samedi 29 janvier 2011

Embrasser l’univers de l’autre (se synchroniser)

"- Eh bien, je vais te confier un secret. Un secret pour te permettre d’entrer en relation avec n’importe qui, même d’une culture différente de la tienne. Entrer en relation et donner tout de suite à cette personne envie d’échanger avec toi, d’écouter ta parole, de respecter ton point de vue, même s’il est différent du sien, et de te parler avec sincérité.
Une telle perspective était bien sûr désirable…
- Embrasse l’univers de ton prochain, et il s’ouvrira à toi.
Je restai songeur. Certes, la formulation me plaisait, m’évoquant un libellé magique dont le sens m’échappait encore un peu.
- Vous avez le mode d’emploi qui va avec ?
Il sourit.
- Si on restait à un niveau purement mental, je formulerais ce secret différemment. Je te dirais quelque chose du genre : « Cherche à comprendre l’autre avant de chercher à être compris. » Mais ça va bien au-delà. On ne peut résumer la communication entre deux êtres à un simple échange intellectuel. Elle se passe aussi à d’autres niveaux, simultanément…
- D’autres niveaux ?
- Oui, notamment sur le plan émotionnel : les émotions que tu ressens en présence de l’autre sont perçues, souvent inconsciemment, par ton interlocuteur. Si tu ne l’aimes pas, par exemple, même si tu parviens à le cacher parfaitement, il le ressentira d’une manière ou d’une autre.
- C’est probable…
- L’intention que l’on a est aussi quelque chose que l’autre ressent.
- Vous voulez dire ce que l’on a en tête pendant la conversation ?
- Oui, et pas forcément consciemment, d’ailleurs… Un exemple : les réunions de bureau. La plupart du temps, dans ces réunions, quand un individu pose une question, il n’a pas véritablement l’intention d’obtenir une réponse.
- Comment ça ?
- Son intention peut être juste de montrer qu’il pose des questions intelligentes… Ou encore de mettre mal à l’aise son interlocuteur devant le reste de l’assistance, ou de prouver qu’il s’intéresse au sujet, ou encore de prendre un leadership sur le groupe…
- Oui, ça me rappelle quelques souvenirs, en effet !
- Et assez souvent, c’est bien l’intention qui est perçue par l’interlocuteur, plus que la question elle-même. Quand quelqu’un cherche à nous coincer, on le sent bien, n’est-ce pas, même s’il n’y a rien dans ses paroles qu’on puisse objectivement lui reprocher.
- C’est clair…
- Je pense qu’il se passe aussi des choses à un niveau… spirituel, même s’il est plus difficile de démontrer quoi que ce soit dans ce domaine.
- Bon, alors concrètement, qu’est-ce que je fais de votre belle formule magique ?
- Embrasser l’univers de l’autre, c’est d’abord faire mûrir en toi l’envie d’entrer dans son monde. C’est t’intéresser à lui au point de vouloir expérimenter ce que c’est que d’être dans sa peau : prendre plaisir à essayer de penser comme lui, de croire ce qu’il croit, et même de parler comme lui, de se mouvoir comme lui… Quand tu parviendras à ça, tu seras en mesure de ressentir assez justement ce que l’autre ressent et de vraiment comprendre cette personne. Chacun de vous se sentira en phase avec l’autre, sur a même longueur d’onde. Tu peux, bien sûr, regagner ensuite ta position. Vous conserverez une qualité de communication profitable à tous les deux. Et tu verras que l’autre cherchera alors aussi à te comprendre. Il se mettra à s’intéresser à ton univers, mû notamment par le désir de faire perdurer une telle quarté de relation.
- C’est un peu bizarre, tout ça…
- Bon, je vais essayer de te faire ressentir ça toi-même. On va faire une expérience, qui porte sur l’un seulement des aspects que je viens de citer. Il me faut un peu de préparation, dit-il en se levant. En fait, il faut que j’aille chercher deux chaises. On ne peut rien faire dans ces fauteuils, on est trop engoncés.
Il sortit du bureau, suivi par Catherine. J’entendis leurs pas s’éloigner dans le couloir. J’étais partagé : une partie de moi, attirée par ces choses un peu mystérieuses sur les rapports entre les êtres humains, était dans l’expectative. Une autre, plus terre à terre, était plutôt dubitative…
Ils entrèrent.
- On va les mettre là... Ils disposaient deux chaises face à face, à moins d’un mètre l’une de l’autre.
- Tiens, assieds-toi là, me dit-il, désignant l’une d’elles.
Je m’assis. Il attendit une seconde, puis s’assit à son tour.
- Je voudrais, reprit-il, que tu me dises comment tu te sens quand je suis comme ça en face de toi.
- Comment je me sens ? Eh bien, rien de particulier… Je me sens bien.
- Alors maintenant, ferme les yeux.
J’obtempérai, me demandant ce qu’il allait me faire.
- Quand tu les rouvriras, dans quelques secondes, je veux que tu sois à l’écoute de ton ressenti et que tu me dises comment il évolue. Vas-y, ouvre les yeux.
Il était toujours assis sur la chaise, mais avait changé de posture. Ses deux mains étaient posées sur ses genoux, ce qui n’était pas le cas avant. Cela me sauta aux yeux. Mon ressenti ?... Un peu étrange, mais difficile de préciser…
- Je dirais que ça fait bizarre.
- Tu te sens mieux ou moins bien qu’avant ?
- Mais qu’est-ce que vous entendez exactement par là ?
- Bon, quand tu prends l’ascenseur avec quelqu’un que tu connais peu, tu te sens en général moins à l’aise pour communiquer avec lui que si vous vous parliez dans la rue, pas vrai ?
- Certes…
- C’est de ça que je parle. Je voudrais que tu évalues ton confort de communication en fonction de ma posture.
- D’accord, c’est plus clair.
- Donc, je te repose la question : si tu devais entretenir une conversation avec moi, est-ce que tu te sentirais plutôt mieux ou plutôt moins à l’aise depuis que j’ai changé de posture ?
- Plutôt moins.
- Ok. Referme les yeux… Voilà… Maintenant, rouvre-les.
Il avait encore changé de position. Son menton reposait sur la paume de sa main, son coude étant en appui sur sa cuisse.
- Je me sens, comment dire… observé. Pas très agréable.
- D’accord. Ferme encore les yeux et… tu peux regarder.
- Beaucoup mieux !
Il avait les deux avant-bras posés sur ses cuisses et était un peu avachi sur sa chaise.
- On recommence.
Il adopta successivement une douzaine de postures. À deux ou trois reprises, je me sentis clairement mieux que les autres fois.
- Catherine ? dit-il, se tournant vers elle.
- C’est très net, me dit-elle. Vous dites vous sentir bien chaque fois qu’Yves adopte la même posture que vous. Dès que son corps a une position différente de la vôtre, vous êtes moins à l’aise.
- Vous voulez dire que chaque fois que je me suis senti bien, c’était parce qu’il se tenait comme moi ?
Du coup, je pris conscience de la position de mon corps sur la chaise.
- Oui.
- C’est dingue, ce truc !
- N’est-ce pas ?
- C’est comme ça pour tout le monde ?
- Oui.
- Pour être précis, ajouta Catherine, c’est le cas pour la très grande majorité des gens, mais pas pour tous. Il y a quelques exceptions.
- Arrête de toujours chicaner, Catherine ! Ça ne change rien…
- Mais comment explique-t-on ça ? demandais-je.
- C’est un phénomène naturel qui a été mis en évidence par des chercheurs américains. En fait, je crois qu’à l’origine ils ont commencé par montrer que lorsque deux personnes communiquent bien, que le courant passe, elles se synchronisent l’une sur l’autre inconsciemment et, au bout du compte, elles se retrouvent à adopter des postures similaires. D’ailleurs, tout le monde peut l’observer. Par exemple… quand on voit un couple d’amoureux au restaurant, il n’est pas rare qu’ils se tiennent exactement de la même façon, que ce soit les coudes sur la table, la tête posée sur la paume de la main, le buste en avant ou en arrière, les mains sur les genoux ou en train de tripoter les porte-couteaux…
- C’est très étonnant. . .
- Et ces chercheurs ont ensuite montré qu’on pouvait recréer le phénomène en•l’inversant : si l’on se synchronise volontairement sur l’attitude d’une personne, cela va contribuer à ce que chacun se sente bien avec l’autre, rapidement. Donc cela facilite grandement la qualité de la communication. Mais pour que ça marche, il ne suffit pas de le mettre en œuvre comme une technique qu’on applique : il est nécessaire d’avoir sincèrement envie d’épouser le monde de l’autre.
- C’est évidemment troublant, mais – et vous allez encore trouver que je fais de la résistance – s’il faut étudier la gestuelle de son interlocuteur et s’ adapter en conséquence, on perd complètement son naturel !
Il eut un petit sourire amusé.
- Tu veux que je te dise ?
- Quoi ?
– Tu le fais déjà naturellement…
- Pas du tout !
– Si, je t’assure.
– Enfin, voyons ! Je ne connaissais rien de tout ça il y a encore cinq minutes !
Son sourire s’accentua.
– Comment t’y prends-tu quand tu veux entrer en relation avec un petit enfant de deux ou trois ans ?
– Ça ne m’arrive pas tous les jours…
- Souviens-toi de la dernière fois.
– Eh bien… j’ai parlé au fils de ma concierge, il y a peut-être quinze jours. Je lui ai demandé de me raconter ce qu’il avait fait dans la journée, à la crèche…
Au fur et à mesure que je répondais, je prenais conscience de cette vérité d’autant plus étonnante qu’elle était fraîche dans ma mémoire : pour parler au petit Marc, je m’étais accroupi, me mettant à sa hauteur, j’avais naturellement pris une petite voix et choisi des mots les plus simples possibles, les plus proches de son vocabulaire. Naturellement. Je n’avais fait aucun effort pour cela. J’avais juste eu l’envie sincère de l’amener à me raconter à quoi ressemblait une crèche française.
- Et tu sais plus incroyable ?
- Allez-y.
- Quand on réussit à créer et à maintenir un certain laps de, temps cette qualité de communication, c’est un moment tellement précieux que chacun fait inconsciemment tout pour la conserver. Par exemple, pour s’en tenir à l’aspect gestuel, si l’un change légèrement de posture, l’autre suit, sans s’en rendre compte.
- Vous voulez dire que si j’adopte la posture d’une personne pendant assez longtemps et que je change ensuite la façon dont je me tiens, elle va suivre mon mouvement et changer comme moi ?
- Oui.
- C’est complètement dingue !
- Mais garde à l’esprit que l’essentiel est d’être sincère dans son intention d’entrer en relation avec l’autre.
- C’est quand même hallucinant, votre truc !
J’étais enthousiaste, excité par ce que je venais de découvrir. J’avais l’impression d’avoir été jusqu’à présent aveugle et sourd à des aspects pourtant bien présents de mes échanges avec les gens. Il était étonnant de découvrir qu’au-delà de nos mots, il se passait des tas de choses dont nous n’avions même pas conscience des messages échangés par nos corps".

GOUNELLE Laurent, « Dieu voyage toujours incognito », éd. Anne Carrière, 2010, (p. 128-135)

La nature de l’esprit

"Toute tentative de décrire par des mots l’expérience directe de la nature de l’esprit est vouée à l’échec. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il s’agit d’une expérience infiniment paisible et, une fois stabilisée par une pratique répétée, quasiment inébranlable. C’est une expérience de bien-être absolu qui imprègne tous les états physiques et mentaux, même ceux qui sont normalement considérés comme déplaisants. Ce sentiment de bien-être, indépendant de la fluctuation des sensations venues de l’intérieur ou de l’extérieur, est l’une des manières les plus claires de comprendre ce que le bouddhisme entend par « bonheur »".

(YONGEY MINGYOUR Rinpotché, « Bonheur de la méditation », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°31 349, 2009, p. 51-52)

Tulkou (Grand sage bouddhiste réincarné)

Conscience, concentration, compréhension

"La Pleine Conscience (sati en pali, smrti en sanscrit) veut dire simplement « être conscient de », « se rappeler », ou « prendre connaissance de ». Mais nous devons prendre ce mot dans le sens de « être en train de prendre conscience de », ou de « être en train de se rappeler ». Nous avons appris le mot « Pleine Conscience » dans son sens de reconnaissance ou de simple attention, mais sa signification ne s’arrête pas là. Dans la Pleine Conscience, il y a aussi les éléments concentration (samadhi) et compréhension (prajna). La concentration et la compréhension sont à la fois les composantes de la concentration et le fruit de celle-ci. Chaque fois que la lampe de la Pleine Conscience s’allume, la concentration (focalisation sur un point) et la compréhension (clairvoyance) sont naturellement présentes. Les mots concentration et compréhension sont souvent utilisés pour désigner la conséquence ou l’effet. En termes d’antériorité ou de cause, nous devons utiliser les mots « arrêt» et « observation ». Si nous pouvons nous arrêter et regarder attentivement, nous arrivons à voir clairement. Mais qu’est-ce qui doit s’arrêter ? L’oubli, la dispersion, et la confusion – l’état de conscience perdu, l’absence de Pleine Conscience doivent s’arrêter. Arrêt ne veut pas dire suppression. C’est seulement la transformation de l’oubli en rappel, celle de l’absence de Pleine Conscience en présence de la Pleine Conscience".

Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 49-50

La maîtrise de Soi

"La méditation apporte le bonheur. Ce bonheur vient, avant tout, du fait que vous êtes maître de vous-même, et non plus entraîné par la distraction. Si vous suivez votre respiration et permettez à un demi-sourire de s’épanouir, pleinement conscient de vos sentiments et de vos pensées, les mouvements de votre corps deviendront naturellement plus doux et détendus, l’harmonie apparaîtra et le vrai bonheur surgira. Garder notre esprit présent à chaque moment est le fondement de la pratique de la méditation. Quand nous y parvenons, nous vivons nos vies pleinement et profondément, en voyant des choses que les autres, dans la distraction, n’aperçoivent pas".

 Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 175

Les cadeaux de l'existence

"Ce matin-là, j’arrivai à la réunion hebdomadaire bien insouciant, loin de savoir que j’allais vivre l’une des pires heures de mon existence, qui serait à l’origine du changement le plus… bénéfique qui soit. La vie est ainsi ; on réalise rarement dans l’instant que les moments difficiles ont une fonction cachée : nous amener à grandir. Les anges se déguisent en sorcières et nous délivrent de merveilleux cadeaux soigneusement enveloppés dans d’ignobles emballages.
Qu’il s’agisse d’un échec, d’une maladie, ou des vicissitudes du quotidien, on n’a pas toujours envie d’accepter le « cadeau », ni le réflexe de le déballer pour découvrir le message caché qu’il contient : nous faut-il apprendre la volonté, le courage ? Ou au contraire le lâcher-prise sur ce qui n’a finalement que peu d’importance ? La vie me demande-t-elle d’écouter un peu plus mes envies et mes aspirations profondes ? de prendre la décision d’exprimer les talents dont elle m’a paré ? de cesser d’accepter ce qui ne correspond pas à mes valeurs ? Qu’ai-je besoin d’apprendre dans cette situation ?
Quand l’épreuve survient, on réagit souvent avec colère ou désespoir, rejetant légitimement ce qui nous semble injuste. Mais la colère rend sourd, et le désespoir aveugle. Nous laissons passer l’occasion qui nous était offerte de grandir. Alors, les coups durs et les échecs se multiplient. Ce n’est pas le sort qui s’acharne contre nous, c’est la vie qui tente de renouveler son message".

GOUNELLE Laurent, « Dieu voyage toujours incognito », éd. Anne Carrière, 2010,  p.155-156

dimanche 9 janvier 2011

Désir ardent...

"Le Bouddha affirme que le désir de trouver le bonheur durable et de ne pas souffrir est le signe indubitable de la présence de l’esprit naturel. Il existe beaucoup d’autres indices, mais il faudrait sans doute un livre entier pour en établir la liste. Pourquoi le Bouddha a-t-il privilégié à ce point ce signe particulier ? Parce que la véritable nature de tous les êtres est déjà libre de toute souffrance, et qu’en elle se trouve le bonheur permanent. Quand nous cherchons à être heureux et fuir la souffrance, par quelque moyen que ce soit, nous ne faisons qu’exprimer ce que nous sommes déjà en essence. Le désir ardent de bonheur durable que la grande majorité d’entre nous ressentent est la petite voix silencieuse de l’esprit naturel qui nous rappelle ce que nous sommes vraiment capables de ressentir.
Le Bouddha comparait ce désir à celui d’une mère oiseau loin de son nid. Peu importe la beauté des lieux qu’elle survole et le nombre de choses intéressantes qu’elle peut apercevoir, une force la pousse irrésistiblement à revenir vers son nid. De même, aussi absorbante que soit notre vie quotidienne, aussi extraordinaire le fait de tomber amoureux, de recevoir des louanges ou de décrocher le travail idéal, nous sommes mus par une ardente envie de trouver un bonheur immuable et parfait. D’une certaine façon, nous avons le mal du pays de notre véritable nature".

YONGEY MINGYOUR Rinpotché, « Bonheur de la méditation », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°31 349, 2009, p.104

"Normalité" ou bonheur?

"A la fin de la conférence [de mars 2000 à Dharamsala] … Eric S. Lander, professeur en biologie moléculaire au MIT et directeur de l’Institut Whitehead du Centre de recherche sur le génome au MIT, fit ressortir que dans la pratique bouddhiste on mettait l’accent sur la possibilité d’atteindre des niveaux de conscience plus profonds, tandis que la science moderne se préoccupait simplement d’affiner les méthodes permettant de ramener les malades mentaux à un état normal. « Pourquoi en rester là ? poursuivit-il. Pourquoi se contenter de ne pas être malade mentalement ? Pourquoi pas chercher à aller de mieux en mieux ? »"

YONGEY MINGYOUR Rinpotché, « Bonheur de la méditation », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°31 349, 2009, p. 59

Attachement et aversion

"Notre attitude envers un objet vu dans une boutique sera différent si nous le percevons simplement sans désir de l'acheter, ou après son acquisition. A ce moment-là l'esprit s'y attachera en le saisissant comme « sien ». Dans les deux cas l'objet de référence est le même, et similaire est sa façon d'apparaître réellement existant ; la différence consiste dans la manière dont nous adhérons à cet objet après son achat. De même, quand nous jetons un premier regard sur un groupe de dix personnes, bien qu'elles nous apparaissent comme ayant chacune une existence propre, nous ne nous attachons pas forcément à cette apparence comme « vraie ». Il suffit que nous apprenions (que ce soit juste ou non) que l'une d'entre elles est très bonne ou très mauvaise, pour que la sympathie ou l'aversion naissent ; à cette occasion l'esprit tient fortement et totalement à l'« objet » comme indiscutablement réel".

Dalaï-lama, « Enseignements essentiels », Albin Michel 1989, p. 139-140

vendredi 24 décembre 2010

Simplicité et profondeur

"Dans le monde contemporain, il nous faut certes travailler pour gagner notre vie. Pourtant, ce n'est pas une raison pour nous laisser enchaîner à une existence routinière, sans aucune perspective du sens profond de la vie. Notre tâche est de trouver un équilibre, une voie du juste milieu. Apprenons à ne pas nous surcharger d'activités et de préoccupations superflues mais, au contraire, à simplifier notre vie toujours davantage. La clé nous permettant de trouver un juste équilibre dans notre vie moderne est la simplicité".

Sogyal Rinpoché, « Le livre tibétain de la vie et de la mort », Éditions de la Table Ronde 2003, p. 52, Également disponible dans le Livre de Poche.

Récolte devant une maison, Bénin

Jon Kabat-Zin et la méthode MBSR

"Un nombre croissant d'études scientifiques indique que la pratique de la méditation à court terme diminue considérablement le stress (dont les effets néfastes sur la santé sont bien établis), l'anxiété, la tendance à la colère (laquelle diminue les chances de survie après une chirurgie cardiaque) et les risques de rechute chez les personnes qui ont préalablement vécu au moins deux épisodes de dépression grave. Huit semaines de méditation (de type MBSR*), à raison de trente minutes par jour, s'accompagnent d'un renforcement notable du système immunitaire, des émotions positives et des facultés d'attention, ainsi que d'une diminution de la tension artérielle chez les sujets hypertendus et d'une accélération de la guérison du psoriasis. L'étude de l'influence des états mentaux sur la santé, autrefois considérée comme fantaisiste, est donc de plus en plus à l'ordre du jour de la recherche scientifique.

Matthieu Ricard, "L'art de la méditation" (p. 23-24, Pocket Evolution n°14068)

*MBSR : « Mindfulness Based Stress Reduction » est un entraînement séculier à la méditation sur la pleine conscience, fondé sur une méditation bouddhiste, qui a été développé dans le système hospitalier des États-Unis d'Amérique depuis plus de vingt ans par Jon Kabat-Zin , Ph.D, et qui est maintenant utilisé avec succès dans plus de deux cents hôpitaux pour diminuer les douleurs post-opératoires et celles associées au cancer et autres maladies graves".

Voir « The clinical use of mindfulness meditation for the self-regulation of chronic pain », Journal of Behavioral Medecine, 8, 1985, p. 163-190

Sélectionner les "nourritures d'impressions"

"Nos sens sont nos fenêtres sur le monde extérieur, et parfois le vent souffle et chamboule tout en nous. Beaucoup d’entre nous laissent leurs fenêtres ouvertes tout le temps, permettant aux images et aux sons du monde de nous envahir, de nous pénétrer, exposant nos « soi » tristes et troublés. Nous nous sentons si glacés et si seuls alors. Ne vous arrive-t-il pas de regarder un programme de télévision ennuyeux et d’être incapable de l’arrêter ? Les bruits tapageurs, les crépitements des armes vous incommodent. Cependant, vous ne vous levez pas pour éteindre votre poste. Pourquoi vous torturez-vous de cette façon ? Ne voulez-vous pas fermer vos fenêtres ? Avez-vous peur de la solitude – du vide et de l’isolement que vous devez affronter en vous retournant vers vous-même ?
Nous sommes ce que nous ressentons et ce que nous percevons. Si nous sommes en colère, nous sommes la colère. Si nous sommes amoureux, nous sommes l’amour. Si nous regardons un pic de montagne enneigé, nous sommes la montagne. En regardant un mauvais programme de télévision, nous sommes ce programme. En rêvant, nous sommes le rêve. Nous pouvons être tout ce que nous voulons, sans avoir besoin d’une baguette magique. Aussi, pourquoi ouvrons-nous nos fenêtres à de mauvais films et programmes, des films faits par des producteurs avides de spectaculaire, à la recherche d’argent facile, des films qui font battre nos cœurs à toute vitesse, nous font serrer les poings, et nous rejettent à la rue complètement épuisés ? Qui permet que de tels films et programmes de télévision soient réalisés ? Et surtout pour les plus jeunes. Mais c'est nous ! Nous sommes trop peu exigeants, prêts à regarder tout ce qui passe à l’écran, trop seuls, paresseux, ou blasés pour créer nos propres vies. Nous allumons la télévision et la laissons en permanence, permettant à quelqu’un d’autre de nous guider, de nous modeler, et de nous détruire. En nous perdant de cette façon, nous laissons notre destin entre les mains d’autres qui n’agissent peut-être pas de manière responsable. Nous devons être conscients des types de programmes qui endommagent nos systèmes nerveux, nos esprits, et nos cœurs, et déterminer quels émissions et films sont bénéfiques pour nous".

Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 60-62

Douleur, souffrance et force intérieure

"Nous pouvons constater que les souffrances du corps viennent souvent de l'esprit, ou que, à souffrance corporelle égale, un esprit paisible et heureux souffre beaucoup moins qu'un esprit agité et inquiet. Nous pouvons constater aussi que bien des personnes, ayant une grande fortune, étant comblées de tout ce que le bien-être matériel peut apporter, sont dépressives, angoissées et malheureuses... alors que d'autres, dont la vie pratique est tissée de divers ennuis, ayant un esprit heureux, étant paisibles intérieurement, donnent l'impression d'une grande sérénité. Quelqu'un dont l'esprit est lucide, ouvert, équilibré, prévoira l'attitude qu'il aura en face d'inévitables difficultés et restera dans la paix même si de grands malheurs lui arrivent, tandis qu'un esprit borné, agité et inquiet, non réfléchi sera tout de suite déconcerté et sans ressources devant le plus petit imprévu désagréable. L'esprit est beaucoup plus important que le corps. Donc, si l'état de notre esprit nous permet de supporter et même de ressentir nos souffrances physiques soit beaucoup plus, soit beaucoup moins, cela montre que nous devons attacher une grande importance à notre manière de penser. La « préparation » de notre esprit est donc extrêmement importante. ... Notre esprit et surtout celui des autres en récolteront les fruits. Par un esprit noble, pur et généreux nous répandrons la joie autour de nous, nous en ressentirons une grande paix et nous pourrons la communiquer aux autres".

Dalaï-lama, « Enseignements essentiels », Albin Michel 1989, p. 17-18

dimanche 12 décembre 2010

Pratiquer à chaque instant

"Quand je contribuai à la fondation de l’Institut des hautes études bouddhiques en 1964, je fis une grave erreur. Les étudiants, qui comprenaient des jeunes moines et nonnes, étudièrent seulement des livres, des Écritures, et des idées. A la fin de leurs études, ils n’avaient récolté rien de plus qu’une poignée de connaissances et leurs diplômes. Dans le passé, quand des novices étaient acceptés dans un monastère, on les envoyait immédiatement dans le jardin pour apprendre à désherber, à arroser et à planter en Pleine Conscience. Le premier livre qu’ils lisaient était un recueil de gathas écrit par Maitre Doc The, l’ouvrage qui comprenait les poèmes à réciter en boutonnant votre veste, en vous lavant les mains, en traversant une rivière, en transportant de l’eau, en mettant vos chaussons au petit matin, enfin, des choses pratiques. Ainsi ils pouvaient pratiquer la Pleine Conscience toute la journée. C’était seulement plus tard qu’ils commençaient à étudier les soutras et à participer à des discussions ou à des entretiens privés avec le maître, et, même alors, les études théoriques étaient menées conjointement avec des activités pratiques. Si je devais aider à la création d’une autre université, je calquerais son fonctionnement sur celui des anciens monastères".

Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 42-43

Intervalle de présence

"La plupart du temps, c’est à travers nos échanges avec le monde extérieur, nos souvenirs ou nos projections dans l’avenir, que nous faisons l’expérience de l’esprit ou de la conscience. Etes-vous irritable le matin ? Hébété le soir ? Hanté par une relation qui a échoué ? Inquiet pour la santé d’un enfant ? Mettez tout cela de côté. La vraie nature de l’esprit – l’expérience claire de notre connaissance – est obscurcie en temps ordinaire. Quand vous méditez sur l’esprit, essayez de rester concentré sur le moment présent. Ne laissez pas le souvenir d’expériences passées interférer sur le cours de vos réflexions. L’esprit ne doit pas être tourné vers le passé, ni perturbé par des appréhensions ou des espoirs concernant le futur. Une fois éloignées les pensées qui parasitent votre concentration, ce qui subsiste est l’intervalle entre les souvenirs d’expériences passées et vos anticipations et projections dans l’avenir. Cet intervalle est vide. Vous devez vous efforcer de rester concentré sur ce vide.
Au début, votre expérience de cet intervalle ne pourra être que fugitive. Pourtant, à mesure que vous vous perfectionnerez dans cette pratique, vous deviendrez capable de le prolonger. En agissant ainsi, vous vous débarrasserez des pensées qui entravent l’expression de la véritable nature de l’esprit. Peu à peu filtrera l’éclat éblouissant de la connaissance pure. Par la pratique, l’intervalle s’élargira de plus en plus jusqu’à ce qu’il vous soit possible d’entrevoir ce qu’est la conscience. Il est important de comprendre que l’expérience de cet . intervalle mental – la conscience débarrassée de tout processus de pensée – n’a rien à voir avec un « blanc » de l’esprit. Elle ne s’apparente pas davantage à un sommeil profond et sans rêves, ou à un évanouissement.
Au début de votre méditation, dites-vous : « Je ne laisserai pas des pensées sur l’avenir, des anticipations, des peurs, des espoirs, des souvenirs du passé distraire ou égarer mon esprit. Je resterai concentré sur l’instant présent. » Une fois affirmée une telle volonté, prenez l’espace entre passé et futur comme objet de la méditation et maintenez-y simplement votre conscience, libre de tout processus de pensée conceptuel'.

Dalaï-lama, « L’art de la compassion », J’ai Lu n°6959, 2008, p. 93-94

Etre attentif

"Quand je devins étudiant novice au monastère Tu Hieu, j’appris d’abord à rester conscient pendant toutes mes activités – en désherbant le jardin, en ratissant les feuilles autour de la mare, en lavant la vaisselle dans la cuisine. Je pratiquais la Pleine Conscience suivant les enseignements du maître de méditation Doc The dans son petit ouvrage « Principes de pratique quotidienne ». Selon ce livre, nous devons être pleinement conscients de toutes nos actions. Quand nous nous réveillons, nous savons que nous nous réveillons ; pendant que nous boutonnons notre veste, nous savons que nous boutonnons notre veste ; pendant que nous nous lavons les mains, nous savons que nous nous lavons les mains.
…  Quand j’étais enfant, j’ai souvent entendu ma mère dire à ma sœur aînée qu’une fille doit être attentive à chaque moment. J’étais content d’être un garçon qui n’avait pas besoin d’être aussi concentré. Ce fut seulement quand je commençai à pratiquer la méditation que je réalisai que je devais porter mille fois plus attention à mes mouvements que ma sœur ne devait le faire. Et non seulement à mes mouvements, mais aussi à mes pensées et à mes sentiments ! Ma mère, comme toutes les mères, savait qu’une fille qui est attentive à tous ses gestes devient plus belle, plus gracieuse. Ses mouvements ne sont pas saccadés, précipités ou malhabiles ; ils deviennent souples, calmes et gracieux. Sans le savoir, ma mère avait enseigné la méditation à ma sœur".

Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 27-29

Terre d'accueil

"Chacun d’entre nous a besoin d’« appartenir » à un endroit, comme un centre de retraite ou un monastère, dans lequel tout élément du paysage, les tintements de la cloche, et même les bâtiments, sont là pour nous rappeler de revenir à la Pleine Conscience. C’est une grande aide que d’aller dans ces lieux de temps en temps, pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines, pour se régénérer. Même si nous ne pouvons pas nous y rendre effectivement, nous avons seulement besoin d’y penser, et nous nous sentons sourire, devenir plus calme et plus heureux.
Les gens qui vivent là irradient la paix et la fraîcheur, les fruits de la vie en Pleine Conscience. Ils sont toujours présents pour prendre soin de nous, nous consoler et nous soutenir, nous aider à guérir nos blessures. Chacun d’entre nous doit trouver une terre d’accueil spirituelle où il peut se retirer de temps en temps, de la même façon que nous courrions nous réfugier chez notre mère quand nous étions jeunes".

Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 44

jeudi 2 décembre 2010

S'améliorer

"Peu d'entre nous peuvent affirmer que rien ne vaut la peine d'être amélioré dans leur façon de vivre et dans leur expérience du monde. Certains pensent que leurs travers et leurs émotions conflictuelles contribuent à la richesse de la vie et que c'est cette alchimie singulière qui fait d'eux ce qu'ils sont, une personne unique ; qu'ils doivent apprendre à s'accepter ainsi, à aimer leurs défauts au même titre que leurs qualités. Ceux-là risquent fort de vivre dans une insatisfaction chronique sans se rendre compte qu'ils pourraient s'améliorer au prix d'un peu d'effort et de réflexion.
Imaginons qu'on nous propose de passer une journée entière à éprouver de la jalousie. Qui d'entre nous l'accepterait avec plaisir ? En revanche, si on nous invitait à passer cette même journée le cœur plein d'amour pour les autres, la plupart d'entre nous trouveraient cette option infiniment préférable".

(Matthieu RICARD, « L’art de la méditation », Pocket 2010 n°14068, p. 14)

Village traditionnel, Bénin

Calmer l'esprit

"J’ai pris la dernière bouteille de jus de pomme fait maison et j’ai donné un verre plein à chaque enfant en servant Thanh Thuy la dernière. Comme sa part provenait du fond de la bouteille, il y avait donc un peu de pulpe dans son verre. Quand elle a remarqué les particules, elle a fait la moue et a refusé de le boire. … Une demi-heure plus tard, alors que j’étais en train de méditer dans ma chambre, je l’ai entendue appeler. Thuy voulait se servir elle-même un verre d’eau fraîche mais, même sur la pointe des pieds, elle n’arrivait pas à atteindre le robinet. Je lui rappelai que son verre de jus de fruit était sur la table et le lui demandai de le boire d’abord. En se tournant vers lui, elle se rendit compte que la pulpe s’était déposée et que le jus semblait clair et délicieux. Elle alla jusqu’à la table et prit le verre à deux mains. Après en avoir bu la moitié, elle le reposa et demanda : « Est-ce un verre différent, Grand-Père Moine ? » « Non, répondis-je. C’est le même qu’auparavant. Il s’est assis paisiblement pendant un moment, et maintenant, il est transparent et délicieux. » Thuy observa à nouveau le verre. « Il est vraiment bon. Est-ce qu’il t’a imité pour pratiquer la méditation assise, Grand-Père Moine ?
… » Je suis certain que Thanh Thuy qui n’a pas encore quatre ans et demi, comprend ce qu’est la méditation sans avoir besoin d’explication. Le jus de pomme est devenu clair après s’être reposé un moment. De la même façon, si nous méditons un moment, nous aussi, nous deviendrons clair. Cette clarification nous rafraîchit et nous procure force et sérénité. Comme nous nous sentons rafraîchis, notre environnement se régénère par le fait même. Les enfants aiment à venir près de nous, pas simplement pour avoir des bonbons ou écouter des histoires. Ils aiment être près de nous parce qu’ils peuvent sentir cette « fraîcheur »".

Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 11-14

Vigilance

"Un célèbre ermite tibétain limitait sa pratique de la méditation à l’observation de son esprit. Il avait l’habitude, quand une pensée non vertueuse le traversait, de tracer une croix noire sur le mur de sa cellule. Au début, les murs étaient couverts de croix noires. Mais, à mesure qu’il devenait plus vigilant, ses pensées se faisaient plus vertueuses, des croix blanches remplaçaient peu à peu les noires. Appliquons la même vigilance dans notre vie quotidienne !"

Dalaï-lama, « L’art de la compassion », J’ai Lu n°6959, 2008, p. 50

lundi 29 novembre 2010

Méditer sur les odeurs

"Vous pouvez, en fait, utiliser comme objet de méditation toute sensation, quelle qu’elle soit, qui attire le plus votre attention à un moment particulier. Les odeurs, par exemple, peuvent être très utiles, que ce soit pendant les pratiques formelles ou lorsque vous vaquez à vos occupations journalières. Dans les séances formelles, prêtez attention au parfum de l’encens, si vous en utilisez, ou à l’odeur particulière du lieu où vous vous trouvez. Dans la vie de tous les jours, les odeurs de cuisine peuvent vous servir d’utiles supports et vous permettre de transformer une routine ennuyeuse – préparer de la nourriture ou la manger, traverser un endroit où l’on fait cuire quelque chose – en une pratique qui calme et fortifie l’esprit".

YONGEY MINGYOUR Rinpotché, « Bonheur de la méditation », préfacé par Matthieu Ricard, Le livre de poche n°31 349, 2009, p. 253

Marché aux épices, Bénin