vendredi 27 mai 2011

Après la méditation...

"Pratiquer en période d’après-méditation est d’une importance égale. Il faut donc comprendre comment les deux se complètent l’une l’autre. La compréhension spirituelle acquise durant la méditation doit renforcer celle de la période ultérieure, et vice versa. Grâce à l’inspiration gagnée pendant les sessions méditatives, on peut développer de multiples vertus comme la compassion, la bienveillance, le respect des bonnes qualités d’autrui, etc. Au cours de la séance, il est plus facile d’assumer un certain degré de piété. L’épreuve réelle vient au moment de faire face au monde extérieur. C’est pourquoi il faut être diligent dans la pratique post-méditative. 
Quand on est assis en train de prier et de méditer, on trouve à l’évidence une certaine paix de l’esprit. On est capable de générer de la compassion envers les pauvres et les nécessiteux, et de se sentir plus tolérant à l’égard de nos rivaux. L’esprit est plus détendu et moins agressif. Mais c’est bien plus difficile de garder cette attitude quand on est confronté aux réalités de la vie. Méditer, c’est comme nous entraîner pour la vie réelle. Sauf à nous engager dans une harmonisation de nos expériences méditatives et post-méditatives, notre comportement spirituel perd de son nécessaire impact. On peut être aimable et faire preuve de compassion pendant la méditation, mais si quelqu’un nous harcèle sur la route ou nous insulte en public, il est fort possible que l’on s’emporte jusqu’à devenir agressif. On peut même répondre sur-le-champ. Si tel est le cas, toute la patience, la bienveillance et la compréhension acquise au cours de la méditation s’évanouit instantanément. Bien sûr, c’est très facile de montrer compassion et altruisme quand on est installé confortablement sur son siège, mais c’est l’expérience pratique qui fait problème. Par exemple, quand on a l’occasion de se battre et qu’on y renonce, c’est une pratique des enseignements. Quand on a le pouvoir de malmener quelqu’un et que l’on s’en abstient, c’est une pratique des enseignements. La pratique réelle des enseignements, c’est de se contrôler soi-même en de telles circonstances. 
Pour que la pratique spirituelle soit stable et durable, il nous faut nous exercer avec constance. Un pratiquant fantasque a peu de chance d’atteindre son objectif. Il est d’extrême importance de pratiquer les enseignements jour après jour, mois après mois, année après année. Quiconque pratique assidûment peut développer des réalisations spirituelles. Attendu que tout phénomène impermanent change, un jour, vos esprits rudes et sauvages deviendront disciplinés et sages, pleinement détendus et paisibles. … 
… L’épreuve réelle de la pratique consiste à voir si l’on peut l’appliquer face à des situations perturbatrices. Je pense que la pratique post-méditative est probablement plus importante que celle accomplie en cours de session. Durant cette dernière, en fait, on se recharge, on alimente ses batteries pour être capable de pratiquer après. Ainsi, mieux nous serons à même de façonner l’esprit pendant la session, plus nous serons aptes à affronter ensuite les difficultés".
Dalaï-lama, « L’harmonie intérieure », J’ai Lu n°7472, 2009, p. 74-76

Comment méditer?

"Songez que tout le potentiel positif accumulé durant votre méditation ne vise pas votre avantage personnel, mais qu’il est uniquement destiné au bien-être d’autrui. …
Il ne faut pas être comme un acteur qui endosse un costume pour la représentation et l’ôte dès la fin. Nombre d’entre nous sont ainsi. Bien que l’on prenne très au sérieux la pratique pendant la méditation, quand c’est fini, on redevient la même personne négative. On recommence à faire n’importe quoi – les disputes, les querelles, etc. Il ne faut ni penser ni se comporter de la sorte. Les, choses sont faciles durant la session méditative parce que personne ne nous embête. Mais une fois sorti de là, vous allez rencontrer bien des conditions extérieures nuisibles à votre pratique. En ces moments-là, il est très important de demeurer attentif sans laisser votre esprit être distrait. La méditation, c’est comme recharger ses batteries. Pendant la session, vous vous rechargez effectivement, mais le but de charger ses batteries, c’est de s’en servir. Quand vous méditez, vous essayez de transformer votre esprit, et l’effet véritable n’apparaît qu’après. S’il ne faut pas négliger ni masquer les progrès accomplis durant la méditation, il convient cependant de les entretenir dans la vie quotidienne".

Dalaï-lama, « L’harmonie intérieure », J’ai Lu n°7472, 2009, p. 69-70

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Tout homme est compatissant

"Voici un exemple qui prouve ce que j’avance, à savoir, que tous les hommes ont un cœur compatissant. Supposons qu’un groupe d’hommes aperçoive soudain un enfant qui va tomber dans un puits. Ils éprouveront tous un sentiment de crainte et de compassion. S’ils manifestent cette crainte et cette compassion, ce n’est pas pour se concilier l’amitié des parents de l’enfant, ni pour s’attirer des éloges de la part de leurs compatriotes et de leurs amis, ni pour ne pas se faire une réputation d’hommes sans cœur.
« Cet exemple nous montre que celui-là ne serait pas homme dont le cœur ne connaîtrait pas la compassion, ou n’aurait pas honte de ses fautes et horreur des fautes d’autrui, ou ne saurait rien refuser pour soi et rien céder à autrui, ou ne mettrait aucune différence entre le bien et le mal".

Livre de MENCIUS [ MENG  TZEU], II, A, 6, traduit par Séraphin Couvreur

Monument funéraire au Maroc

Deux histoires de moines

"Deux moines, un jeune et un vieux, cheminent ensemble. Soudain ils arrivent devant une rivière. Ils voient une ravissante jeune femme qui leur demande de l’aide pour traverser le gué. À la stupéfaction du jeune, le vieux moine propose à la femme de monter sur son dos. Une fois la rivière traversée, les deux moines poursuivent en silence leur marche. A la fin de la journée, le jeune moine dit à l’Ancien : « Comment as-tu pu prendre sur ton dos cette femme alors que tu as fait vœu de chasteté ? » Et 1’Ancien de lui répondre : « Cette femme, je l’ai portée deux minutes et après je l’ai complètement oubliée. Et toi, après une journée de marche, tu la portes encore. »" (Conte tibétain)

Un moine rencontra, au cours d’un voyage, un groupe de servantes du Seigneur. Et, à leur vue, il quitta la route et s’éloigna autant qu’il put. Mais l’Abbesse lui dit : « Si vous étiez un moine parfait, vous ne nous auriez même pas regardées assez attentivement pour reconnaître que nous sommes des femmes. » 
" La sagesse du désert, aphorismes des Pères du désert ", présentés par Thomas Merton, Albin Michel, 2006, p. 51

Femme du Niger

samedi 30 avril 2011

La sagesse de la nature

"Un philosophe demanda un jour à saint Antoine : « Père, comment pouvez-vous être si heureux, alors que vous êtes privé de la consolation que donnent les livres ? » Antoine répondit : « Mon livre, ô philosophe, c’est la nature et, quand je veux lire les paroles de Dieu, il est toujours devant moi. »"

« La sagesse du désert, aphorismes des Pères du désert », présentés par Thomas Merton, Albin Michel, 2006, p. 93

Niger, herbe soufflée par le vent

Patience et humilité

"Un Ancien vivait avec un novice éprouvé, mais un jour, irrité par lui, il le chassa de sa cellule. Or le novice s’assit au-dehors et attendit l’Ancien. Celui-ci, en ouvrant sa porte, le trouva et lui exprima sa contrition en disant : « Vous êtes mon Père, parce que votre patience et votre humilité ont été plus fortes que la faiblesse de mon âme. Rentrez ; vous serez l’Ancien et le Père, je serai le jeune et le novice, car, par votre bonne action, vous avez été plus loin que ma vieillesse sur le chemin de la vertu".

« La sagesse du désert, aphorismes des Pères du désert », présentés par Thomas Merton, Albin Michel, 2006, p. 89-90

Niger

Communication non violente

"Le premier principe de la communication non violente est de remplacer tout jugement – c’est-à-dire toute critique – par une observation objective. Au lieu de dire « Vous avez fait preuve d’incompétence », ou même « ce rapport n’est pas bon » - ce qui met immédiatement la personne à qui nous parlons sur la défensive -, il vaut mieux tout simplement être objectif et précis : « Dans ce rapport, il y a trois idées qui me semblent manquer pour communiquer notre message. » Plus l’on est précis et objectif, plus ce que l’on dit est interprété par l’autre comme une tentative légitime de communication plutôt que comme une critique potentielle. Le psychologue Marshall Rosenberg cite une étude qui s’est penchée sur la relation entre la littérature d’un pays et la violence de ses habitants : selon celle-ci, plus les œuvres contiennent des termes qui classent les gens – qui les jugent comme « bons » ou « mauvais » -, plus la violence s’exprime librement dans les rues du pays.

Le deuxième principe est d’éviter tout jugement sur l’autre pour se concentrer entièrement sur ce que l’on ressent. C’est la clé absolue de la communication émotionnelle. Si je parle de ce que je ressens, personne ne peut en débattre avec moi. Si je dis : « Tu es en retard, c’est ton égoïsme habituel… », l’autre ne peut que contester ce que j’avance. Par contre, si je dis : « Nous avions rendez-vous à huit heures et il est huit heures et demie. C’est la seconde fois en un mois ; quand tu fais cela, je me sens frustrée et même parfois humiliée », il ne pourra remettre en cause mes sentiments. Ceux-ci m’appartiennent entièrement ! Tout l’effort consiste à décrire la situation avec des phrases qui commencent par « je » plutôt que par « tu » ou par « vous ». En parlant de moi, et seulement de moi, je ne critique plus mon interlocuteur, je ne l’attaque pas, je suis dans l’émotion, donc dans l’authenticité et l’ouverture. Si je m’y prends bien et si je suis miment honnête avec moi-même, j’irai même jusqu’à me rendre vulnérable en lui indiquant comment il m’a fait mal. Vulnérable parce que je lui aurai dévoilé une de mes faiblesses. Mais, le plus souvent, c’est justement cette candeur qui va désarmer l’adversaire et lui donner envie de coopérer – dans la mesure où lui aussi souhaite préserver notre relation. C’est exactement ce que faisait Georges avec sa tante Esther (« Quand vous m’appelez… je me sens frustré…  ») ou encore l’opératrice de la compagnie aérienne (« quand vous élevez la voix, je ne peux pas me concentrer pour vous aider… »). Ils ne parlaient que de deux choses : ce qui venait de se passer objectivement et qui ne prêtait à aucun débat – et ce qu’ils ressentaient. Pas un mot n’était dit sur ce qu’ils pensaient de l’autre parce que cela n’aurait servi à rien.
Selon Rosenberg, il est encore plus efficace non seulement de dire ce que l’on ressent, mais aussi de faire part à l’autre de l’espoir partagé qui a été déçu. « Quand tu arrives en retard, alors que nous avons rendez-vous pour aller au cinéma, je me sens frustrée parce j’aime beaucoup voir le début d’un film. C’est important pour moi pour pouvoir profiter de toute la séance. » Ou encore : « Quand tu ne m’appelles pas pour donner de tes nouvelles pendant une semaine, j’ai peur qu’il ne soit arrivé quelque chose. J’ai besoin d’être assurée que tout va bien. » Ou, dans le contexte du travail : « Quand vous laissez circuler un document avec des fautes d’orthographe, je me sens personnellement embarrassé parce que c’est mon image et celle de toute l’équipe qui sont affectées. Je tiens beaucoup à notre image et à notre réputation, surtout après que nous avons travaillé aussi dur pour nous faire respecter. »

Servan-Schreiber David – Guérir le stress, l’anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse, Éditions Robert Laffont 2003, p. 212-213

La méditation qui guérit

"Laissez vos yeux se fermer doucement, portez votre attention vers l’intérieur, et souvenez-vous que c’est un moment consacré aux forces de guérison. » La petite flamme de la bougie rappelle que c’est un moment hors du temps et des préoccupations ordinaires de la vie. Que pendant ces dix minutes, nous pouvons nous autoriser à nous couper du monde, et à ne penser ni au passé – dont pas une seule seconde ne reviendra jamais – ni au futur, qui, par essence, est inconnaissable. La petite flamme symbolise aussi ce que nous allons essayer d’accueillir à l’intérieur de nous-même : la fragile lueur de vie qui vacille sous le souffle de tous les événements extérieurs, mais qui, tenace, ne s’éteint pas.
Lorsqu’une pensée pressante vient nous distraire, il suffit de la laisser glisser avec l’expiration en se disant « pas maintenant, je peux y repenser dans dix minutes », et elle lâche prise. Souvent, une autre pensée du même type la remplace mais elle glisse tout aussi facilement à son tour pour disparaître au bout de la pause qui suivait l’expiration. Ces pensées sont comme des bulles de savon qui montent à la surface de 1’esprit pour éclater doucement et disparaître. Il est curieux de constater que ces pensées – qui semblaient le plus souvent importantes, impérieuses, urgentes - peuvent avoir cette légèreté au point de s’évanouir si nous n’y prêtons pas attention… Plus nous avançons, plus nous pouvons à la fois sentir une tension inconfortable en nous-même, et, en même temps, nous dire que, puisque nous pouvons l’observer, elle ne constituait pas la totalité de notre être. Nous pouvons ressentir que nous sommes anxieux, tout en constatant : « Mais je ne suis pas mon anxiété. » Et, étrangement, nous remarquons que cette perspective apporte avec elle un peu plus de calme".

Servan-Schreiber David, « Anticancer, Prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles », Éditions Robert Laffont 2007, p. 268-270

jeudi 14 avril 2011

Les portes et fenêtres de l'âme

"Un certain frère fut un jour loué par tous les autres en présence de l’Abbé Antoine, mais lorsque l’Ancien le mit à l’épreuve il s’aperçut qu’il ne pouvait pas supporter d’être insulté. Alors l’Abbé Antoine lui dit : « Toi, mon frère, tu ressembles à une maison qui possède une porte grande et solide, mais dans laquelle les voleurs pénètrent par toutes les fenêtres.»"

« La sagesse du désert, aphorismes des Pères du désert », présentés par Thomas Merton, Albin Michel, 2006, p.70-71

Nos gènes sont altruistes

"Ce sens que l’on trouve dans le lien aux autres, ce n’est pas un diktat de la culture ou de la morale sociale. C’est un besoin du cerveau lui-même : dans les trente dernières années, la sociobiologie a fait la démonstration que ce sont nos gènes eux-mêmes qui sont altruistes. L’orientation vers les autres et la paix intérieure que nous en tirons font partie de notre fabrique génétique. Du coup, il n’est pas surprenant que cet altruisme soit au cœur de toutes les grandes traditions spirituelles. C’est d’abord une expérience dans le corps, une émotion, qui a été vécue tant par des sages taoïstes et hindous que par des penseurs judaïques, chrétiens ou musulmans – autant que par des millions d’êtres humains anonymes et souvent athées.
Dans les études sur les gens qui sont plus heureux dans leur vie que les autres, on décèle systématiquement deux facteurs : ils ont des relations affectives stables avec des êtres proches, et ils sont impliqués dans leur communauté. Nous avons déjà longuement parlé des relations affectives, mais qu’en est-il des liens sociaux plus larges ?
L’implication dans la communauté, c’est le fait de donner de sa personne et de son temps pour une cause dont nous ne tirons pas de bénéfice matériel en retour. C’est une des activités les plus efficaces lorsqu’il s’agit de pallier le sentiment de vide qui accompagne si souvent les états dépressifs. Et il n’est pas nécessaire de risquer sa vie ni de s’engager dans la Résistance.
Animer un peu la vie de personnes âgées en institution, travailler dans un refuge pour animaux, s’engager auprès de l’école de son quartier, participer au conseil municipal ou au syndicat d’entreprise, permet de se sentir moins isolé et, au final, moins anxieux et moins déprimé. C’est le Français Émile Durkheim qui, le premier, en a fait la démonstration. Dans son livre Le Suicide, œuvre fondatrice de la sociologie moderne, il a montré que ce sont les gens qui sont les moins bien « intégrés » dans leur communauté qui se suicident le plus. Depuis, les sociologues américains ont établi non seulement que les gens qui participent à des activités communautaires sont plus heureux, mais aussi qu’ils sont en meilleure santé et vivent plus longtemps que les autres. Une étude publiée dans l’American Journal of Cardiology souligne que, à conditions de santé égales, la mortalité de gens âgés et pauvres qui participent à des activités bénévoles tournées vers les autres est inférieure de 60 % à celle de gens qui ne le font pas. Une analyse des effets du bénévolat sur la santé publié dans Science – la principale revue scientifique du monde – conclut que celui-ci est une des meilleures garanties d’une vie plus longue, peut-être meilleure encore qu’une tension artérielle maîtrisée, qu’un faible taux de cholestérol, voire même qu’arrêter de fumer. Le plaisir dans le lien à autrui, le sentiment d’être impliqué dans le groupe social, est un remède remarquable pour le cerveau émotionnel, et donc aussi pour le corps".

Servan-Schreiber David – Guérir le stress, l’anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse, Éditions Robert Laffont 2003, p. 237-238

Ni défoulement, ni refoulement

"Un certain Ancien, qui avait jeûné courageusement pendant cinquante ans, disait : « J’ai éteint en moi les flammes de la concupiscence, de l’avarice et de la vanité. » L’Abbé Abraham, l’ayant appris, vint le trouver et lui demanda : « Avez-vous vraiment dit cela ? »
– Oui, répondit l’Ancien.
Alors l’Abbé Abraham déclara : « Si, en entrant dans votre cellule, vous trouvez une femme étendue sur votre natte, pouvez-vous la considérer comme si ce n’était pas une femme ? »
L’autre répondit : « Non, mais je peux lutter pour ne pas la toucher. »
– Alors vous n’avez pas tué en vous la fornication, dit l’Abbé Abraham. La passion vit, mais elle est enchaînée. Supposez maintenant qu’étant en voyage, vous apercevez de l’or parmi les pierres et les débris de poterie du chemin : pouvez-vous le regarder comme s’il n’avait pas plus de valeur que le reste ?
– Non, répondit-il, mais je résiste à mes désirs et je ne le ramasse pas. »
Alors l’Abbé Abraham observa : « Vous voyez, la passion est encore vivante en vous, mais elle est enchaînée. » Puis il reprit : « Si vous entendez parler de deux frères, dont l’un vous aime et dit du bien de vous, tandis que l’autre vous déteste et dit du mal de vous, et qu’ils viennent vous voir, les recevrez-vous de la même façon ? »
– Non, et j’aurai l’âme déchirée parce que je m’efforcerai d’être aussi agréable envers celui qui me déteste qu’envers l’autre.
Alors l’Abbé Abraham conclut : « Donc vos passions ne sont pas mortes car … elles sont seulement, jusqu’à un certain point, enchaînées.»"

« La sagesse du désert, aphorismes des Pères du désert », présentés par Thomas Merton, Albin Michel, 2006, p. 103

Deux histoires

"... Monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son grand âge le lui permettait.
— Ah! vous voilà! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise de vous voir. Eh bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts?
Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.
— Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait était donc vrai ? Nous l'avons rencontré. Il allait comme quelqu'un qui s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie...
— Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit ! Je vois la chose. Et vous l'avez ramené ici ? C'est une méprise.
— Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller ?
— Sans doute, répondit l'évêque.
Les gendarmes tachèrent Jean Valjean qui recula.
— Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse ? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil.
— Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.
— Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici vos chandeliers. Prenez-les.
Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean, les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un geste, sans un regard qui put déranger l'évêque.
Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers machinalement et d’un air égaré.
— Maintenant, dit l'évêque, allez en paix. — A propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit.
Puis se tournant vers la gendarmerie :
— Messieurs, vous pouvez vous retirer.
Les gendarmes s'éloignèrent.
Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir.
L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse :
— N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir honnête homme.
Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il reprit avec solennité :
— Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. C'est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu".

Victor Hugo, « Les Misérables », Édition de 1862, Livre 1 Fantine, p. 237-239

*

L’Abbé Anastase avait copié, sur du très beau parchemin qui valait dix-huit sous, le Nouveau et l’Ancien Testaments en entier. Un jour un frère vint le voir, et, apercevant l’ouvrage, l’emporta. Ce même jour, lorsque l’Abbé Anastase voulut lire ce livre, il s’aperçut qu’il avait disparu et comprit que le frère l’avait pris. Mais il n’envoya personne l’interroger, de crainte que le frère n’ajoutât le parjure au vol.
Or celui-ci se rendit à la ville voisine pour vendre le livre, dont il demanda seize sous. L’acheteur lui dit : « Confiez-moi le livre pour que je puisse voir s’il vaut ce prix-là. » Et l’acheteur le rapporta à saint Anastase en lui disant : « Père, veuillez regarder ce livre et me dire si vous croyez que je devrais l’acheter pour seize sous. Vaut-il ce prix-là ? » L’Abbé Anastase répondit : « Oui, c’est un beau livre, il vaut ce prix-là. » L’acheteur revint trouver le frère et lui dit : « Voici votre argent. J’ai montré le livre à l’Abbé Anastase, qui l’a trouvé beau et estime qu’il vaut au moins seize sous. » Le frère demanda alors : « Est-ce tout ce qu’il a dit ? N’a-t-il pas fait d’autres remarques ?
– Non, répondit l’acheteur, pas un mot.
– Eh bien, dit le frère, j’ai changé d’avis ; je ne veux plus vendre ce livre.
Puis il se rendit en hâte chez l’Abbé Anastase et le supplia en pleurant de reprendre son livre ; mais l’Abbé refusa en disant : « Allez en paix, mon frère, je vous en fais cadeau. » Mais le frère répondit : « Si vous ne le reprenez pas je n’aurai plus jamais la paix. » Et le frère passa le reste de sa vie avec l’Abbé Anastase".

« La sagesse du désert, aphorismes des Pères du désert », présentée par Thomas Merton, Albin Michel, 2006, p. 49-50

Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

"Un dialogue inédit entre Socrate et Jacques Séguéla

Le 13 février 2009, sur le plateau de l’émission Télématin (France 2), le publicitaire français Jacques Séguéla a tenu ces propos : « Comment peut-on reprocher à un président de la République d’avoir une Rolex ? Tout monde a une Rolex. Si à cinquante ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! »
Lecteur assidu de Platon, je me suis demandé ce que Socrate aurait pensé d’une telle parole. Le problème, c’est que les montres Rolex n’existaient pas encore à son époque - ce qui révèle de manière incidente combien les hommes du passé ont dû être malheureux. Mais peu importe, il devait bien exister dans l’Antiquité un symbole équivalent. J’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé chez les historiens de l’Antiquité ce que pouvait être la Rolex du monde gréco-romain, cet objet à la fois non indispensable et prestigieux qu’il importe de posséder comme gage d’une vie réussie. Certes, les signes de richesse et de puissance étaient légion : de la maison au nombre d’esclaves, en passant par les incontournables bijoux. Mais point de trace de quelque chose d’aussi ridicule qu’une montre, qu’on aurait pu considérer comme le signe d’une existence admirable. Je me suis alors tourné vers l’un des meilleurs historiens modernes du monde antique : René Goscinny. Le père d’Astérix m’a donné la clé. Dans Le Domaine des dieux, il montre que le comble du chic c’est d’avoir un menhir dans son atrium (sorte de jardin intérieur).
Alors, avec un petit anachronisme de quelques siècles, j’imagine bien Socrate assistant aux jeux du cirque à Rome. Pendant l’entracte, tandis qu'on évacue les dépouilles ensanglantées des gladiateurs avant de donner quelques chrétiens en pâture aux lions, le speaker du cirque Maximus interroge le grand publicitaire de l’époque, Jacobus Seguelus Bonimentus, sur le côté bling bling du nouvel empereur. Et Seguelus de répondre : « Tout le monde a un menhir dans son jardin. Si à trente ans [cinquante c’est un peu beaucoup pour l’époque] on n’a pas un menhir dans son jardin, c’est quand même qu’on a raté sa vie. » La foule applaudit. Socrate reste dubitatif. À la fin du spectacle, il observe des centaines de braves citoyens romains se précipiter chez des marchands de menhirs. Interloqué, il arrête l’un d’eux. Débute alors le dialogue suivant :

SOCRATE : Dis-moi Julius CRETINUS Verus [c’est le nom du badaud], où donc te rends-tu d’un pas si pressé ?
Julius CRETINUS : Je vais à la via Condotti acheter un menhir.
SOCRATE : Pour quelle raison ?
Julius CRETINUS : Vous n’avez pas entendu Jacobus Seguelus Bonimentus dire que si à trente ans, on n’a pas un menhir dans son jardin, c’est qu’on a raté sa vie ? J’ai vingt-neuf ans et je ne tiens pas à ce qu’on pense une telle chose de moi !
SOCRATE : Ce n’est donc pas pour te convaincre toi, mais plutôt les autres que tu vas acheter un menhir ? Si tu t’interroges, crois-tu que ta vie soit ratée ?
Julius CRETINUS (pensif) : J’ai une femme et des enfants que j’aime ; un métier modeste, mais dans lequel je réussis ; une assez jolie domus et de nombreux amis. J’ai certes quelques soucis, mais je suis plutôt content de ma vie…
SOCRATE : Alors pourquoi courir acheter un menhir si tu penses que tu as plutôt réussi ta vie ?
Julius CRETINUS : Sans doute, Socrate, parce que les autres ne le savent pas. Si j’arbore un beau menhir dans mon jardin, ils penseront à coup sûr que j’ai réussi ma vie !
SOCRATE : Cela semble certain, Cretinus, puisque l’opinion commune le dit. Mais puisque tu sais que cela n’est pas vrai, en retireras-tu une réelle satisfaction ?
Julius CRETINUS : Sans doute pas. Mais je serai rassuré de savoir que mes voisins et mes amis penseront ainsi.
SOCRATE. : As-tu parmi tes connaissances quelqu’un qui possède un menhir dans son jardin ?
Julius CRETINUS : Bien sûr Socrate ! Plusieurs même !
SOCRATE : Et peux-tu affirmer avec certitude, sans risque aucun de te tromper, que toutes ces personnes sont heureuses et ont réussi leur vie ?
Julius CRETINUS : Certainement non ! Claudius est malheureux dans son mariage ; Lucius ne cesse de se plaindre que ses affaires sont au plus bas et qu’il devrait changer de métier ; Cornelius, bien qu’il soit très riche, ne s’est jamais remis de son accident de cheval et geint en permanence ; Caius s’est brouillé avec son fils… assurément aucun n’est vraiment heureux.
SOCRATE : Et pourtant l’opinion commune pense que lorsque l’on a un menhir dans son jardin on a réussi sa vie ?
Julius CRETINUS : C’est en effet ainsi que beaucoup pensent.
SOCRA1E : Mais tu sais bien, toi, que cette opinion est erronée !
Julius CRETINUS : Assurément.
SOCRATE : Si tu le sais, les autres le savent aussi. Nous connaissons tous des abrutis, des vicieux et des hommes très malheureux qui ont de magnifiques menhirs dans leur jardin.
Julius CRETINUS : C’est certain.
SOCRATE : Et tu crois donc, parce que tu auras toi aussi un menhir dans ton jardin, que les autres te croiront heureux et envieront ta vie ?
Julius CRETINUS : C’est peu probable, Socrate.
SOCRATE : Alors, pourquoi aller acheter ce menhir puisque tu sais par ton expérience et par ta réflexion que ce qu’a dit Seguelus est une bêtise et un mensonge ?
Julius CRETINUS (hésitant) : Tu as raison, Socrate. J’ai suivi la foule sans réfléchir. Je vais de ce pas retourner chez moi.
SOCRATE : Va plutôt t’acheter un menhir si tu aimes les menhirs. Mais ne crois jamais qu’il t’apportera le vrai bonheur ou qu’il sera le signe de ta réussite d’homme. Et si tu rencontres quelqu’un qui exhibe son menhir de manière ostensible pensant ainsi s’attirer l’estime d’autrui, ne l’envie pas mais ressens de la pitié pour lui, car c’est un homme bien misérable.

Mais revenons à Jacques Séguéla. Quelques jours plus tard, le 20 février, devant la pluie de critiques qui s’abat sur lui, il fait son mea-culpa dans le Grand Journal de Canal+ : « J’ai dit une immense connerie. C’est l’arroseur arrosé. On attend de moi que je sache communiquer. »  Bravo, c’est bien de le reconnaître. Mais pourtant cette déclaration laisse un arrière-goût d’insatisfaction. Imaginons que son lointain ancêtre ait rencontré Socrate quelques jours plus tard, après qu’il eut confessé son erreur devant l’indignation d’une partie de la population.

(Lire la suite dans:  Frédéric Lenoir, « Petit traité de vie intérieure », Plon, 2010.)
Le pesage de l'âme

Nous ne percevons qu'une partie du monde réel

"Les sens ne sont que d’une aide relative pour pénétrer la réalité. C’est pourquoi, quoique le contenu de chaque sensation soit la réalité en elle-même, ce qui est perçu n’est jamais la réalité dans son intégrité. La science a démontré, par exemple, que l’œil humain ne peut percevoir qu’une infime partie du spectre électromagnétique. Les rayonnements cosmiques et le radium sont parmi les nombreuses ondes qui ont une fréquence trop élevée pour être visibles par nous. Nous ne voyons pas les ondes radio. Quand nous voyons la lumière et entendons les sons, nous ne percevons des ondes qu’à l’intérieur d’un certain spectre de fréquences. Les rayons infrarouges nous sont invisibles, car ils ont des longueurs d’onde supérieures à celles que nous percevons. Comme les rayons X ont des longueurs d’onde inférieures à celles de la lumière visible, nous ne pouvons pas les voir non plus. Toute chose dans l’univers apparaîtrait différemment si nous pouvions voir les rayons X ! Nous ne pouvons pas non plus entendre les sons haut placés auxquels les oreilles des chiens et des autres animaux sont sensibles. Parmi les animaux de la terre, plusieurs sont capables de percevoir beaucoup plus de la réalité que nous, humains, ne le pouvons".

Thich Nhat Hanh, « La vision profonde, De la pleine conscience à la contemplation intérieure », Albin Michel n°131, 2009, p. 162-164

jeudi 24 mars 2011

Toutes les méditations se rejoignent

"Il n’y a pas seulement une manière de méditer. La plus ancienne discipline de l’intériorité est la tradition du yoga. En sanskrit, le terme yoga désigne un ensemble de pratiques visant à la fusion du corps et de l’esprit au profit de l’unité et de la paix intérieures. Un chemin vers notre propre « être supérieur » toujours présent à l’intérieur de nous. Mais cette tradition pose comme principe qu’il n’y a pas seulement un chemin. Au contraire, chaque culture, chaque personne doit trouver la voie qui lui convient le mieux. Le point central, commun à ces nombreuses pratiques, consiste à retirer temporairement son attention du monde extérieur et des pensées qui s’y rapportent, puis de la focaliser sur le sujet de méditation choisi. Ce dernier, en revanche, varie au gré des écoles. Il peut s’agir du corps et de ses sensations, comme dans le Hatha yoga qui travaille sur les postures et la respiration. Les traditions du taï chi, ou du qigong, le yoga nidra, la sophrologie ou la méthode de cohérence cardiaque sont des versions différentes de cette forme générale de « méditation » centrée sur le corps. L’hypnose, qui concentre l’attention de façon particulièrement puissante, permet également de mobiliser les forces profondes du corps. On peut aussi se concentrer sur la flamme d’une bougie, une image sacrée, un mot (« Paix » et « Amour » sont souvent utilisés à cet effet), une prière (1’Ave Maria, les mantras bouddhiques, le « dhikr » soufi, le « shalom » hébreu, etc.) ou encore un paysage (l’image d’un lac, d’une montagne, d’un arbre). Dans la pratique enseignée par Jon Kabat-Zinn – la « méditation de pleine conscience » -, l’objet principal est l’attention ramenée simplement et répétitivement sur ce qui se présente à la conscience dans l’instant présent, sans s’y appesantir, et en se contentant d’observer ce qui émerge ensuite spontanément. Si une pensée apparaît, on pose sur elle l’étiquette « pensée », puis on regarde ce qui vient après. S’il s’agit d’une émotion, on la nomme à son tour « émotion », et on en détache son attention. Il en va de même pour une « sensation », un sentiment d’inconfort, une envie d’arrêter, etc.
La tradition du yoga reconnaît également comme des formes élevées de pratique l’étude des textes sacrés, ainsi que le travail humanitaire quand il est pratiqué avec la conscience de chaque instant. La clé, dans tous les cas, est le contrôle de l’attention. À travers l’usage rigoureux de celle-ci, chaque voie offre, à sa manière, une possibilité d’entrer dans le même état de cohérence intérieure qui favorise l’intégration de tous les rythmes biologiques et des fonctions d’harmonisation de l’organisme.
Le plus important n’est pas telle technique particulière, ni telle façon de l’appliquer. Il n’y a pas de phrase secrète et magique qui puisse guérir le cancer pourvu qu’elle soit récitée comme il faut et autant de fois qu’il faut. Il n’existe pas de position de yoga tantrique capable d’aligner exactement toute l’énergie du corps pour peu qu’on sache la maîtriser. Ce qui semble essentiel – et utile – à la mobilisation des forces de l’organisme, c’est de renouer chaque jour le contact, dans la sincérité, la bienveillance et le plus grand calme, avec ce qu’il y a de profond et de meilleur en soi. Avec la force de vie qui vibre partout dans notre corps. Et de la saluer avec respect".

Servan-Schreiber David, « Anticancer, Prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles », Éditions Robert Laffont 2007, p. 272-273

L'intelligence du coeur

"L’idéogramme pour le mot « pensée » en chinois ancien est composé des deux caractères « cerveau » et « cœur ». La philosophie chinoise antique voyait l’activité de l’esprit comme la confluence de la raison et des émotions. … Au-delà de sa valeur symbolique, nous savons aujourd’hui, que la description chinoise de la pensée est une traduction fidèle de la physiologie elle-même. En effet, le cœur possède 40 000 neurones formant un petit cerveau semi-autonome, qui entretient des relations intenses avec l’ensemble du cerveau situé dans la boîte crânienne. Certains neuroscientifiques et cardiologues – comme le professeur J. Andrew Annour, de l’université de Montréal – parlent d’un « système cœur-cerveau » indissociable.
L’intestin, lui aussi, possède plusieurs millions de neurones qui en font un « deuxième cerveau » d’après le professeur Michael Gershon, de l’université de Columbia. Enfin, Candace Pert, de l’Institut national de la santé américain, a montré que le système immunitaire échange constamment des molécules d’information avec le cerveau. Au total, comme Spinoza l’avait suggéré au XVIIe siècle, et comme le grand neurologue Antonio Damasio l’a étayé au tournant du XXIe, il n’y a pas d’événement conscient qui ne soit à la fois une manifestation du cerveau et de l’infinie vibration de tous les organes du corps. Une conversation permanente a cours entre tous ces organes – entre les uns et les autres, et avec le cerveau. Ils échangent de l’information à travers les fibres nerveuses de ce qu’on appelle le système nerveux autonome (qui régit, indépendamment de la volonté, les battements du cœur, la tension artérielle, la sudation, etc.), mais aussi à travers toutes les molécules des émotions décrites par Candace Pert qui forment via le flux sanguin un réseau de communication parallèle au système nerveux. Du coup, nos élans, nos désirs, nos décisions ne sont que la manifestation de l’activité bourdonnante de toutes ces molécules qui, chacune essaient de maintenir la vie autour d’elles, et ils agissent en retour sur ces pulsations. La « santé », elle, résultant à chaque instant de l’équilibre entre toutes ces relations. Une vibration harmonieuse".

Servan-Schreiber David, « Anticancer, Prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles », Éditions Robert Laffont 2007, p. 251-253

Notre précieuse vie humaine...

"C'est ainsi que vivent la plupart d'entre nous, suivant un plan établi d'avance. Nous consacrons notre jeunesse à faire des études. Puis nous trouvons un travail, rencontrons quelqu'un, nous marions et avons des enfants. Nous achetons une maison, nous nous efforçons de réussir professionnellement, rêvons d'une résidence secondaire ou d'une seconde voiture. Nous partons en vacances avec des amis. Nous faisons des projets pour notre retraite. Pour certains d'entre nous, le plus grand dilemme auquel nous ayons jamais à faire face est de décider du lieu de nos prochaines vacances ou de choisir qui inviter pour Noël. Notre existence est monotone, mesquine et répétitive, gaspillée à poursuivre des objectifs insignifiants car nous semblons, en fait, ne rien connaître de mieux.
Le rythme de notre vie est si trépidant que la dernière chose à laquelle nous ayons le temps de penser est la mort. Nous étouffons notre peur secrète de l'impermanence en nous entourant d'un nombre sans cesse croissant de biens, d'objets, de commodités, pour en devenir, en fin de compte, les esclaves. Tout notre temps et toute notre énergie s'épuisent à les maintenir. Notre seul but dans l'existence devient bientôt de nous entourer du maximum de sécurité et de garanties. Lorsque des changements surviennent, nous y remédions par une solution facile et temporaire, un expédient. Et notre vie s'écoule ainsi, à moins qu'une maladie grave ou une catastrophe ne vienne nous secouer de notre torpeur".

SOGYAL Rinpoché, « Le livre tibétain de la vie et de la mort », Le Livre de Poche n°30 024, p. 55-56

Enfant du Niger

Le rosaire et le mantra

"Depuis quinze ans, le docteur Luciano Bernardi, de l’université de Pavie en Italie, s’intéressait aux rythmes autonomes du corps qui forment la base de la physiologie : le rythme de la respiration, les variations du rythme cardiaque – qui accélère ou ralentit d’un battement à l’autre et selon les moments de la journée -, les montées et descentes de la tension artérielle, et même les variations de flux et reflux du sang vers le cerveau. Il savait qu’un bon équilibre de ces différents biorythmes est le meilleur indicateur de bonne santé que l’on connaisse, capable de prédire la survie à quarante ans de distance selon certaines études. Plus leurs variations sont amples et régulières, plus les fonctions du corps produisent une pulsation qui semble être l’expression même de la vie. Le docteur Bernardi traquait les conditions qui pouvaient entraîner une désorganisation temporaire de ces rythmes, et étudiait la façon dont l’organisme rétablissait ensuite son équilibre. Pour cela, il faisait faire à ses sujets des exercices comme du calcul mental ou de la lecture à voix haute, tout en mesurant les microvariations des battements du cœur, de la tension artérielle, du flux sanguin vers le cerveau, et de la respiration. II put ainsi noter que le moindre exercice mental se répercutait immédiatement sur les rythmes, qui réagissaient en s’adaptant à cet effort, fût-il minime. Mais la grande surprise vint de ce que l’on appelle la condition « de contrôle », ou « neutre ».
Afin de mesurer les modifications physiologiques déclenchées par les exercices mentaux, il faut les comparer à une condition dite neutre – c’est-à-dire où les sujets parlent, mais sans effort mental. Dans cette expérience, la condition neutre consistait à faire réciter aux sujets un texte connu par cœur dont l’articulation n’exigeait aucune attention. Comme ils étaient en Lombardie, il avait tout naturellement pensé à leur faire réciter… le rosaire.
Lorsque les cobayes du docteur Bernardi se mirent à réciter une litanie d’Ave Maria en latin, les appareils enregistrèrent un phénomène totalement inattendu : tous les rythmes biologiques mesurés entrèrent en résonance. Ils s’alignaient tous les uns sur les autres, s’amplifiaient mutuellement et finissaient par s’harmoniser ! Loin de croire à un miracle, le docteur Bernardi découvrit une explication aussi simple qu’essentielle : en Italie, l’assemblée récite le rosaire en alternance avec le prêtre. Chaque énonciation se fait en une seule expiration, l’inspiration suivante se faisant pendant le tour du prêtre. Les sujets avaient tout naturellement adopté ce rythme qui leur était habituel. Ce faisant, ils s’étaient calés mécaniquement – et sans en avoir conscience – sur une fréquence de six respirations par minute. Or, il s’agit précisément du rythme naturel de fluctuation des autres fonctions qu’il se proposait de mesurer (cœur, tension artérielle, flux sanguin dans le cerveau), et du coup elles étaient toutes entrées en résonance. Elles se renforçaient même mutuellement comme lorsque, assis sur une balançoire, on projette ses jambes en avant en cadence afin d’augmenter l’amplitude des oscillations.
Piqué dans sa curiosité, Luciano Bernardi se dit que si l’Ave Maria avait cette capacité de moduler la physiologie en profondeur, d’autres pratiques religieuses devaient avoir un effet comparable. Surtout celles qui placent la conscience du corps au centre de la quête spirituelle, comme l’hindouisme et le bouddhisme. Bernardi prolongea donc l’expérience initiale en faisant apprendre à des personnes qui n’avaient jamais pratiqué de discipline orientale le mantra le plus connu de tout le bouddhisme : « Om-Mani-Padme-Hum ». Comme dans le yoga, les nouveaux sujets avaient appris à le réciter en faisant vibrer chaque syllabe et en laissant porter leur voix pour ressentir les vibrations, puis en accompagnant l’expiration jusqu’à ce qu’ils aient à nouveau envie d’inspirer pour la répétition suivante. Bernardi observa exactement les mêmes résultats qu’avec l’Ave Maria : la respiration se calait d’elle jusqu’à ce qu’ils aient à nouveau envie d’inspirer pour la répétition suivante. Bernardi observa exactement les mêmes résultats qu’avec l’Ave Maria : la respiration se calait d’elle-même sur un rythme de six par minute, et l’harmonisation – la « cohérence » - des autres rythmes biologiques s’opérait de la même façon ! Intrigué, Bernardi se demanda si cette correspondance inattendue entre des pratiques religieuses aussi distantes n’était pas due à des racines historiques communes. De fait, il semblerait que la pratique du rosaire ait été introduite en Europe par les croisés, qui la tenaient des Arabes, eux-mêmes l’ayant obtenue des moines tibétains et des maîtres de yoga en Inde… La découverte de l’harmonisation des rythmes biologiques pour le bien-être et la santé remonte donc aux temps les plus reculés".

Servan-Schreiber David, « Anticancer, Prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles », Éditions Robert Laffont 2007, p. 259-262

Niger, d'étranges êtres avec des antennes

Revenir à soi dans le présent

"Depuis 5 000 ans, toutes les grandes traditions médicales et spirituelles de l’Orient – comme le yoga, la méditation, le taï chi ou le qigong - enseignent qu’il est possible de reprendre les rênes de son être intérieur, et de toute sa physiologie, simplement en concentrant son esprit et en portant l’attention sur sa respiration. On sait aujourd’hui à travers de nombreuses études que cette maîtrise est une des meilleures façons de réduire l’impact du stress sur notre vie. C’est aussi une des meilleures façons de rétablir l’harmonie dans notre physiologie et, par conséquent, de stimuler les défenses naturelles du corps. En quoi cela consiste-t-il ?
La première étape de tout processus de maîtrise de la physiologie consiste à apprendre à focaliser son attention et à la tourner vers l’intérieur. C’est peu de dire que nous manquons d’entraînement. Tout dans nos modes de vie habituels nous en détourne. …  Sans attention véritable ni à l’un ni aux autres, le vécu de notre activité vibrionnante ressemble à un no man’s land sans substance. Nous passons tous beaucoup de temps dans ce no man’s land. Les traditions orientales parlent de notre « esprit de singe » : il suffit d’y prêter attention un instant pour constater que nos pensées sautent dans toutes les directions, comme un singe qui s’agite dans une cage, brouillon et inefficace… Nous sommes nombreux à être devenus des étrangers à notre monde intérieur, perdus dans tout ce qui nous semble plus urgent et plus important : nos emails, nos émissions de télévision, nos coups de fil. Nous avons besoin de commencer par nous retrouver".

Servan-Schreiber David, « Anticancer, Prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles », Éditions Robert Laffont 2007, p. 254-256

Changer, c'est vivre.

"L’être humain a peur du changement, de la nouveauté, et il préfère très souvent demeurer dans son contexte habituel, même s’il est très pénible, plutôt que de le quitter pour une situation nouvelle qu’il connaît mal.
« C’est la caverne de Platon ! Platon décrivait des gens nés dans une sorte de grotte très sombre dont ils n’étaient jamais sortis. Cette caverne était leur univers et, bien que glauque, elle leur était familière et donc rassurante. Ils refusaient obstinément de mettre le pied dehors car, ne connaissant pas l’extérieur, ils se l’imaginaient hostile, dangereux. Il leur était dès lors impossible de découvrir que cet espace inconnu était en fait empli de soleil, de beauté, de liberté…
« Beaucoup de gens vivent aujourd’hui dans la caverne de Platon sans s’en rendre compte. Ils ont une peur bleue de l’inconnu et refusent tout changement qui les touche personnellement. Ils ont des idées, des projets, des rêves, mais ne les accomplissent jamais, paralysés par mille peurs injustifiées, les pieds et les poings liés par des menottes dont ils sont pourtant les seuls à avoir la clé. Elle pend autour de leur cou, mais ils ne la saisiront jamais.
« Moi, je crois que la vie elle-même est faite de changement permanent, de mouvement. Cela n’aurait aucun sens de s’accrocher au statu quo. Seuls les morts sont immobiles… On a tout intérêt à non seulement accepter, mais initier le changement afin de pouvoir évoluer dans un sens qui nous convienne".

GOUNELLE Laurent, « Dieu voyage toujours incognito », éd. Anne Carrière, 2010, p. 123