lundi 6 avril 2015

L'importance de la pratique de la pleine conscience pour les patients... et les instructeurs

Les participants au programme MBSR apprennent de deux manières : par leur propre pratique et lorsque l'instructeur lui-même peut la vivre dans la manière d'aborder les questions soulevées pendant la classe. C’était différent de notre première conception de la pleine conscience comme technique à laquelle les patients peuvent être entraînés par un thérapeute qui n'était pas nécessairement conscient lui-même. Si les thérapeutes eux-mêmes ne sont pas conscients lorsqu'ils enseignent, les participants pourront acquérir cette pleine conscience de manière limitée. Comme en escalade, ceux qui apprennent doivent sentir que l'instructeur a l'habileté et l'expérience pour aborder les situations difficiles qui vont se présenter. De la même manière, l'entraînement à la « pleine conscience » implique que l'instructeur participe aux côtés des patients, et ne se contente pas de donner des instructions comme s'il restait au pied du rocher. Le défi pour nous, cliniciens et scientifiques, était de participer à cette pratique et de l'expérimenter de l'intérieur. Nous nous sommes engagés à développer une pratique régulière de méditation de pleine conscience.
S'engager à faire quelque chose est une chose ; le faire en est une autre. Nous avons rencontré beaucoup de résistances à faire cette « simple » chose que nous avions demandé de faire à nos patients. Trouver le temps dans un programme chargé, ou peut-être se lever trois quarts d'heure plus tôt que d'habitude, était difficile. Nous avons découvert l'incroyable éventail d'excuses imaginables pour interrompre un jour la pratique quotidienne. Venait ensuite la question de savoir combien de ceci nous pouvions dévoiler à nos collègues (en fait une question sans importance, nous le verrions plus tard ; nous sommes constamment surpris de découvrir le nombre de nos collègues qui pratiquent la méditation sans en avoir parlé). Nous nous souvenions de ce que nous avions entendu dire par les instructeurs MBSR à leurs patients : qu'il est stressant de suivre une classe de réduction du stress. Nous savions maintenant ce qu'ils voulaient dire. Sans parler du reste, nous trouvions que notre respect pour nos patients grandissait fortement ; plus encore peut être pour ceux dont le combat se rejouait de semaine en semaine devant la classe.
Au fil du temps, nous avons pu intégrer l'expérience d'une pratique de pleine conscience avec nos lectures supplémentaires, nos discussions et les rencontres avec les enseignants de la Clinique de Réduction du Stress lors de nos visites subséquentes. Notre difficulté à mettre en œuvre l'entraînement au contrôle attentionnel nous avait appris quelque chose de très important. Nous avions réalisé que l'approche que nous avions développée pour réduire les rechutes chez les patients dépressifs devait être révisée et nous nous sentions maintenant prêts à la retravailler en ce sens. Nous avions radicalement changé d'avis sur ce que les patients devaient apprendre en classe et au cours de leurs travaux à domicile. Nous étions plus confiants dans le fait que les patients portaient déjà en eux les ressources nécessaires pour avancer dans la gestion de leurs problèmes. Nous nous demandions comment leur permettre de faire cela au mieux, et ceci allait nous demander de modifier à la fois notre théorie et notre pratique.
(SEGAL Zindel, WILLIAMS Mark, TEASDALE John, « La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression : Une nouvelle approche pour prévenir la rechute », Éditions De Boeck 2006, p.79-81)

Paysage impressioniste du Lac Skadar (Monténégro)

vendredi 3 avril 2015

Tout ce que nous consommons agit sur nous

La nourriture essentielle
Rien ne peut survivre sans nourriture. Tout ce que nous consommons agit sur nous, soit en nous guérissant, soit en nous empoisonnant. Nous avons tendance à penser que la nourriture se limite à ce que nous ingérons par la bouche, mais ce que nous consommons avec nos yeux, nos oreilles, notre nez, notre langue et notre corps est aussi de la nourriture. Les conversations qui ont lieu autour de nous, comme celles auxquelles nous participons, sont aussi de la nourriture. Confectionnons-nous et absorbons-nous le type de nourriture qui est sain pour notre corps et notre esprit, celui qui nous aide à grandir et à nous épanouir ?
Quand nous prononçons des paroles qui nous enrichissent et qui aident notre entourage à mieux vivre, nous nourrissons l'amour et la compassion. Quand, au contraire, nos paroles et nos actes apportent tension et colère, nous alimentons la violence et la souffrance.
Nous absorbons souvent des informations toxiques provenant de ceux qui nous entourent, tout comme de ce que nous regardons et lisons. Est-ce que ce que nous consommons cultive la compréhension et la compassion en nous ? Si tel est le cas, il s'agit de bonne nourriture. Souvent, nous consommons des communications qui provoquent en nous un sentiment de mal-être, d'insécurité ou qui nous amènent à juger ou à nous sentir supérieurs aux autres. C'est la raison pour laquelle nous devons penser à toute communication en termes de nourriture et de consommation. lnternet, par exemple, est un bien de consommation plein de nutriments qui peuvent aussi bien être toxiques que salutaires. Quelques minutes en ligne suffisent pour nous fournir le pire et le meilleur. Cela ne veut pas dire que nous devons supprimer lnternet de notre vie, mais que nous devons être pleinement conscients de ce que nous lisons ou regardons. Autrement dit, de ce que nous laissons entrer en nous.
Quand vous travaillez sur l'ordinateur pendant trois ou quatre heures d'affilée, vous vous perdez complètement. C'est comme manger des frites: vous ne devriez pas manger des frites toute la journée, tout comme vous ne devriez pas être sur l'ordinateur toute la journée. Quelques frites, et quelques heures devant l'écran, sont sans doute la limite maximale de ce dont nous avons besoin.
Ce que vous lisez et écrivez peut vous aider à guérir, alors soyez attentif à votre consommation. Quand vous écrivez une lettre ou un e-mail plein de compréhension et de compassion, vous vous nourrissez vous-même tout en l'écrivant. Même s'il ne s'agit que d'un petit mot, tout ce que vous écrivez peut vous nourrir et nourrir celui à qui vous l'écrivez.
(Thich Nhat Hanh, « L’art de communiquer en pleine conscience »(2013), Le courrier du Livre 2014, p.9-10)

Fritillaire pintade (Lot-et-Garonne, France)

mardi 31 mars 2015

Pleine conscience, empathie, et monde du travail

Dans un article paru en 2009, Krasner et ses collègues ont dévoilé les résultats d'un programme de pleine conscience auquel avaient pris part soixante-dix médecins généralistes de Rochester. Comme l'ont montré d'autres études similaires, l'entraînement à la pleine conscience a permis de soulager sensiblement la détresse psychologique et l'épuisement auxquels sont sujets beaucoup de praticiens et d'améliorer leur bien-être. Mais aussi de développer leur capacité à communiquer avec les patients et de recentrer les soins sur ces derniers. En aidant les médecins à expérimenter pleinement la rencontre clinique – dans ses aspects agréables et désagréables, sans jugement et avec un esprit de curiosité et d'aventure –, le programme de pleine conscience a eu des répercussions profondes sur le stress et l'épuisement. Il a aussi renforcé leur aptitude à se connecter à chaque patient en le considérant comme un être singulier et à focaliser leurs soins sur cette singularité.
... Plus nous sommes conscients, plus nous développons notre empathie, qui est la condition sine qua non de l'efficacité sociale au travail.
(CHASKALSON Michael, « Méditer au travail pour concilier sérénité et efficacité » (2011), Préface de Christophe ANDRÉ (2013), CD audio d’exercices conçus et lus par Christophe ANDRÉ (2013), Éditions des Arènes 2013, p.162-164)

Mont Guillaume, Embrun (France)

samedi 28 mars 2015

La conscience n’est pas la pensée

 Méditation et pensée positive
C’est notre faculté de penser qui nous différencie d’une façon si radicale des autres espèces. Mais si nous n’y prenons pas garde, cette faculté peut évincer d’autres facettes tout aussi précieuses de notre personnalité. Souvent, la faculté d’éveil en est la première victime.
La conscience n’est pas la pensée. La conscience est dans une autre dimension, au-delà de la pensée, tout en l’utilisant et en reconnaissant sa valeur et son pouvoir. La conscience ressemble à un plat qui contiendrait nos pensées, en nous aidant à les considérer comme des pensées et non comme la réalité.
L’esprit pensant peut être sévèrement fragmenté à certains moments. La plupart du temps, d’ailleurs. C’est la nature de la pensée. Mais la conscience peut nous aider à percevoir que notre nature fondamentale est déjà intégrée et entière. ...
La méditation n’implique pas que nous changions notre manière de penser en pensant davantage. Elle propose seulement que nous observions le processus de notre pensée. Par l’observation, nous contenons en quelque sorte nos pensées. En les observant sans être entraînés dans leur flux, nous sommes en mesure d’apprendre quelque chose de libérateur au sujet de la pensée même. Nous échappons ainsi aux modèles habituels de raisonnement – qui nous dominent si fortement – et qui sont la plupart du temps étroits, inexacts, narcissiques et faux.
Une autre manière de considérer la méditation est de visualiser le processus de raisonner comme une cascade, une cataracte de pensées sans fin. En cultivant la pleine conscience nous nous plaçons au-delà ou en deçà de nos pensées, un peu comme si nous observions la cascade à l’abri d’une grotte. Nous entendons et nous voyons l’eau qui déferle mais nous ne sommes pas emportés par le courant du torrent.
En pratiquant de cette façon, nos habitudes de pensée se transforment insensiblement en intégrant dans nos vies la compréhension et la compassion. C’est en percevant la nature de notre faculté de raisonner en tant que pensées, qu’elles nous servent plutôt que nous soyons asservis par elles.
Lorsque nous nous efforçons de penser « positif », cela peut être utile mais il ne s’agit pas de méditation. Il s’agit simplement de plus de pensée. Nous risquons autant d’être prisonniers de la « pensée positive » que des pensées négatives. Elle aussi peut être réductrice, fragmentée, inexacte, illusoire, et fausse. La transformation de nos vies, au-delà des limites de la pensée, exige un élément autre que « penser positif ».
(Dr Jon KABAT-ZINN, « Où tu vas, tu es », 1994, J’ai Lu n°7 516, 2009, p.106-108)
Jon Kabat-Zinn est l’inventeur d’une méditation accessible à tous : la « méditation en pleine conscience ». À ce jour [en 2012], plus de 550 centres, hôpitaux ou cliniques utilisent la MBSR aux États-Unis, et plus de 700 à travers le monde, l’utilisent comme outil de soin.

Fontaine du jardin Majorelle, Marrakech (Maroc)

mardi 17 mars 2015

Insula et empathie

La recherche scientifique en imagerie cérébrale (IRMf) a montré que la méditation dynamise le cortex insulaire. Cela est d'une importance capitale, car cette partie du cerveau joue un rôle essentiel dans notre capacité à nouer des liens avec autrui, en favorisant une empathie réelle et viscérale. L'empathie est ce qui permet de voir dans l'âme de l'autre, si l'on peut dire, et nous aide à comprendre ce qu'il éprouve « de l'intérieur ». Elle va de pair avec la vraie compassion et une bienveillance sincèrement aimante. Si vous pouviez observer votre cerveau avec un scanner, vous verriez que cette zone vibre et s’anime lorsque vous ressentez de l'empathie pour quelqu’un. Non seulement la méditation renforce cette zone, mais elle favorise sa croissance et son développement.
Pourquoi est-ce si important ? Outre que l'empathie est bénéfique à la société et à l'humanité dans son ensemble, elle l'est aussi pour celui qui l'éprouve. L'empathie, la compassion sincère et la bienveillance aimante, envers soi-même comme envers les autres, ont des bénéfices considérables sur la santé et le bienêtre. Or plus une personne a pratiqué la méditation, plus son cortex insulaire est développé. Cela dit, même 8 semaines d'entraînement suffisent à produire des changements dans le fonctionnement de cette partie essentielle du cerveau.
(WILLIAMS Mark et PENMAN Danny, « Méditer pour ne plus stresser » (2011), préface de Jon Kabat-Zinn, Éditions Odile Jacob, 2013, p.66-67)

Canyon de la Piva (Monténégro)

samedi 14 mars 2015

L’entraînement de l’esprit

D’où nous vient donc cette tendance étonnante à croire que nous sommes les maîtres de notre esprit ? Et à tenir pour évidentes et acquises nos capacités d’attention et de conscience, sans qu’il soit besoin de les travailler ?
Comme si notre cerveau, à la différence de nos muscles, n’avait pas besoin d’entraînement, et ne pouvait être développé ! Nous acceptons pourtant cette évidence pour notre corps : nous savons que l’exercice physique développe notre souffle et nos muscles, qu’une alimentation adaptée bénéficie à notre santé, etc. Mais nous sommes moins convaincus, ou moins informés peut-être, que l’équivalent existe pour notre psychisme : l’entraînement de l’esprit, ou l’exercice mental, présentent aussi un intérêt majeur. Sur un plan intellectuel, ils nous aident à « muscler » nos capacités de réflexion et de concentration ; sur un plan émotionnel, à entraver nos penchants spontanés vers le stress, l’abattement, la colère et tous les dérapages auxquels nous expose le quotidien. La plupart de nos capacités psychiques obéissent aux règles de l’apprentissage : plus on pratique, plus on progresse.
C’est d’ailleurs ce qui nous arrive spontanément : plus nous nous énervons, plus nous devenons forts en énervement. Plus nous pratiquons le pessimisme ou le négativisme, plus nous devenons de grands experts pour décourager et les autres et nous-mêmes. Plus nous stressons, plus nous devenons des champions du stress...
Souhaitons-nous progresser dans d’autres directions ? Il va alors être nécessaire de travailler. Nous l’acceptons pour apprendre l’anglais, le ski ou la pratique d’un instrument de musique.
(ANDRÉ Christophe, « Méditer, jour après jour », Éd. L’iconoclaste, 2011, p.248-249)

Le retour du printemps

mardi 10 mars 2015

Du velcro sur le négatif

Nous nous demandons de longue date pourquoi nous sommes heureux ou tristes, pourquoi nous nous entraidons ou nous blessons. Des sages et des scientifiques explorent les causes mentales du bonheur et de la souffrance. Aujourd'hui, pour la première fois de notre histoire, nous pouvons nous demander quelles sont les origines neuronales sous-jacentes de ces causes et trouver des réponses dans les structures et les processus de notre cerveau tel qu'il a été façonné par l'évolution.
Le cerveau n'a pas été créé en un clin d'œil. Ses capacités et ses penchants se sont forgés au fil de centaines de millions d'années, mais les facteurs qui ont modelé ce long parcours impersonnel se manifestent encore aujourd'hui dans votre vie sous des aspects très personnels. Imaginons que vous soyez parvenu à accomplir vingt tâches aujourd'hui et que vous ayez commis une seule erreur. Que vous restera-t-il à l'esprit au moment de vous coucher ? Probablement l'erreur, même s'il s'agit d'une infime partie de votre journée. Comme vous le verrez, ce phénomène tient à l'évolution du cerveau. En découvrant comment ce dernier s'est construit au fil du temps, vous vous comprendrez mieux — et vous comprendrez mieux les autres. De plus, vous pourrez utiliser et façonner plus efficacement cette chose extraordinaire cachée dans votre boîte crânienne.
(HANSON Rick, « Le cerveau du bonheur : La joie, le calme et la confiance en soi au temps des neurosciences » (2013), Éditions des Arènes, 2015, p.31-32)

Orgues basaltiques de la vallée de Garni (Arménie)

samedi 7 mars 2015

Médias et violence

L’influence des médias
Près de 3 500 études scientifiques et tous les travaux de synthèse publiés durant la dernière décennie ont montré que le spectacle de la violence est de fait une incitation à la violence. Pour l’Académie américaine de pédiatrie : « Les preuves sont claires et convaincantes : la violence dans les médias est l’un des facteurs responsables des agressions et de la violence. » Ces effets sont durables et mesurables. Les enfants sont particulièrement vulnérables, mais nous sommes tous concernés.
Ces travaux ont aussi permis de réfuter entièrement l’hypothèse (inspirée en partie par les théories freudiennes) selon laquelle le spectacle de la violence permettrait à l’individu de se purger des pulsions agressives supposées l’habiter. Il a maintenant été établi qu’à l’inverse, ce spectacle aggrave les attitudes et comportements violents946. Cela n’empêche qu’en dépit de ces observations scientifiques, l’idée d’une catharsis libératrice continue à être régulièrement invoquée.
D’après Michel Desmurget, directeur de recherche à l’Inserm au Centre de neurosciences cognitives de Lyon, les images violentes opèrent selon trois mécanismes principaux : elles augmentent la propension à agir avec violence ou agressivité : c’est le mécanisme d’amorçage. Elles élèvent notre seuil de tolérance à la violence : c’est le mécanisme d’habituation. Elles exaspèrent nos sentiments de peur et d’insécurité : c’est le syndrome du monde mauvais. C’est la convergence de ces influences qui, au bout du compte, explique l’impact de la violence audiovisuelle. Il est établi également que les images violentes atténuent les réactions émotionnelles à la violence, abaissent la propension à porter secours à un inconnu victime d’agression et affaiblissent la capacité d’empathie.
Au terme de deux décennies d’études sur l’influence de la télévision, des chercheurs de l’université de Pennsylvanie ont démontré que les téléspectateurs qui regardent constamment des actes négatifs manifestent une tendance accrue à agir de la même façon, et que, plus on regarde la télévision, plus on est enclin à penser que les gens sont égoïstes et qu’ils nous tromperaient à la première occasion. Bien avant l’âge de l’audiovisuel, Cicéron observait déjà : « Si nous sommes contraints, à chaque instant, de contempler ou d’entendre parler d’événements horribles, ce flot ininterrompu d’impressions détestables privera même les plus humains d’entre nous de tout respect pour l’humanité. » À l’opposé, quand les médias prennent la peine de mettre en valeur les aspects généreux de la nature humaine, les spectateurs entrent aisément en résonance avec cette approche positive. Ainsi, la récente série intitulée « Héros de CNN » connaît un franc succès aux États-Unis. Cette émission présente des portraits et des témoignages de personnes, souvent très humbles et inconnues, qui se sont lancées dans des projets sociaux novateurs et bienfaisants ou totalement impliquées dans la défense de causes justes.
Les études les plus révélatrices sont celles qui ont mesuré l’augmentation de la violence suite à l’introduction de la télévision dans des régions où elle n’existait pas. L’une de ces études, réalisée dans des communautés rurales isolées du Canada, incluant quelques villes, a montré que deux ans après l’arrivée du petit écran, les violences verbales (injures et menaces) observées dans des écoles primaires ont été multipliées par deux et les violences physiques par trois. Une autre étude a mis en évidence une augmentation spectaculaire de la violence chez les enfants après l’introduction d’émissions de télévision en langue anglaise (qui contenaient une proportion élevée d’images violentes) en Afrique du Sud. Compte tenu de la magnitude des effets observés, Brandon Centerwall, de l’université de Washington, à Seattle, a évalué qu’il y aurait, rien qu’aux États-Unis, 10 000 homicides, 70 000 viols et 700 000 agressions avec coups et blessures de moins chaque année si la télévision n’existait pas.
(Matthieu RICARD, « Plaidoyer pour l’altruisme, la force de la bienveillance » (2013), Éditions NiL, p.413-415)

La Rijeka Crnojevica, aux sources du Lac Skadar (Monténégro)

mercredi 4 mars 2015

Rien n’est aussi bon que ce qu’il paraissait être avant que nous ne l’obtenions.

Le tailleur de pierre
Il y avait autrefois un tailleur de pierre qui chaque jour se rendait dans les montagnes chercher de la pierre. Et tandis qu’il travaillait, il chantait, parce que, bien qu’il fût pauvre, il ne désirait rien de plus que ce qu’il avait : il n’avait donc aucun souci.
Un jour, il fut appelé à travailler au manoir d’un fortuné propriétaire. Quand il aperçut la magnificence du manoir, pour la première fois de sa vie il ressentit la douleur de l’envie et dit en soupirant : « Si seulement j’étais riche ! Je n’aurais pas à gagner ma vie dans la sueur, comme Je le fais maintenant. »
Imaginez son étonnement quand il entendit une voix lui dire : « Vous souhaiteriez être favorisé. Par conséquent, tout ce que vous désirerez vous sera accordé. » Il ne savait quoi faire de ces paroles, jusqu’à ce qu’il retournât à sa hutte, le soir, et y trouvât, à la place, un manoir aussi splendide que celui auquel il avait travaillé. Alors, le tailleur de pierre cessa de tailler de la pierre et se mit à jouir de la vie des riches.
Un jour, alors que l’après-midi était chaud et humide, il se trouvait par hasard à sa fenêtre et il vit le roi passer avec une large escorte de nobles et de serviteurs. Il pensa : « Comme j’aimerais être roi moi-même, assis dans le frais d’un carrosse royal ! » Son souhait fut promptement réalisé : il se retrouva confortablement assis dans un carrosse royal. Mais il se trouva que le carrosse était plus chaud qu’il ne l’avait imaginé. Il regarda par la fenêtre du carrosse et se mit à admirer la puissance du soleil dont la chaleur pouvait pénétrer les épaisses parois du carrosse. « Que ne suis-je le soleil », se dit-il en lui-même. De nouveau, ce souhait lui fut accordé et il se retrouva en train de répandre des ondes de chaleur à travers le monde.
Et la vie s’écoula un certain temps. Puis, un jour de pluie, il tenta de percer un gros amas de nuages, mais en vain. Il se fit donc changer en nuage et se glorifia de son pouvoir d’écarter le soleil –  jusqu’ ce qu’il devînt pluie et tombât, à son grand déplaisir, sur un énorme rocher qui lui barrait la route, de sorte qu’il dut couler tout autour.
« Eh quoi ! s’écria-t-il. Un simple rocher plus puissant que moi ? Bon, alors, je souhaite être rocher. » Et il se retrouva là, dressé sur un flanc de montagne. Il eut, cependant, à peine l’occasion de jouir de sa belle configuration, car il entendit des bruits qui montaient de ses pieds. Il baissa les yeux et, à sa grande consternation, aperçut un tout petit homme en train de détacher des morceaux de pierre de ses pieds.
« Quoi ! s’écria-t-il. Un tel avorton est plus fort qu’un imposant rocher comme moi. Je désire être un homme ! » Il se retrouva donc tailleur de pierre, escaladant la montagne et taillant de la pierre pour gagner sa vie dans la sueur, mais avec une chanson dans son cœur, parce qu’il était heureux d’être ce qu’il était et de vivre de ce qu’il avait.
Rien n’est aussi bon que ce qu’il paraissait être avant que nous ne l’obtenions.
(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.191-193)

Paysage de neige (Vaux, Moselle, France)

samedi 28 février 2015

Ne pas nous surcharger d'activités et de préoccupations superflues

Prendre la vie au sérieux ne signifie pas se consacrer entièrement à la méditation comme si nous vivions dans les montagnes himalayennes, ou jadis au Tibet. Dans le monde contemporain, il nous faut certes travailler pour gagner notre vie. Pourtant, ce n'est pas une raison pour nous laisser enchaîner à une existence routinière, sans aucune perspective du sens profond de la vie.
Notre tâche est de trouver un équilibre, une voie du juste milieu. Apprenons à ne pas nous surcharger d'activités et de préoccupations superflues mais, au contraire, à simplifier notre vie toujours davantage. La clé nous permettant de trouver un juste équilibre dans notre vie moderne est la simplicité.
(SOGYAL Rinpoché, « Étincelles d'éveil » (1995), Pocket n°14 913, 2013, pensée du 1er novembre)

Brume et lever de soleil (Embrun, France)

mercredi 25 février 2015

Mon corps veut dormir, mais pas ma tête

Quand ma fille avait 5 ans, elle avait du mal à s'endormir. Elle me demandait souvent : « Quand mon corps est fatigué mais pas ma tête, comment faire pour dormir ? » Parfois, à dix heures du soir, elle n'avait toujours pas trouvé le sommeil. Elle se levait. La fatigue s'accumulait. Toutes sortes d'idées lui trottaient dans la tête. Des histoires effrayantes l'empêchaient de dormir : Tom ne voulait plus jouer avec elle ; son poisson rouge était mort ; quelqu'un était caché sous son lit et voulait la tuer. Nous avons tout essayé : raconter des histoires, prendre un bain chaud, faire des exercices de relaxation, dire sur un ton irrité que cela suffisait et qu'elle devait maintenant dormir comme tout le monde. Rien n'y faisait.
Finalement, j'ai trouvé une solution : il suffisait que ma fille écoute moins les ruminations dans sa tête et qu'elle fasse descendre son attention, lentement, depuis sa tête jusqu'au ventre; elle devait essayer encore et encore, jusqu'à ce qu'elle finisse par se calmer. Dans le ventre, il n'y a pas d'idées. Là se trouve la respiration qui, comme une houle douce, bouge constamment. Un mouvement doux, un mouvement apaisant. Un mouvement qui, lentement, la berçait en l'endormant. Ma fille a maintenant 21 ans et elle utilise encore souvent cet exercice.
Un exercice aussi simple peut aider à quitter la tête pour le ventre, là où les idées ne s'agitent plus, là où tout est calme et silencieux.
Voilà le premier exercice que j'ai fait avec ma fille. ... Beaucoup d'enfants apprécient ce petit travail de conscience de la respiration tout juste avant de dormir.
(SNEL Éline, « Calme et attentif comme une grenouille » (2010), Préface de Christophe ANDRÉ, Éditions des Arènes, 2012, p.17-19)


Horloge astronomique, place Saint-Marc (Venise, Italie)

dimanche 22 février 2015

Quatre étapes pour s'imprégner de ce qui est bon

D'un point de vue technique, s'imprégner de ce qui est bon revient à assimiler délibérément des expériences positives dans la mémoire implicite. Vous y parviendrez en quatre étapes simples :
  1. Activer une expérience positive
  2. L'enrichir
  3. L'absorber
  4. Lier les éléments positifs et négatifs
L'étape 1 consiste à susciter un état mental positif et les étapes 2, 3 et 4 à l'installer dans votre cerveau. En anglais, la première lettre de chaque étape produit l'acronyme HEAL (c'est-à-dire GUÉRIR). Les trois premières phases sont entièrement focalisées sur les expériences positives. La quatrième est optionnelle mais très efficace : elle utilise des pensées et des sensations positives pour apaiser, réduire et remplacer potentiellement leurs pendants négatifs.
(HANSON Rick, « Le cerveau du bonheur : La joie, le calme et la confiance en soi au temps des neurosciences » (2013), Éditions des Arènes, 2015, p.76)

Lac Skadar (Monténégro)

lundi 9 février 2015

Pleine conscience et faim

L’alimentation en pleine conscience commence par le commencement, par la faim. Vous connaissez peut-être la fameuse question zen : « Quel est le son d’une main qui applaudit ? » Dans l’alimentation en pleine conscience, on pourrait demander : « Quel est le son de la faim ? Quel goût à la faim ? Où dans le corps la faim se manifeste-t-elle ? Comment la faim survient-elle ? »
Un autre dicton zen dit : « Quand tu as faim, mange. » Cela semble bien simple, mais, en réalité, ça ne l’est pas. Pourtant, pour la plupart d’entre nous, la chose était effectivement simple quand nous étions enfants. Des études montrent en effet que les nourrissons et les jeunes enfants ont un sens inné de ce qu’ils doivent manger et en quelle quantité. …
Une fois adultes, nous devons souvent nous inviter à quitter la table et nous convaincre de ne pas manger. Tout le processus de l’alimentation est devenu une préoccupation majeure et une espèce de médicament en vente libre pour calmer les nombreuses pressions et l’anxiété générées par notre mode de vie hyperactif. Différentes forces, différentes sortes de faim influencent notre façon de manger.
Qu’est-il arrivé dans ce passage à l’âge adulte qui a transformé notre faim naturelle et notre facilité à trouver la satisfaction en problèmes alimentaires complexes? La réponse à cette question comporte deux volets. Le premier, c’est que notre milieu nous a transmis des habitudes liées à l’alimentation et à la nourriture qui ne nous ont pas aidés. Le second, c’est que notre esprit a pris le dessus sur notre corps. Notre intelligence de jeune enfant a peu à peu cédé aux pressions et à l’anxiété de ceux qui prenaient soin de nous. À mesure que leur affection se transformait en inquiétude à notre égard, notre sagesse alimentaire innée et notre plaisir innocent de manger se sont dégradés. Par amour, ces adultes ont miné notre appétit naturel. …
La pratique de la pleine conscience peut nous libérer nos habitudes réactionnelles. Elle peut nous affranchir des voix intérieures et des émotions indésirables qui dominent notre façon de nous nourrir, altèrent le goût de nos aliments et nous privent de notre droit fondamental à retirer un réel plaisir du simple fait de manger.
(CHOZEN BAYS Jan Dr, « Manger en pleine conscience : La méthode des sensations et des émotions » (2009), Postface de Jon Kabat-Zinn, Éditions Les Arènes, 2013, p.39-42)

Marché, Pays Kasséna (Burkina-Faso)

vendredi 6 février 2015

La résonance empathique, prélude à la compassion

... Mengzi (ou Mencius), un sage chinois du IIIème siècle avant notre ère, écrivait ... : « Tous les hommes ont un esprit, et cet esprit ne supporte pas de voir souffrir les autres. »
Aujourd'hui, les neurosciences confirment la position de Mengzi en fournissant les données qui manquaient pour clore ce débat vieux de plusieurs siècles. Quand nous voyons quelqu'un qui souffre, les circuits correspondants s'activent dans notre cerveau et cette résonance empathique devient le prélude à la compassion. Nous allons automatiquement porter secours à un enfant qui hurle de terreur ; nous avons automatiquement envie de prendre dans nos bras un bébé qui sourit. Ces pulsions émotionnelles irraisonnées provoquent en nous des réactions non préméditées et immédiates. Le fait que ce passage de l'empathie à l'action se produise à une telle rapidité suggère l'existence de circuits consacrés à cette séquence. La sensation de détresse suscite le désir d'aider.
Entendre pousser un cri d'angoisse active en nous les mêmes circuits cérébraux que l'expérience vécue de l'angoisse et active aussi le cortex prémoteur, signe que nous nous préparons à agir. De même, une histoire triste ... active le cortex moteur – siège du mouvement – de celui qui écoute ainsi que l'amygdale et les circuits concernés par la tristesse. Cette empathie signale ensuite à l'aire motrice du cerveau, où s'élabore notre réponse, quelle action entreprendre. Nos perceptions initiales nous préparent à l'action, voire prédisposent à agir.
Les réseaux neuronaux de la perception et de l’action possèdent un code commun dans le langage du cerveau. Ce code permet à tout ce que nous percevons de provoquer presque instantanément la réaction appropriée.
...
Darwin [dans son Traité des émotions publié en  1872] voyait dans chaque émotion une prédisposition à agir de façon spécifique : la peur déterminant la fuite ou le combat ; la joie poussant les êtres à s'embrasser ; etc. L'imagerie cérébrale confirme aujourd'hui qu'il avait raison, et qu'au niveau neuronal, la contagion émotionnelle prépare, elle aussi, le cerveau à réagir de façon appropriée.
La loi de la nature veut qu'un système biologique utilise le moins d'énergie possible. En activant les mêmes neurones pour la perception et pour l'action, le cerveau respecte cette loi. Et cette économie s'étend d'un cerveau à l'autre. Quand nous percevons la détresse d'autrui, le lien perception-action nous pousse naturellement à lui venir en aide. Ressentir avec nous détermine à agir pour.
(GOLEMAN Daniel, « Cultiver l’intelligence relationnelle » (2006), Éditions Pocket, n°14433, 2013, p. 104-105)

Lac noir, Zabljak, Durmitor National Park (Monténégro)

mardi 3 février 2015

Le bonheur... plus tard ?

Quand le roi Pyrrhus sera-t-il content ?
Le roi Pyrrhus d’Épire reçut la visite de son ami Cynéas, qui lui demanda : « Si vous conquérez Rome, que ferez-vous ensuite, sire ? »
Pyrrhus répondit : « La Sicile est notre voisine et elle sera facile à prendre.
– Et après que vous aurez pris la Sicile ?
– Alors, nous nous rendrons en Afrique et saccagerons Carthage.
– Et après Carthage, sire ?
– Ce sera au tour de la Grèce.
– Si je peux me permettre la question, quels seront les fruits de toutes ces conquêtes ?
– Alors, dit Pyrrhus, nous pourrons nous asseoir et passer du bon temps.
– Ne pouvons-nous, dit Cynéas, passer du bon temps maintenant ? »

Les pauvres pensent qu’ils seront heureux lorsqu’ils deviendront riches. Les riches pensent qu’ils seront heureux quand ils seront débarrassés de leurs ulcères.

(Anthony de Mello, s.j., « Histoires d’humour et de sagesse » [1987], Éd. Albin Michel poche 2011 n°172, p.97)

Feuille et neige (Vaux, Moselle, France)

vendredi 30 janvier 2015

Équilibre émotionnel

Qu'est-ce que l'équilibre émotionnel ? D'un point de vue algébrique, en tout cas : quelle est la bonne proportion entre émotions positives et émotions négatives ? Je sais bien, l'équilibre n'est pas forcément le bonheur, et ce dernier survient parfois, justement, d'instants de déstabilisation. Mais tout de même, être sans cesse submergé d'émotions négatives, comme le sont les anxieux et les déprimés, ce n'est pas la voie la plus simple pour se sentir heureux. Alors des travaux ont été conduits, consistant en gros à faire des sondages émotionnels brefs : un petit bip résonne sur votre téléphone portable, environ dix fois par jour pendant quelques semaines, et vous avez chaque fois à mentionner la tonalité émotionnelle qui est la vôtre juste à cet instant, agréable ou désagréable. Les données retrouvées dans ces recherches montrent que le ratio optimal (celui qu'on observe chez les personnes ne souffrant pas de stress excessif, d'anxiété, de dépression) est d’environ trois émotions positives pour une émotion négative. Il ne s'agit donc pas de tout positiver : on peut ressentir régulièrement des émotions négatives, nous stimulant pour nous adapter, comme peuvent le faire l'inquiétude, la tristesse, la culpabilité, l’agacement etc. Mais il faut, pour parler d'équilibre, que ces émotions négatives soient trois fois moins nombreuses à notre esprit que les positives. Le compte est bon pour vous ?
(ANDRÉ Christophe, « Et n’oublie pas d’être heureux », Éd. Odile Jacob, 2014, p.129)

Vivement le printemps ?
Hamac sous la neige (sentier des vignes, Jussy, Moselle, France)

mardi 27 janvier 2015

Les pensées et les émotions : les vagues et l'océan

Quand les gens commencent à méditer, ils se plaignent souvent que leurs pensées se déchaînent, qu'elles n'ont jamais été aussi incontrôlables. Je les rassure en leur disant que c'est bon signe. En effet, loin de signifier que vos pensées sont plus déchaînées, cela montre que vous êtes devenu plus calme : vous prenez enfin conscience de combien vos pensées ont toujours été bruyantes. Ne vous découragez pas, n'abandonnez pas. Quelle que soit la pensée qui s'élève, continuez simplement à demeurer présent à vous-même. Revenez constamment à votre respiration, même au beau milieu de la confusion.
Dans les instructions anciennes sur la méditation, il est dit qu'au début les pensées se précipitent les unes après les autres, sans interruption, comme une cascade dévalant la pente escarpée d'une montagne. À mesure que vous progressez dans la pratique de la méditation, les pensées deviennent semblables à un torrent coulant dans une gorge profonde et étroite, puis à un fleuve déroulant lentement ses méandres jusqu'à la mer. Enfin, l'esprit ressemble à un océan calme et serein que trouble seulement de temps à autre une ride ou une vague.
Certaines personnes pensent que, lorsqu'elles méditent, elles ne devraient avoir aucune pensée, aucune émotion. Si pensées ou émotions se manifestent, cela les contrarie, les fâche contre elles-mêmes et les persuade qu'elles ont échoué. Rien n'est moins vrai. Ainsi que le dit un proverbe tibétain : « C'est beaucoup demander que de vouloir de la viande sans os et du thé sans feuilles. » Tant que vous aurez un esprit, des pensées et des émotions s'élèveront.
De même que l'océan a des vagues et le soleil des rayons, ainsi les pensées et les émotions sont-elles le propre rayonnement de l'esprit. L'océan a des vagues ; pourtant, il n'est pas particulièrement dérangé par elles : les vagues sont la nature même de l'océan. Les vagues se dressent, mais où vont-elles ? Elles s'en retournent à l'océan. D'où ces vagues viennent-elles ? De l'océan. De même, les pensées et les émotions sont le rayonnement et la manifestation de la nature même de l'esprit. Elles s'élèvent de l'esprit, mais où se dissolvent-elles ? Dans l'esprit. Quelle que soit la pensée ou l'émotion qui surgit, ne la percevez pas comme un problème particulier. Si vous n'y réagissez pas de façon impulsive mais demeurez simplement patient, elle se déposera à nouveau dans sa nature essentielle.
Quand vous comprenez ceci, les pensées qui s'élèvent ne peuvent qu'enrichir votre pratique. Mais tant que vous ne réalisez pas quelle est leur nature intrinsèque – le rayonnement de la nature de votre esprit – elles deviennent les germes de la confusion. Entretenez donc envers vos pensées et vos émotions une attitude bienveillante, ouverte et généreuse, car vos pensées sont en fait votre famille, la famille de votre esprit. Dudjom Rinpoché avait coutume de dire : « Soyez à leur égard comme un vieil homme sage qui regarde jouer un enfant. »
Bien souvent, l'on ne sait que faire de sa négativité ou de certaines émotions perturbatrices. Dans le vaste espace de la méditation, il est possible d'adopter une attitude tout à fait impartiale envers pensées et émotions. Quand votre attitude change, c'est l'atmosphère tout entière de votre esprit qui s'en trouve modifiée, y compris la nature même de vos pensées et de vos émotions. Lorsque vous devenez plus conciliant, elles le deviennent aussi. Si vous n'avez pas de difficultés avec elles, elles n'en auront pas davantage avec vous.
Quelles que soient les pensées et les émotions qui se manifestent, laissez-les donc s'élever puis se retirer, telles les vagues de l'océan. Permettez-leur d'émerger et de s'apaiser, sans contrainte aucune. Ne vous attachez pas à elles, ne les alimentez pas, ne vous y complaisez pas, n'essayez pas de les solidifier. Ne poursuivez pas vos pensées, ne les sollicitez pas non plus. Soyez semblable à l'océan contemplant ses propres vagues ou au ciel observant les nuages qui le traversent.
Vous vous apercevrez vite que les pensées sont comme le vent : elles viennent puis s'en vont. Le secret n'est pas de « penser » aux pensées, mais de les laisser traverser votre esprit, tout en gardant celui-ci libre de commentaire mental.
Dans l'esprit ordinaire, nous percerons le flot de nos pensées comme une continuité ; mais en réalité, tel n'est pas le cas. Vous découvrirez par vous-même qu'un intervalle sépare chaque pensée de la suivante. Quand la pensée précédente est passée et que la pensée suivante ne s'est pas encore élevée, vous trouverez toujours un espace dans lequel Rigpa, la nature de l'esprit, est révélé. La tâche de la méditation est donc de permettre aux pensées de ralentir afin que cet intervalle devienne de plus en plus manifeste.
Mon maître avait un étudiant indien du nom d'Apa Pant. ... Apa Pant continuait à le harceler, lui demandant sans répit comment méditer. Tant et si bien que cette fois, lorsque mon maître lui répondit, ce fut d'une manière telle qu'il sut que la réponse était définitive :
– « Écoute-moi bien, c'est ainsi : quand la pensée précédente est passée et que la pensée future ne s'est pas encore élevée, n'y a-t-il pas là un intervalle ?
– Oui, répondit Apa Pant.
– Eh bien, prolonge-le : c'est cela, la méditation ! »
(Sogyal Rinpoché, « Méditation » (1992), Éditions La Table ronde (1994), p. 63-70)

Vieux pont, Vaux (Moselle, France)

samedi 24 janvier 2015

Des petites variations d'humeur peuvent réinstaller le programme « pensées dépressives »

Les humeurs tristes réactivent les attitudes et les croyances vulnérables
À la fin des années 1980, les travaux de Jeanne Miranda et Jackie Persons apportèrent des preuves nouvelles et importantes. Dans plusieurs études, elles observèrent les effets de l'humeur, non sur les mesures de la mémoire, comme l'avait fait John Teasdale, mais exactement sur les mêmes mesures d'attitudes dysfonctionnelles qui avaient donné les résultats décevants antérieurs. Elles trouvèrent que, lorsque des individus jamais déprimés auparavant disent être tristes, leurs croyances à ce moment changent peu. Au contraire, lorsque d'anciens déprimés disent être tristes, ils risquent plus d'adopter des attitudes dysfonctionnelles que lorsqu'ils sont de meilleure disposition. Ces personnes, par exemple, lorsqu'elles sont tristes, vont être plus enclines à penser que, pour être heureuses, elles doivent réussir dans tout ce qu'elles entreprennent.
Ces résultats aboutissaient à la même conclusion que celle obtenue par Teasdale : une petite pointe de tristesse peut mener ceux qui ont été dépressifs par le passé à un rétablissement des schémas de pensée connus au temps de leur dépression. En informatique, on dirait que le programme « pensées dépressives » n'avait pas été effacé du disque dur au cours de la guérison, et que de petites variations d'humeur pouvaient le réinstaller, comme s'il n'avait jamais été absent.
Au début du projet MacArthur, nous pensions que le degré avec lequel des variations d'humeur avaient rétabli des schémas de pensées négatives chez une personne, prédisait le risque qu'elle connaisse une rechute ou une récidive de la dépression. Une étude ultérieure confirma cette hypothèse. Zindel Segal et ses collègues induirent une humeur négative chez des patients qui venaient de terminer leur traitement (d'antidépresseurs ou de thérapie cognitive) dans un centre de santé mentale à Toronto. Ils cherchaient à déterminer l'effet du traitement sur les croyances dysfonctionnelles : plus précisément si les traitements modifiaient les croyances qui s'activaient en réponse aux détériorations de l'humeur. Segal et ses collègues voulaient également voir à quel point les changements de score sur l'échelle d'attitudes dysfonctionnelles prédisaient une rechute chez le patient.
Les résultats montrèrent que les patients chez lesquels le nombre de croyances dysfonctionnelles augmentait le plus suite à cette induction négative de leur humeur, étaient plus susceptibles de souffrir d'une rechute dans les trente mois suivant l'expérience. De plus, les patients qui avaient suivi une thérapie cognitive réagissaient dans une moindre mesure : leurs attitudes dysfonctionnelles étaient moins influencées par leurs changements d'humeur. Ceci confirma davantage notre point de vue selon lequel cette « réactivité cognitive », c'est-à-dire la tendance à réagir à de petits changements d'humeur par de grands changements de pensées négatives, était la question à laquelle il fallait s'atteler pour prévenir la dépression. En plus, des données d'autres sources suggéraient que la réactivité cognitive pouvait avoir un effet cumulatif, chaque épisode dépressif augmentant la probabilité d'un nouvel épisode.
(SEGAL Zindel, WILLIAMS Mark, TEASDALE John, « La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience pour la dépression : Une nouvelle approche pour prévenir la rechute », Éditions De Boeck 2006, p.52-53)


Dunes, pince de crabe de l'Arakao (Niger)

dimanche 18 janvier 2015

L’interdépendance des phénomènes : bouddhisme et physique quantique

Pour le bouddhisme, le monde est comme un vaste flux d'événements reliés les uns aux autres et participant tous les uns des autres. La façon dont nous percevons ce flux en cristallise certains aspects de manière purement illusoire et nous fait croire qu'il s'agit d'entités autonomes dont nous sommes entièrement séparés. ...
Selon le bouddhisme, donc, tout est interconnecté. De manière étonnante, des expériences scientifiques nous ont aussi contraints à dépasser nos notions habituelles de localisation dans l’espace. Elles nous ont amenés à conclure que l’univers possède bien un ordre global et indivisible, tant à l’échelle subatomique qu'à celle de l'infiniment grand.
Une célèbre expérience de pensée proposée en 1935 par Einstein et deux de ses collègues, Boris Podolsky et Nathan Rosen (on l'appelle l’expérience « EPR », d'après les initiales des trois auteurs), nous oblige à abandonner nos idées sur la localité des choses, sur notre perception d’» ici » ou de « là ». Or ce concept de non-localité est étrangement proche du concept bouddhiste d'interdépendance. En termes simplifiés, l'expérience EPR est la suivante :
Considérons une particule qui se désintègre spontanément en deux photons (des particules de lumière) A et B. Du fait des lois de symétrie, les deux photons partent toujours dans des directions opposées. Si A part vers le nord, nous détectons B au sud. Jusque-là, apparemment rien d'extraordinaire. Mais c'est oublier les bizarreries de la mécanique quantique qui dit qu'une particule a une nature duelle : celle-ci est à la fois onde et particule, et son apparence dépend du fait que l'instrument de mesure est activé ou non, c'est-à-dire de l'acte d'observation. Avant que détecteur ne soit activé, le photon A ne présentait pas l’aspect d'une particule, mais celui d'une onde. Cette onde n'étant pas localisée, il existe une certaine probabilité pour que A se trouve dans n'importe quelle direction. C'est seulement quand l'appareil de mesure est activé et que A est capté par ce dernier qu'il se métamorphose en particule et « apprend » qu'il se dirige vers le nord. Mais si, avant d'être capturé, A ne « savait » pas quelle direction il allait prendre, comment B aurait-il pu « deviner » à l'avance le comportement de A et régler le sien de façon à être capté au même instant dans la direction opposée ? Cela n'a aucun sens, à moins d'admettre que A peut informer instantanément B de la direction qu'il a prise. Or la théorie de la relativité chère à Einstein interdit à aucun signal de voyager plus vite que la lumière. « Dieu n'envoie pas de signaux télépathiques », disait le physicien pour souligner qu'il ne peut y avoir de mystérieuse action à distance entre deux particules séparées dans l'espace.
Sur la base de cette expérience de pensée, Einstein conclut donc que la mécanique quantique ne donne pas une description complète de la réalité. Déterministe invétéré, il s'éleva contre la description de la réalité en termes de probabilités par la mécanique quantique. Selon lui, A doit savoir quelle direction il va prendre et communiquer cette information à B avant de s'en séparer. Il faut donc que les propriétés de A aient une réalité objective indépendante de l'acte d'observation. L'interprétation probabiliste de la mécanique quantique selon laquelle A pourrait se trouver dans n'importe quelle direction doit être erronée. Einstein pensait que sous le couvert de l'incertitude quantique devait se cacher une réalité intrinsèque et déterministe. Selon le physicien, la vitesse et la position de définissant la trajectoire d'une particule étaient bien localisées sur la particule, indépendamment de l'acte d'observation. Il souscrivait à ce qu’on appelle le « réalisme local ». Pour Einstein, la mécanique quantique ne pouvait rendre compte de la trajectoire définie d'une particule, car elle ne prenait pas en compte des paramètres supplémentaires, appelés « variables cachées ». Elle était donc incomplète.
Pendant longtemps, le schéma EPR resta à l'état d'expérience de pensée. Les physiciens ne savaient pas comment la réaliser pratiquement. En 1964, John Bell, un physicien irlandais travaillant au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), conçut un théorème mathématique connu sous le nom d’« inégalités de Bell » qui aurait dû être vérifié expérimentalement s'il existait des variables cachées. Ce théorème permettait d'amener le débat du plan métaphysique à celui de l'expérience concrète. En 1982, à l'université d'Orsay, le physicien français Alain Aspect et son équipe effectuèrent une série d'expériences sur des paires de photons (les physiciens les appellent des photons « intriqués ») afin de tester l'effet EPR. Les résultats furent sans appel : les inégalités de Bell étaient systématiquement violées. Einstein s'était trompé. Dans l'expérience d'Aspect, les photons A et B sont séparés par douze mètres, et pourtant B « sait » toujours instantanément ce que fait A. On sait que ce phénomène est instantané, car un signal lumineux transportant des informations de A à B n'aurait pas eu le temps de couvrir la distance de douze mètres. En effet, des horloges atomiques associées aux détecteurs captant A et B, permettent de mesurer très précisément le moment d'arrivée de chaque photon. La différence entre les deux temps d’arrivée est inférieure à quelques dixièmes de milliardièmes de seconde (elle est probablement nulle, mais la précision des horloges atomiques actuelles ne permet pas de mesurer des temps inférieurs à 10-10 seconde). Or, en 10-10 seconde, la lumière ne peut franchir qu'une distance de trois centimètres, bien inférieure aux douze mètres séparant A de B. De plus, le résultat reste le même lorsqu'on augmente la distance entre les deux photons. Dans l'expérience plus récente réalisée en 1998 par le physicien suisse Nicolas Gisin et son équipe à Genève, les photons sont séparés de dix kilomètres et les comportements de A et B sont toujours parfaitement corrélés. Ces résultats bafouent le bon sens.
La physique classique nous dit que les comportements de A et B devraient être totalement indépendants car ils ne peuvent pas communiquer. Comment expliquer alors le fait que B « sache » toujours instantanément ce que fait A ? Cela pose problème seulement si nous supposons, comme Einstein, que la réalité est morcelée et localisée sur chacun des photons. Mais le paradoxe n'a plus cours si nous admettons que A et B font partie d'une réalité globale, quelle que soit la distance, même s'ils se trouvent aux deux extrémités de l'univers. A n'a pas besoin d’envoyer un signal à B car tous font partie d'une même réalité. Les deux photons restent constamment en relation par une interaction mystérieuse. L'expérience EPR élimine ainsi toute idée de localisation. Elle confère un caractère holistique à l’espace. Les notions d’« ici » ou de « là » n’ont plus de sens, car « ici » est identique à « là ». Les physiciens appellent cela la « non-séparabilité » de l’espace.
(TRINH XUAN THUAN, « Le cosmos et le lotus », 2011, Éditions Albin Michel 2011, p. 204-210)


Confluence du Zanskar et de l'Indus (entre Leh et Nimu, Ladakh, Inde)

jeudi 15 janvier 2015

La sobriété heureuse

Le diamant

Le sannyāsin(*) avait atteint la périphérie du village
et il s'installa pour la nuit sous un arbre,
quand un villageois s'approcha en courant et lui dit :
« La pierre ! La pierre !, Donnez-moi la pierre précieuse ! »
« Quelle pierre ? » demanda le sannyāsin.
« La nuit dernière, le seigneur Shiva m'apparut en rêve, dit le villageois,
et me dit que si j'allais à la périphérie du village à la tombée de la nuit,
je trouverais un sannyāsin qui me donnerait une pierre précieuse
qui me rendrait riche pour le reste de ma vie. »

Le sannyāsin fouilla dans son sac et en sortit un pierre :
« Il voulait probablement dire celle-ci, dit-il, en tendant la pierre au villageois :
je l'ai trouvée dans un sentier de la forêt, il y a quelques jours.
Vous pouvez certainement l'avoir. »
L'homme regarda la pierre avec émerveillement : c'était un diamant.
Probablement le plus gros diamant du monde entier,
puisqu'il avait les dimensions d'une tête d'homme.
Il prit le diamant et s'éloigna.

Toute la nuit, il se retourna dans son lit, incapable de dormir.
Le lendemain, dès l'aube, il éveilla le sannyāsin et lui dit :
« Donnez-moi la richesse qui vous permet de donner ce diamant avec autant d'aisance. »

(*) : sannyāsin : Terme sanscrit qui désigne un « Renonçant ».

(Anthony de Mello, s.j., « Comme un chant d’oiseau » [1982], Éd. Desclée de Brouwer/Bellarmin 1984, p.153-154)p.153-154)

Stupa de Chabahil (Katmandou, Népal)