moi après une promenade dans les collines. Je découvris que toutes les portes et fenêtres de mon ermitage avaient été grandes ouvertes. En partant un peu plus tôt, je ne les avais pas bien fermées. Un vent froid avait soufflé à travers la maison, ouvrant les fenêtres et dispersant partout dans la pièce les papiers de mon bureau. Immédiatement, je fermai portes et fenêtres, allumai une lampe, ramassai les papiers et les arrangeai soigneusement sur mon bureau. Puis j'allumai un feu dans la cheminée. Très vite, les bûches crépitèrent, ramenant la chaleur dans la pièce.
Parfois, dans une foule, on a froid, on se sent fatigué et solitaire. On aimerait pouvoir se retirer et avoir chaud à nouveau, comme je le fis ce soir-là en fermant les fenêtres et en m'asseyant près du feu, protégé du vent froid et humide. Nos sens sont des fenêtres sur le monde : quelquefois, le vent souffle à travers eux et dérange tout en nous. Certains d'entre nous laissent tout le temps leurs fenêtres ouvertes : les images et les sons du monde les envahissent et mettent à nu leur moi triste et troublé. Ils se sentent glacés, solitaires et craintifs. Ne vous est-il jamais arrivé de regarder un film horrible mais d'être incapable d'éteindre la télévision ? Les bruits rauques des explosions, les coups de feu vous dérangent. Pourtant, vous ne vous levez pas pour éteindre. Pourquoi vous torturez-vous ainsi ? N'avez-vous pas envie de fermer vos fenêtres ? Avez-vous peur de la solitude – du vide et de la solitude que vous risquez de trouver en étant seul face à vous-même ?
En regardant un mauvais film à la télévision, nous devenons ce film. Nous sommes ce que nous ressentons, ce que nous percevons. Si nous sommes en colère, nous sommes la colère. Si nous sommes amoureux, nous sommes l'amour. Si nous regardons un pic montagneux recouvert de neige, nous sommes la montagne. Nous pouvons être tout ce que nous voulons. Alors pourquoi ouvrons-nous nos fenêtres à de mauvais films télé créés par des producteurs cupides qui cherchent à faire sensation - et de l'argent facile ? Ces programmes font battre nos cœurs, serrer nos poings et nous laissent épuisés. Qui permet que de telles émissions soient réalisées et vues par de très jeunes personnes ? Personne d'autre que nous ! Nous ne sommes pas assez exigeants, trop enclins à regarder tout ce qui passe sur le petit écran. Nous sommes aussi trop solitaires, trop paresseux ou trop pleins d'ennui pour créer nos propres vies. Nous allumons la télé et la laissons ainsi, offrant à quelqu'un d'autre le soin de nous guider, de nous modeler, de nous détruire. Nous oublier de cette façon-là, c'est laisser notre destin dans les mains d'autres que nous, qui n'agissent pas forcément de façon responsable. Nous devons savoir quelles émissions nous font du mal – à notre système nerveux, à nos esprits et à nos cœurs – et quelles émissions nous font du bien.
Bien sûr, je ne parle pas seulement de la télévision. Tout autour de nous, combien de pièges tendus par nos semblables et par nous-mêmes. En une seule journée, combien de fois ne nous égarons-nous et ne nous éparpillons-nous pas à cause d'eux ? Nous devons faire très attention à notre destin et à notre paix. Je ne suggère pas de fermer toutes les fenêtres, car il y a bien des miracles dans ce monde que nous appelons le monde « extérieur ». Nous pouvons ouvrir nos fenêtres à ces miracles et regarder chacun d'entre eux avec attention. Ainsi, même quand on est assis à côté d'un cours d'eau limpide, en écoutant de la belle musique ou quand on regarde un excellent film, on ne doit pas se perdre entièrement dans le courant, la musique ou le film. On doit continuer à être conscient de soi et de sa respiration. Avec le soleil de la conscience qui brille en soi, on peut éviter la plupart des dangers. Le courant sera plus pur, la musique plus harmonieuse et l'âme du réalisateur tout à fait tangible.
(Thich Nhat Hanh, « La sérénité de l’instant », préface du XIVème Dalaï-lama, J’ai Lu n°8863, 2009, p. 27-29)

Nénuphars, Jardin Majorelle, Marrakech (Maroc)

lundi 27 mai 2013

Ne pas perdre de temps sur le chemin...

I. - Il ne faut pas seulement considérer que la vie chaque jour se consume et que la part qui reste diminue d’autant. Mais il faut encore considérer ceci : à supposer qu’un homme vive longtemps, il demeure incertain si son intelligence restera pareille et suffira dans la suite à comprendre les questions et à se livrer à cette spéculation qui tend à la connaissance des choses divines et humaines. Si cet homme, en effet, vient à tomber en enfance, il ne cessera ni de respirer, ni de se nourrir, ni de se former des images, ni de se porter à des impulsions, ni d’accomplir toutes les autres opérations du même ordre ; mais la faculté de disposer de soi, de discerner avec exactitude tous nos devoirs, d’analyser les apparences, d’examiner même s’il n’est point déjà temps de sortir de la vie, et de juger de toutes les autres considérations de ce genre qui nécessitent une raison parfaitement bien exercée, cette faculté, dis-je, s’éteint la première. Il faut donc se hâter, non seulement parce qu’à tout moment nous nous rapprochons de la mort, mais encore parce que nous perdons, avant de mourir, la compréhension des questions et le pouvoir d’y prêter attention.
 (MARC-AURÈLE [121–180 ap. J-C], « Pensées pour moi-même », Livre III, I)

...Celui qui a le plus longtemps vécu et celui qui mourra le plus tôt, font la même perte. C’est du seul présent, en effet, que l’on peut être privé, puisque c’est le seul présent qu’on a...
(MARC-AURÈLE [121–180 ap. J-C], « Pensées pour moi-même », Livre II, XIV)


Tassili N'Ajjer, près de Djanet (Algérie)

jeudi 23 mai 2013

Le sage et les perles

Un sage méditait, assis au bord de la rivière. Un de ses disciples se pencha pour déposer à ses pieds deux énormes perles, gages de vénération et de dévotion. Le sage ouvrit les yeux, souleva l’une des perles et la tint avec si peu de soins qu’elle lui tomba des mains et roula par terre jusque dans la rivière. Le disciple, horrifié, plongea aussitôt. Il chercha encore et encore jusque tard dans la soirée, en vain. Finalement, tout mouillé et épuisé, il tira le sage de sa méditation : « Vous avez vu où elle est tombée. Montrez-moi l’endroit, je vais vous la rapporter. » Le sage souleva l’autre perle, la jeta dans la rivière et dit : « Exactement à cet endroit ! »
N’essayez pas de posséder les choses, car vous ne pouvez pas vraiment les posséder. Assurez-vous simplement qu’elles ne vous possèdent pas !
(Anthony de Mello, s.j., « Quand la conscience s’éveille » [1984], Éd. Albin Michel 2010, p.93)

Boulangerie, Riga (Lettonie)


lundi 20 mai 2013

Comprendre pourquoi nous sommes attirés par le négatif pour contrebalancer les effets de cette tendance

... Le cerveau est conçu davantage pour éviter que pour rechercher. En effet, ce sont les expériences négatives, et non positives, qui déterminent en général la survie.
Par exemple, imaginez nos ancêtres mammifères qui tentaient d’échapper à des dinosaures dans un Jurassic Park mondial, il y a soixante-dix millions d’années. Un œil par-dessus l’épaule, attentifs au moindre craquement de brindilles, prêts à se figer, à détaler ou à attaquer selon la situation. Seuls les plus rapides s’en sortaient. S’ils manquaient une carotte – l’occasion de se nourrir ou de s’accoupler –, d’autres opportunités pouvaient se présenter plus tard. Mais s’ils ne parvenaient pas à éviter un bâton – un prédateur –, ils étaient probablement tués, sans autre perspective de récompense à l’avenir. Ceux qui vivaient suffisamment longtemps pour transmettre leurs gènes faisaient très attention aux expériences négatives.
Examinons six moyens à la disposition du cerveau pour éviter le bâton.
Vigilance et anxiété
Lorsque vous êtes éveillé et que vous ne faites rien de particulier, votre cerveau active un « réseau par défaut » dont l’une des fonctions semble être de scanner votre environnement et votre corps à la recherche de menaces potentielles. Cette conscience de base s’accompagne souvent d’un sentiment sous-jacent d’anxiété qui vous maintient en état d’alerte. Essayez de déambuler pendant quelques minutes dans la rue sans jamais vous sentir sur vos gardes, gêné ou tendu. C’est très difficile.
Cela n’a rien d’étonnant car nos ancêtres mammifères, primates et humains étaient à la fois des proies et des prédateurs. ...
La sensibilité aux informations négatives
En général, le cerveau détecte plus rapidement les informations négatives que les informations positives. Prenez l’exemple des expressions faciales. Pour l’animal social que nous sommes, elles sont un moyen essentiel de signaler un danger ou une opportunité : sur un visage, la crainte est perçue bien plus vite que le bonheur ou une expression neutre, probablement grâce à l’amygdale. En fait, même lorsque les chercheurs font des grimaces apeurées imperceptibles pour l’attention consciente, l’amygdale s’active. Le cerveau est attiré par les mauvaises nouvelles.
Stockage ultra-prioritaire
Lorsqu’un événement est signalé comme négatif, l’hippocampe veille à ce qu’il soit soigneusement stocké pour information. « Chat échaudé craint l'eau froide. » Votre cerveau agit comme du Velcro sur les expériences négatives et comme du Téflon sur les expériences positives – bien que la plupart le vos expériences soient probablement neutres ou positives.
Le négatif l’emporte sur le positif
En général, les événements négatifs ont plus d’impact que les événements positifs. Par exemple, il est facile d’acquérir un sentiment d’impuissance à partir le quelques échecs, mais difficile de s’en défaire, quel que soit le nombre de succès. On se démène davantage pour éviter une perte que pour obtenir un gain comparable. Les victimes d’accident mettent souvent plus de temps à retrouver leur état de bonheur originel que les gagnants de la loterie. Les mauvaises informations qui circulent sur une personne ont plus le poids que les bonnes, et, dans le domaine relationnel, il faut en moyenne cinq interactions positives pour compenser les effets d’une seule interaction négative.
Traces durables
Les expériences négatives « désapprises » laissent malgré tout une trace indélébile dans le cerveau. Ce résidu sommeille, prêt à se réactiver si vous vivez un événement déclenchant une peur similaire.
Cercles vicieux
Les expériences négatives créent des cercles vicieux. En vous rendant pessimiste, surréactif et finalement négatif.
(HANSON Rick et MENDIUS Richard, « Le cerveau de Bouddha : Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences » (2009), Pocket n°15 216, 2013, Préface de Christophe André, p.73-77)


Peintures rupestres, Erg Mehedjebat (Algérie)

vendredi 17 mai 2013

Plus vous serez disposé à donner, plus vous recevrez en retour.

Nous avons tous besoin d’amour. L’amour fait partie de la nature humaine, autant que manger, boire et dormir. Il nous arrive de nous asseoir, seuls, devant un beau coucher de soleil et de penser : « Toute cette beauté n’a aucune importance, puisque je n’ai personne avec qui la partager. »
Il faudrait alors nous demander combien de fois, alors qu’on nous réclamait de l’amour, nous avons détourné la tête. Combien de fois nous avons eu peur de nous approcher de quelqu’un et de lui avouer sans façon que nous étions amoureux.
Gare à la solitude. Telles les drogues les plus dangereuses, elle crée une dépendance. Si le coucher de soleil semble ne plus avoir de sens pour vous, faites preuve d’humilité et allez chercher de l’amour. Sachez que, là comme pour d’autres biens spirituels, plus vous serez disposé à donner, plus vous recevrez en retour.
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p.126  ; J'ai Lu n°9651, 2011, p.121)

Coucher de soleil, Erg Mehedjebat (Algérie)

mardi 14 mai 2013

Ne pas ruminer (I)

Ruminer, c’est se focaliser, de manière répétée, circulaire, stérile, sur les causes, les significations et les conséquences de nos problèmes, de notre situation, de notre état. On utilise aussi en anglais le terme de brooding : couver. Effectivement, dans la rumination, on reste inactif, assis sur ses problèmes que l’on garde bien au chaud, sous soi, en les faisant croître…
Nos ruminations passent souvent inaperçues en tant que telles à nos propres yeux, car nous croyons alors réfléchir. Mais la rumination n’est pas une vraie réflexion, elle est stérile. On a pu montrer que, dans la rumination, la personne se focalise sur le problème et ses conséquences, et pas sur les solutions possibles à mettre en œuvre. Erreur de ciblage, erreur d’aiguillage : on perd un temps infini à ruminer sur les causes et conséquences éventuelles des difficultés au lieu de chercher des remèdes. Les ruminations engendrent de la souffrance, mais pas de solutions.
Par essence, la rumination étale dans le temps les soucis et événements malheureux, comme s’ils n’étaient pas déjà assez ennuyeux tels quels. Elle les dilate, les répand dans toute notre vie, le passé (« c’est parce que je n’ai pas fait ce qu’il fallait que tout cela arrive… ») et le futur (« cela va entraîner ceci et cela… »), ce qui pollue totalement l’évaluation que l’on devrait faire du problème au présent. Quand on rumine, c’est comme si on écoutait un vieux disque rayé, qui ressasserait indéfiniment le même passage, mais que l’on n’arrive plus à retirer de l’appareil, pas plus qu’on n’arrive à couper le son de ce dernier, ni à quitter la pièce.
Joue aussi dans ces sombres raisonnements en boucle la croyance que, pour résoudre un problème, il faut y réfléchir longuement ; et que plus on y réfléchit, plus on a de chances de trouver la bonne solution. Ce qui n’est pas toujours vrai. Autre problème : entre en ligne de compte dans la rumination une dimension, une obsession presque, de jugement, une tendance à porter un jugement sur les choses (bien ou mal) et à chercher des coupables ou des responsables (soi ou les autres), à percevoir les problèmes comme des fautes ou des manquements (qui a mal fait ?). Quête souvent inutile et dangereuse…
(Christophe ANDRÉ, « Sérénité, 25 histoires d’équilibre intérieur », Éd. Odile Jacob, 2012, p.31-33)

Fous de Bassan en train de couver (de ruminer ?)
Ile Rouzic (Bretagne, France)

samedi 11 mai 2013

L'esprit et ses qualités ont un potentiel de développement illimité

Dharmakirti va encore plus loin en suggérant que, contrairement au physique et à ses capacités, l'esprit et ses qualités ont un potentiel de développement illimité. Il oppose entraînement mental et physique et prend l'exemple du saut en longueur et des prouesses que peuvent accomplir les athlètes. Même si chaque athlète, pris individuellement, peut atteindre des niveaux très différents, sa nature et la constitution de son corps lui imposent une limite fondamentale, indépendamment de son degré d'entraînement. Même les substances illégales, absorbées par les athlètes modernes pour repousser les limites physiques, ne peuvent agir que de façon marginale et ne permettent pas au corps humain de dépasser les limites fondamentales de sa propre nature. En revanche, selon Dharmakirti, il y a bien moins de contraintes naturelles qui s'exercent sur la conscience et on peut les éliminer, de sorte qu'une qualité mentale comme la compassion peut, en principe, être développée sans limites.
(Dalaï-lama, « Tout l’univers dans un atome, Science et bouddhisme, une invitation au dialogue », Robert Laffont, 2006, p. 170-171 ; Pocket n°13 348, 2009, p.152)

Dunes près de Chinguetti (Mauritanie)

mercredi 8 mai 2013

Harmoniser le corps et l’esprit

… Dans la vie quotidienne, on se perd tout le temps. Le corps est ici, mais l’esprit est ailleurs, dans le passé, dans le futur, sous l’emprise de la colère, de la jalousie, de la peur, etc. L’esprit n’est pas vraiment avec le corps. Vous n’êtes pas là. Pour être vraiment là, il faut ramener le corps vers l’esprit, l’esprit vers le corps. Il faut réaliser ce qu’on appelle l’unité du corps et de l’esprit. C’est très important dans la méditation bouddhique. D’un côté il y a le corps, de l’autre l’esprit, et chacun va dans une direction différente. Dans ce cas, vous n’êtes pas vraiment là. Donc il faut faire en sorte que le corps et l’esprit se rejoignent, pour pouvoir réaliser l’unité du corps et de l’esprit. Le bouddhisme nous enseigne des méthodes pour le faire, par exemple la respiration consciente.
La respiration est comme un pont qui relie notre corps et notre esprit. Entre le corps et l’esprit, il y a quelque chose qui est la respiration. Si vous revenez à votre respiration, vous respirerez en Pleine Conscience.
J’inspire, je sais que j’inspire.
J’expire, je sais que j’expire.
Votre corps et votre esprit commencent à revenir ensemble, à se rejoindre et, pour cela, quelques secondes ont suffi. Il faut seulement cinq secondes pour une inspiration et cinq autres secondes pour une expiration ; quand vous respirez vraiment, votre esprit et votre attention se concentrent sur la respiration.
J’inspire, je sais que c’est une inspiration.
J’expire, je sais que c’est une expiration.
C’est un jeu d’enfant, c’est très facile. Quand vous respirez de cette façon-là, vous vous concentrez sur votre inspiration et sur votre expiration. L’objet de votre concentration, c’est l’inspiration ou l’expiration. Vous ne pensez à rien d’autre. Le passé, le futur, vos soucis, votre colère, votre désespoir ne sont plus là. …
Descartes a dit : « Je pense, donc je suis », mais à la lumière de la pratique, on peut dire : « Je pense ... et je ne suis pas là. » Vous êtes perdu dans votre pensée, vous n’êtes pas vraiment là. Pour être vraiment là, il faut que cesse la pensée. Il faut vivre profondément son inspiration et son expiration.
(Thich Nhat Hanh, « Toucher la vie », J’ai Lu n°9255, 2010, p.21-23)

Bambous, Jardin Majorelle, Marrakech (Maroc)

dimanche 5 mai 2013

Prendre les rênes de sa vie en main (II)

– Donc nous existons. C’est un fait et nous n’y pouvons rien. Maintenant il nous faut vivre. Et là, nous sommes concernés : car nous sommes appelés à devenir les auteurs de notre vie. Telle une œuvre d’art, nous devons tout d’abord la vouloir ; puis l’imaginer, la penser ; enfin la réaliser, la modeler, la sculpter, et cela à travers tous les événements, heureux ou malheureux, qui surviennent sans que nous y puissions rien. On apprend à vivre, comme on apprend à philosopher ou à faire la cuisine. Et le meilleur éducateur de la vie, c’est la vie elle-même et l’expérience qu’on peut en retirer.
– Je comprends cela. Mais en quoi avons-nous peur de la vie ?
– Nous avons peur de nous ouvrir pleinement à la vie, d’accueillir son flot impétueux. Nous préférons contrôler nos existences en menant une vie étroite, balisée, avec le moins de surprises possible. Cela est tout aussi vrai dans les humbles demeures que dans les palais ! L’être humain a peur de la vie et il est surtout en quête de la sécurité de l’existence. Il cherche, tout compte fait, davantage à survivre qu’à vivre. Or survivre, c’est exister sans vivre … et c’est déjà mourir.
Le sage regarda ses interlocuteurs avec un grand sourire. Puis il poursuivit :
– Passer de la survie à la vie, c’est une des choses les plus difficiles qui soient ! De même est-il si difficile et effrayant d’accepter d’être les créateurs de notre vie ! Nous préférons vivre comme des brebis, sans trop réfléchir, sans trop prendre de risques, sans trop oser aller vers nos rêves les plus profonds, qui sont pourtant nos meilleures raisons de vivre. Certes tu existes, mon jeune ami, mais la question que tu dois te poser c’est : « est-ce que je suis vivant ? »
(LENOIR Frédéric, « L’oracle della Luna », Albin Michel, 2006, p.434-435 ; ou J’ai Lu n°37281, 2008)

Fous de Bassan, Ile Rouzic (Bretagne, France)



jeudi 2 mai 2013

La pleine conscience, un état attentionnel potentiellement optimal

Cet état attentionnel potentiellement optimal s'apparente à ce que certaines traditions bouddhistes appellent la « présence attentive » ou « pleine conscience » – Mindfulness. Cet état est souvent décrit comme une attitude de réceptivité non biaisée à sa propre expérience consciente. Les chercheurs en neurosciences cognitives qui se sont récemment intéressés à cet état utilisent aussi le terme Open Monitoring, que l'on pourrait traduire par « surveillance ouverte ». La personne remarque, ou surveille, les sensations qui émergent en elle, quelle que soit leur nature, sans s'y attacher et sans chercher à les contrôler. Elle ne lutte pas avec ses sensations, mais glisse sur elles, comme un marin expérimenté sur les vagues et le vent. Ces sensations peuvent provenir du monde extérieur ou de l'imagination, et peuvent être sensorielles ou émotionnelles, peu importe ; seuls comptent leur présence et le fait de ne pas les laisser captiver l'attention. Comme l'a bien décrit le maître zen Hakuin, l'esprit ne doit alors ni s'attacher ni rejeter aucun des objets des sens. L'attention reste donc dans un état d'équilibre assez fin qui préserve son caractère global. Il s'agit d'éviter toute forme de captivation, qui ramènerait l'attention à un niveau local et ferait perdre de vue la coordination d'ensemble de l’expérience ressentie et du comportement. L’image qui me vient à l'esprit est celle d'un balai que l'on devrait maintenir sur sa main dans un état d’équilibre vertical. Le contrôle du balai n'utilise pas la force brute, mais une surveillance attentive, légère mais constante, de sa verticalité. Le contrôle de l'attention, comme celui du balai se fait par petites touches.
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.334-336)

Désert du Namib (Namibie)


lundi 29 avril 2013

Le lâcher prise

L’expression « lâcher prise » est devenue le cliché du XXème siècle dans le jargon New Age. On l’emploie inconsidérément à toutes les sauces. Pourtant, il agit d’une puissante opération intérieure qui mérite qu’on s’y attarde. La technique du lâcher prise peut nous apprendre quelque chose d’une importance primordiale.
Lâcher prise signifie littéralement ce que ça dit. C’est une invitation à cesser de se cramponner aux choses – qu’il s’agisse d’une idée, d’un événement, d’un moment particulier, d’un point de vue, d’un désir. C’est abandonner la contrainte, la lutte, la résistance, pour quelque chose de plus fort et de plus sain, issu de notre acceptation des évènements tels qu’ils sont, sans les juger, sans être englués dans le désir. C’est ouvrir la main pour relâcher quelque chose qu’on tenait serré très fort.
Mais nous ne sommes pas seulement englués par nos désirs. Nous ne nous agrippons pas seulement aux choses avec les mains. Nous sommes souvent désespérément accrochés par l’esprit à nos préjugés, nos espoirs et nos aspirations secrètes. Lâcher prise signifie aussi devenir transparent. Cela implique que nous laissions nos peurs et nos angoisses se dérouler jusqu’à leur terme, à la lumière de la pleine conscience.
Lâcher prise est seulement possible si nous prenons conscience et si nous acceptons l’existence de ces lunettes que nous mettons inconsciemment entre nous et la réalité, qui filtrent et colorent notre vision. Nous ne pouvons nous ouvrir pendant ces moments difficiles que si nous les saisissons en reconnaissant que nous sommes en train de juger, de condamner, de rechercher notre intérêt personnel.
La tranquillité, l’intuition et la sagesse ne surviendront que lorsque nous aurons accepté la totalité du moment présent sans avoir besoin de retenir ou de rejeter quelque chose. Ceci est une affirmation dont on peut tester la véracité. Essayez, rien que pour le plaisir. Vérifiez si le lâcher-prise de la partie de vous-même qui désire se raccrocher n’apporte pas en fin de compte une plus grande satisfaction que celle de se cramponner.
(Dr Jon KABAT-ZINN, « Où tu vas, tu es », 1994, J’ai Lu n°7 516, 2009, p.48-49, p.69)
Jon Kabat-Zinn est l’inventeur d’une méditation accessible à tous : la « méditation en pleine conscience ». À ce jour [en 2012], plus de 550 centres, hôpitaux ou cliniques utilisent la MBSR aux États-Unis, et plus de 700 à travers le monde, l’utilisent comme outil de soin.

Fuerteventura (Canaries, Espagne)

vendredi 26 avril 2013

Le piège des concepts

Devenir concret
Un concept est une représentation mentale qui peut s’appliquer à des individus en général. Un concept n’est pas un nom, comme Mary ou John, par exemple. Un nom n’a pas de signification conceptuelle. Un concept s’applique à un nombre infini d’individus. Le concept est universel. Le mot « feuille » peut s’appliquer à toutes les feuilles d’un arbre, le même mot servant à nommer chaque feuille en particulier. Il s’applique en outre à toutes les feuilles de tous les arbres de la terre, les grosses, les petites, les jeunes, les desséchées, les jaunes, les vertes … En bref, si je vous disais : « J’ai vu une feuille ce matin », vous n’auriez pas la moindre idée de la forme ou de la couleur qu’a cette feuille. ...
Lorsque je vous présente un concept, Je vous donne un indice, mais cet indice est si peu de chose. Le concept a une grande valeur, une grande utilité pour la science ... [mais ] le concept omet toujours une chose extrêmement importante, une chose précieuse que l’on ne trouve que dans la réalité : l’unicité concrète. ...
Si vous n’observez pas les choses à travers vos concepts, elles ne vous ennuieront jamais. Chaque chose est unique. Chaque moineau, en dépit de ses similarités avec les autres moineaux, est unique. Les similarités permettent d’abstraire, de créer des concepts, elles sont une aide précieuse dans le cadre de la communication, de l’éducation, de la science. Mais elles peuvent induire en erreur et empêcher de voir un individu en particulier, un individu concret. Si vous ne connaissez que votre concept, vous n’entrez pas en contact avec la réalité, car la réalité est concrète. Le concept mène à la réalité, mais lorsqu’on arrive devant elle, il faut la connaître ou la saisit intuitivement. ...
Une autre caractéristique du concept est que celui-ci est statique alors que la réalité est changeante. Bien que nous utilisions les mots « chutes du Niagara » pour nommer les fameuses cataractes, l’eau qui les constitue est en mouvement constant. On utilise le mot « fleuve » pour des eaux qui ne cessent de couler, le mot « corps » pour un organisme dans lequel les cellules ne cessent de se renouveler. ...
C’est ce qui se passe lorsqu’on met les choses en concepts : elles cessent de couler, elles deviennent statiques, immobiles, mortes. Une vague immobile n’est plus une vague. Une vague est mouvement, action ; si vous l’immobilisez, elle n’est plus une vague. Les concepts sont toujours immobiles, alors que la réalité coule. Si l’on en croit les mystiques (comprendre ou même croire cela ne pose aucun problème, bien que l’on ne s’en aperçoive pas tout de suite), la réalité est un tout, un tout que fragmentent les mots et les concepts. C’est pourquoi traduire est si difficile, chaque langue découpant la réalité différemment. Le mot anglais « home » est impossible à traduire en français et en espagnol. « Casa » ne veut pas dire « home » ; il y a dans ce mot anglais des associations d’idées qui sont particulières à la langue. Chaque langue possède des mots et des expressions intraduisibles, ceux qui la parlent découpant la réalité à leur manière, ajoutant ou soustrayant des mots à une langue toujours changeante. La réalité est un tout et nous la découpons en concepts, ensuite nous utilisons les mots pour nommer ces concepts.
(Anthony de Mello, s.j., « Quand la conscience s’éveille » [1984], Éd. Albin Michel 2010, p.152-156)

Chaîne montagneuse du Haut Atlas, Oukaïmeden (Maroc)

mardi 23 avril 2013

Le bonheur comme un acte de conscience

Tout commence par le bien-être. Avoir le ventre plein, être au calme, au chaud, sans menaces. C'est déjà parfait, c'est déjà merveilleux de se sentir ainsi. Ce bien-être élémentaire est commun à tous les animaux, à tous les vivants, dont l'être humain. Il est possible d'en rester là. Mais il ne s'agit pas vraiment de bonheur, car ce que l'on nomme bonheur va bien au-delà.
Si l'on prend conscience de ces instants de bien-être, si l'on se dit « ce que je vis est une chance, une merveille, une grâce », alors il se passe autre chose. Alors, le bien-être se transcende en bonheur. Si j'ouvre mon esprit et si je savoure de toute ma conscience ce qui m'arrive de bon, si je me rends présent, alors l'impact sur moi de cet instant sera infiniment plus fort. Il dépassera le simple stade de la satisfaction de mes besoins physiques et psychiques. Il sera capable de satisfaire ou d'apaiser mes aspirations et mes démangeaisons métaphysiques : sens, appartenance, amour, paix, éternité...
Sans conscience, pas de bonheur. Ou alors, juste des bonheurs rétrospectifs, comme dans ce vers célèbre de l’écrivain et poète Raymond Radiguet : « Bonheur, je ne t'ai reconnu qu'au bruit que tu fis en partant. » Sans conscience du présent, nous regretterons les bonheurs passés que nous n'avons pas su vivre. Bonheurs mort-nés auxquels nous n'avons pas donné vie par notre conscience. C'est cc qui nous arrive quand l’existence nous bouscule, quand nous avons tant de choses à faire que nous ne prenons pas le temps d'ouvrir les yeux sur toutes les propositions de bonheur qui croisent notre chemin. Ce qui nous arrive aussi lorsque nous sommes tristes ou inquiets : nous n'habitons plus le présent et notre esprit prend demeure dans l'inquiétude de l'avenir ou les regrets du passé. Et le bonheur, nous ne pouvons alors que l'espérer ou le pleurer, et non plus l’éprouver.
La pleine conscience peut nous aider à savourer plus intensément encore la multitude de propositions de bonheur que nous offrent nos journées. Si nous les traversons avec l'esprit ailleurs (dans nos projets, nos pensées, nos soucis), nous ne verrons rien et ne ressentirons rien. Si régulièrement nous ouvrons notre esprit et notre conscience à tout ce qui nous entoure, sans les chercher, nous les verrons. Sans le vouloir, nous serons touchés par leur grâce. Et souvent, nous serons heureux, même par petits bouts. Parenthèses de bonheur dans le cours de nos jours, légères, brèves, imparfaites et incomplètes, mais multiples, changeantes, vivantes et renouvelées. Vies saupoudrées de petites poussières de bonheur. Vies heureuses par petits morceaux : vies heureuses, simplement.
(Christophe ANDRÉ, « Méditer, jour après jour », Éd. L’iconoclaste, 2011, p.235-236)

Grenouille égarée, Monastère de Haghardzine (Arménie)

samedi 20 avril 2013

Mangez-vous en pensant à autre chose ?

Mangez-vous sans y penser ?
De nos jours, avec toutes les pressions sociales et la vie « à grande vitesse » de l’ère de l'Internet, nous mangeons souvent en mode de « pilotage automatique ». Nous ne prêtons pas attention à la quantité de nourriture servie ou que nous avons mangée, à la saveur des aliments. Nous ne nous demandons même pas si nous avons réellement faim. Au lieu de cela, la quantité que nous mangeons est souvent dictée par des causes externes – la taille du bol, la taille de l’assiette, la taille de la portion de l’aliment lui-même. Étant donné la tendance au surdimensionnement observée depuis plus de vingt ans, il est facile d’être victime du « surdimensionnement des portions » et de perdre de vue quelle quantité de nourriture est effectivement appropriée. Récemment, des chercheurs ont entrepris des études scientifiques pour évaluer comment le fait de manger sans y penser affecte notre consommation alimentaire. Ils ont observé que manger en mode « pilotage automatique » peut facilement mener à manger avec excès. Dans une expérience classique, des spectateurs d’une salle de cinéma ont reçu du popcorn soit frais soit ramolli dans des récipients de différentes tailles. Les mordus de cinéma qui ont reçu le popcorn ramolli ont trouvé le goût « désagréable ». Pourtant quand on leur a servi ce popcorn dans un grand récipient, ils ont mangé 61 % de plus qu'ils n’en ont mangé quand il leur a été servi dans un petit récipient tandis qu'ils regardaient le film. De plus, ils sous-estimaient la quantité de popcorn qu'ils avaient mangé. Dans une autre expérience, des étudiants de troisième cycle, qui assistaient à une partie de Super Bowl, qui piochaient dans de grands bols, ont mangé 56 % de plus que les étudiants qui avaient des bols plus petits. Plus la portion de nourriture est importante, moins nous pouvons estimer combien de calories nous absorbons.
Les raisons pour lesquelles nous mangeons en « pilotage automatique » vont au-delà de la taille d'une assiette ou d’une portion. Tout notre environnement encourage le fait de manger sans y penser, des annonces à la TV aux « menus à un dollar » proposés par les fast-foods, en passant par la mise en évidence des nourritures malsaines sur les étagères de supermarché. Toutes ces causes combinées peuvent rendre très, très difficile de savoir ce dont notre corps a vraiment besoin. Mangez-vous sur le pouce, dans votre voiture, ou à votre bureau ? Devez-vous souvent diner à l’extérieur de chez vous parce que vous n'avez pas eu le temps de faire la cuisine ? Et vous surprenez-vous à faire des choix imprudents de nourriture en mangeant hors de chez vous ?
Le pratique de la pleine conscience peut nous aider à éviter les facteurs externes qui nous piègent, et de manger sans y penser. Elle nous aide également à nous concentrer sur les pratiques qui nous maintiennent en bonne santé.
Le mode « pilotage automatique » est l'opposé de la pleine conscience. Manger n'est pas la seule activité que nous faisons sans y penser, et nous sommes amenés au « pilotage automatique » par d’autres facteurs que la simple dimension d’un bol ou d'une assiette. Pendant que nous buvons une tasse de thé, nous nous concentrons davantage sur les soucis et les inquiétudes de la journée, au lieu d'être simplement dans l’instant présent en train d'apprécier le thé. Nous nous asseyons avec quelqu'un que nous aimons, et plutôt que de porter notre attention sur la personne ainsi qu'au moment que nous passons avec elle, nous sommes distraits par d'autres pensées. Nous marchons mais nous sommes davantage occupés à passer en revue les sujets de discussion pour notre prochain rendez-vous qu’à apprécier le moment de sérénité qui s’offre à nous alors que nous marchons. Nous sommes souvent ailleurs, pensant au passé ou au futur plutôt qu’à l’instant présent. Le « cheval au galop » de notre « énergie d'habitude » nous mène, et nous sommes son captif. Nous devons arrêter notre monture et reprendre notre liberté. Nous devons illuminer de la lumière de la pleine conscience tout que nous mangeons et faisons, afin de dissiper l'obscurité du « plein oubli de la conscience ». 
(Thich Nhat Hanh and Dr Lilian Cheung, « Mindful eating, mindful life », Hay House 2010,  p.25-26 ; « Savourez, Mangez et vivez en pleine conscience », Éditions Tredaniel, 2011)

Texte original en anglais :

Do You Eat Mindlessly ?
Nowadays, with all the societal pressures and the « high speed » living of our Internet age, much of our eating happens on autopilot. We do not pay attention to how much food is served or how much we have eaten, how tasty the food is or whether we’re even hungry at all. Instead, how much we eat is often driven by external cues – the size of the bowl, the size of the plate, the portion size of the food itself. Given the supersizing trends over the past twenty years, it is easy to fall victim to « portion distortion » and to lose sight of how much food is an appropriate amount to eat. Recently, researchers have conducted scientific studies looking at how mindless eating affects our food consumption. What they found is that mindless eating can easily lead to overeating. In a classic experiment, people at a movie theater were served fresh or stale pop corn in different-size containers. Moviegoers who were given stale popcorn said the taste was « unfavorable ». Yet when they were served stale popcorn in a large container, they ate 61 percent more popcorn than they did when it was served in a small container while they were watching the movie and they underestimated the amount of popcorn they ate. In another experiment, graduate students at a Super Bowl party who served themselves from large bowls ate 56 percent more snack food than students who served themselves from smaller bowls. The larger the portion size, the less able we are to estimate how many calories we are eating.
The cues for mindless eating reach beyond the size of a plate or the size of a portion. Our whole surroundings support mindless eating, from the ads on TV to fast-food « dollar menus » to favorable placement of unhealthy foods on supermarket shelves. All these cues combined can make it very, very difficult to find what it is our bodies truly need. Are you often eating on the run, in the car, or at your desk ? Do you have to dine out often because you have not had time to cook ? And do you find l yourself making unwise food choices when eating out ?
Praeticing mindfulness can help us avoid the external cues that trap us, avoid mindless eating, and focus in on the practices that keep us healthy.
Mindlessness is the opposite of mindfulness. Eating is not the only activity that we do mindlessly, and we are driven to mindlessness by more than just the size of a bowl or plate. We drink a cup of tea and focus more on the worries and anxieties of the day than on living the moment of enjoying the tea. We sit with someone we love, and rather than focus on the person and this moment we have with them, we’re distracted by other thoughts. We walk but are more focused on reviewing the talking points for our next appointment than on the serene moment we’re having as we walk. We are usually someplace else, thinking about the past or the future rather than the now. The horse of our habit energy is carrying us along, and we are its captive. We need to stop our horse and reclaim our freedom. We need to shine the light of mindfulness on everything we eat and do, so the darkness of forgetfulness will disappear. » (p.25-26)

Petite fleur de printemps, Bretagne (France)


mercredi 17 avril 2013

Un intervalle sépare chaque pensée de la suivante

Dans l’esprit ordinaire, nous percevons le flot de nos pensées comme une continuité ; mais en réalité, tel n’est pas le cas. Vous découvrirez par vous-même qu’un intervalle sépare chaque pensée de la suivante. Quand la pensée précédente est passée et que la pensée suivante ne s’est pas encore élevée, vous trouverez toujours un espace dans lequel vous pourrez apercevoir la nature de l’esprit. La tâche de la méditation est donc de permettre aux pensées de ralentir afin que cet intervalle devienne de plus en plus manifeste.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d’éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, pensée du 6 avril)

Oasis de Siwa (Égypte)


lundi 15 avril 2013

« Qui êtes-vous ? »

Le philosophe allemand Schopenhauer se promenait dans une rue de Dresde, cherchant des réponses aux questions qui l’angoissaient. Soudain, passant devant un jardin, il décida d’y demeurer quelques heures à regarder les fleurs.
Trouvant le comportement de cet homme étrange, un habitant du voisinage appela la police. Quelques minutes plus tard, un policier s’approcha de Schopenhauer.
« Qui êtes-vous ? » lui demanda-t-il d’un ton rude.
Schopenhauer toisa de la tête aux pieds l’homme qui se tenait devant lui.
« Si vous savez répondre à cette question, dit-il, je vous en serai éternellement reconnaissant. »
(Paulo COELHO, « Maktub », 1994, Éditions Anne Carrière, 2004, p. 77  ; J'ai Lu n°9651, 2011, p.72)

Grenier collectif, Ksar Ouled Soltane (Tunisie)

jeudi 11 avril 2013

Gérer les pensées et les émotions

On entend souvent dire que le bouddhisme en général, et la méditation en particulier, visent à supprimer les émotions. Tout dépend de ce que l'on entend par « émotion ». S'il s'agit de perturbations mentales telles que la haine et la jalousie, pourquoi ne pas s'en débarrasser ? S'il s'agit d'un puissant sentiment d'amour altruiste ou de compassion à l'égard de ceux qui souffrent, pourquoi ne pas développer ces qualités ? Tel est en tout cas le but de la méditation.
La méditation nous apprend à gérer les flambées de colère malveillante ou de jalousie, les vagues de désir incontrôlé et les peurs irraisonnées. Elle nous libère du diktat des états mentaux qui obscurcissent notre jugement et sont la source d'incessants tourments. On parle alors de « toxines mentales », car ces états mentaux intoxiquent véritablement notre existence et celle des autres.
Le mot « émotion » provient du mot latin emovere qui signifie « mettre en mouvement ». Une émotion est donc ce qui fait se mouvoir l'esprit, que ce soit vers une pensée nocive, neutre ou bénéfique. L'émotion conditionne l'esprit et lui fait adopter une certaine perspective, une certaine vision des choses. Cette vision peut être conforme à la réalité dans le cas de l'amour altruiste et de la compassion, ou bien déformée dans le cas de la haine ou de l'avidité. Ainsi que nous l'avons souligné plus haut, l'amour altruiste est une prise de conscience du fait que tous les êtres souhaitent, comme nous, être libérés de la souffrance et il se fonde sur la reconnaissance de leur interdépendance fondamentale dont nous participons. A l'opposé, la haine déforme la réalité en amplifiant les défauts de son objet et en ignorant ses qualités. De même, le désir avide nous fait percevoir son objet comme étant désirable à tous points de vue et en ignore les défauts. Il faut donc convenir que certaines émotions sont perturbatrices et d'autres bienfaisantes. Si une émotion renforce notre paix intérieure et nous incite au bien d'autrui, nous pouvons la considérer comme positive, ou constructive ; si elle détruit notre sérénité, trouble profondément notre esprit et nous conduit à nuire aux autres, elle est négative, ou perturbatrice. C'est ce qui différencie, par exemple, une vigoureuse indignation, une « sainte colère », face à une injustice dont nous sommes témoins, d'une colère motivée par l'intention de faire du tort à quelqu'un.
L'important n'est donc pas de s'évertuer à supprimer nos émotions, ce qui serait vain, mais de faire en sorte qu’elles contribuent à notre paix intérieure et nous amènent à penser, parler et agir de façon bienfaisante envers les autres. Pour cela, nous devons nous garder d'en être le jouet impuissant, en apprenant à dissoudre celles qui sont négatives au fur et à mesure qu'elles surgissent, et à cultiver celles qui sont positives.
Comprenons aussi que c'est l'accumulation et l'enchaînement des émotions et des pensées qui engendrent nos humeurs, lesquelles durent quelques instants ou quelques jours, et forment, à plus long terme, nos tendances et nos traits de caractère C'est pourquoi, si nous apprenons à gérer nos émotions de manière optimale, peu à peu, d'émotion en émotion, de jour en jour, nous finirons par transformer notre façon d'être. Telle est l'essence de l'entraînement de l'esprit et de la méditation sur les émotions.
(Matthieu RICARD, « L’art de la méditation », Pocket 2010 n°14068, p.108-110)

Nimmo, Ladakh (Inde)

lundi 8 avril 2013

Le sourire de la pleine conscience

… Si nous arrivons à sourire dans la vie quotidienne, à être paisible et heureux, tout le monde va en profiter, pas seulement nous-mêmes. Si l'on sait vraiment comment vivre, quoi de mieux que de commencer la journée avec un sourire ? Notre sourire affirme notre conscience et notre détermination à vivre paisiblement et dans la joie. La source d'un vrai sourire, c'est un esprit éveillé.
Comment pouvez-vous vous rappeler de sourire au matin ? Vous pouvez suspendre un aide-mémoire – une branche, une feuille, un tableau, quelques mots inspirés – à votre fenêtre ou au plafond au-dessus de votre lit, afin que vous puissiez l'apercevoir en vous réveillant. Une fois que vous avez pris l'habitude de sourire, vous n'aurez peut-être plus besoin d'aide-mémoire. Vous sourirez dès que vous entendrez un oiseau chanter ou que vous verrez la lumière du soleil à travers la fenêtre. Sourire vous aide à commencer la journée en douceur, avec compréhension.
Quand je vois quelqu'un sourire, je sais immédiatement s'il ou elle vit dans la vigilance. Ce demi-sourire, combien d'artistes ont trimé pour le faire apparaître sur d'innombrables statues et tableaux ? Je suis sûr que les peintres et les sculpteurs devaient sourire de ce même sourire en travaillant. Pouvez-vous imaginer un peintre en colère donner naissance à un tel sourire ? Le sourire de Mona Lisa est léger, à peine ébauché. Et pourtant, un sourire comme celui-là suffit à détendre tous les muscles de notre visage, à bannir tous les soucis et toute la fatigue. Un sourire en herbe sur nos lèvres nourrit la conscience et nous calme miraculeusement. Il nous rend la paix que nous croyions avoir perdue.
Notre sourire nous apportera le bonheur – ainsi qu'à ceux qui se trouvent autour de nous. Même si l'on dépense beaucoup d'argent en cadeaux pour tous ceux de notre famille, rien de ce que l'on achètera ne pourra leur donner autant de bonheur que le cadeau de notre vigilance : notre sourire. Et ce précieux cadeau ne coûte rien.
(Thich Nhat Hanh, « La sérénité de l’instant », préface du XIVème Dalaï-lama, J’ai Lu n°8863, 2009, p.21-22)

Renoncule ficaire (Ranunculus ficaria), Bretagne (France)

vendredi 5 avril 2013

Comment éviter que l'attention se laisse engloutir par les vagues des pensées ?

Je surfe, donc je suis
L'expérience du méditant novice confirme que le problème principal est d'abord de se souvenir de « faire attention à faire attention ». Une fois absorbé par une pensée, ce souvenir disparaît. D'après ce que nous avons appris aux chapitres précédents, nous pouvons même faire l'hypothèse raisonnable que l'activité de certains neurones du cortex préfrontal dorso-latéral, chargés de retenir le task set « surveiller attentivement la respiration », est retombée au niveau du bruit de fond. Mais comment le méditant expert résout-il ce problème ? Mon expérience personnelle, au contact de tels experts m'amène à penser qu'ils finissent par développer une sensibilité particulière à certains indices précédant la perte contrôle de l'attention. Les recherches menées en psychologie du sport montrent clairement que dans toutes les disciplines qui demandent de réagir vite à des événements externes, les pratiquants de haut niveau développent à force d'entraînement une sensibilité accrue à toutes les informations qui leur permettent d'anticiper le cours de l’action. Pour le gardien de but, il peut s'agir de la façon dont le tireur de penalty se positionne, et pour le champion de tennis, du geste de service de ses adversaires ; les exemples ne manquent pas. Dans le cas de la méditation, la pratique consiste pour une part importante à éviter que l’attention ne soit captivée. Il est donc raisonnable de penser que le méditant expert est capable d'identifier les signes avant-coureurs de la captivation, pour éviter cette dernière avant qu'elle ne survienne. Ces signes sont brefs, mais visibles, à condition de savoir les reconnaître et y réagir. Il peut s'agir d'une légère tension des muscles du visage au moment où il commence à s'imaginer discuter avec un ami, ou d'une légère tension du cou vers l'avant à la perspective fugace du week-end à venir, ou encore d'une sensation au niveau de l'oreille quand un son attire son attention, ou bien d'un changement subtil dans sa respiration. Dans le zazen, par exemple, la forme de méditation assise pratiquée dans le zen, le méditant est encouragé à faire attention à ses sensations corporelles. Selon cette tradition, les sensations du corps reflètent fidèlement les mouvements de l'esprit, ce qui est conforme à ce que les neurosciences nous ont appris sur le lien entre perception et action dans le lobe pariétal. Même furtives, ces sensations peuvent indiquer qu'une phase de captivation est sur le point de se produire. Il est donc possible que l'expert sache reconnaître les signes accompagnant la capture de son attention suffisamment tôt pour y réagir, avant que la captivation ne suive. Pour le novice, il est déjà trop tard, son attention s'est déjà laissé engloutir par la vague. L’expert surfe, le novice coule.
(LACHAUX Jean-Philippe, « Le cerveau attentif ; Contrôle, maîtrise et lâcher-prise » (2011), Éditions Odile Jacob Poche n°328, 2013, p.309-310)

Goéland planant au-dessus des vagues, Bretagne (France)



lundi 1 avril 2013

On ne peut arrêter les vagues [de l'esprit], mais on peut apprendre à surfer

On pense communément que la méditation est un moyen de fermer son esprit à la pression du monde extérieur. Cette impression est fausse. La méditation n’évacue rien du tout. Mais elle nous aide à voir les choses avec lucidité et à nous situer différemment par rapport à celles-ci.
Les gens qui viennent à notre clinique [de réduction du stress] comprennent très vite que le stress fait partie de la vie. Il est vrai que nous pouvons apprendre à améliorer notre situation en faisant certains choix, mais il existe de nombreux événements sur lesquels nous n’avons pas de prise. Le stress est donc inhérent à la condition humaine. Mais cela n’implique pas que nous devons toujours être victimes des forces négatives qui envahissent nos vies. Nous avons la possibilité d’apprendre à nous en servir, de les comprendre, et même d’y trouver un sens. En prenant les décisions qui s’imposent, nous pouvons utiliser l’énergie de ces forces pour grandir en sagesse et en compassion. Travailler là-dessus demeure le noyau dur de la pratique de la méditation.
Une manière d’appréhender le travail de la pleine conscience est de visualiser notre esprit comme un lac ou un océan. Il y a toujours des vagues. Elles sont parfois grandes, parfois petites. Quelquefois, elles sont presque imperceptibles. Elles sont provoquées par les vents contraires qui varient en intensité. De même, le stress et l’imprévu soulèvent des vagues dans notre esprit.
Quand on n’est pas familier avec la méditation, on croit souvent qu’elle consiste en une manipulation intérieure qui éliminera les vagues comme par magie de sorte que l’esprit sera apaisé et tranquille. Mais de même qu’on ne peut éliminer les vagues en les recouvrant d’un couvercle transparent, de même on ne peut supprimer artificiellement les vagues de notre esprit. D’ailleurs, il serait dangereux d’essayer. Cela ne ferait que créer davantage de tensions et de conflits intérieurs. On peut atteindre à la tranquillité de l’esprit, mais pas en essayant de réprimer l’activité naturelle de celui-ci.
Il est possible de s’abriter des vents violents qui agitent notre esprit en pratiquant la méditation. Au bout d’un certain temps, les turbulences s’atténueront par manque de feed-back. Mais en fin de compte les vents de la vie et de l’esprit finiront par souffler, quoi que nous fassions. La méditation s’applique à travailler avec cette énergie.
(Dr Jon KABAT-ZINN, « Où tu vas, tu es », 1994, J’ai Lu n°7 516, 2009, p.48-49)

Montagnes de marbre d'Ilakane,
dans le massif circulaire de l'adrar Chiriet (Niger)